SUEDE
Suede (Nude / tous formats)

À ce moment, bien sûr, vous vous êtes déjà fait votre opinion. La présence de Suede dans ce petit monde derrière le miroir de la pop depuis un an a été si impitoyable et englobant que même les spectateurs concernés au hasard ont marqué leur jeu d’une manière ou d’une autre. Ou plutôt, on leur a dit. L’une des réussites de Suede a été d’inspirer une partie des exemples les plus scandaleux d’âneries autoglorifiantes que la presse musicale britannique n’a jamais voulu imprimer, et dès le départ, c’était un groupe destiné à provoquer l’amour ou le mépris. Rosbif ou Yankee, sueur ou suave, pop ou punk. Les conneries, l’élément principal du débat culturel classique, sont de retour en ville et elles ont la même odeur que jamais.

Alors pourquoi ? Pourquoi Suede ? Pourquoi est-ce que c’est à quatre mecs racoleurs qui semblent être un petit peu plus qu’un résumé rénové du meilleur de la Brit-pop qu’a échu le devoir de porter de tels niveaux d’attente potentiellement ruineux ?

D’abord, parce que quelqu’un le doit toujours. C’est un petit pays, tourmenté par la folie des grandeurs – surtout celle du fait que ce soit nous qui ayons inventé la pop. Ainsi, dès que les Beatles ont été vendus avec succès comme le plus grand phénomène du monde – avant de décider inopportunément que ce n’était pas quelque chose qu’ils voulaient particulièrement – notre cirque médiatique jetable est toujours à la recherche des prochaines stars/vaches à lait. Il y a également la demande récurrente d’une icône de meublé, quelqu’un à qui nos hordes d’adolescents suburbains déprimés pourraient exprimer leurs appels à l’aide.

Quand on les jumelle, ces tendances ont produit quelques stars prodigieuses, mais le dernier groupe qui faisait réellement l’affaire, c’était les Stone Roses, qui, malheureusement pour les vautours charognards, sont descendus des montagnes russes et prennent autant de temps pour faire leur deuxième album qu’il leur en a pris pour faire le premier. L’industrie musicale britannique recherche un Suede toutes les semaines, et fréquemment essaye d’en inventer un. Imaginez, alors, combien tout le monde était vachement content quand ce groupe est entré en ville d’un air fanfaron. Suede, vous voyez, a la grâce d’être très bon – un bonus dans cette époque plongée dans l’ignorance.

À ce moment, veuillez excuser une légère diversion dans le souvenir personnel ennuyeux. Ma première rencontre avec Suede a été faite par inadvertance, assis en avril dernier dans le bureau de leur agent quand quatre jeunes hommes entrent. Chacun portait un sac plastique rempli de ce qui semblait être le butin d’une visite fructueuse chez le marchand de chemises le plus proche. C’était Suede, clairement, mais pas les dandies bichonnés dont on discutait fébrilement dans les, euh, pubs et clubs de part et d’autre de la nation.

L’arrivée d’un photographe du NME a tout fait déclencher – voici Brett et Bernard, Mat et Simon, nos stars en attente les plus brillantes portant leurs nouveaux vêtements impériaux dans des sacs plastiques ! S’étant parés des dits atouts, ils sont “devenus” aussi sec Suede.

Tricheurs ! Monstres ! Imposteurs ! Oui, oui, mais il faut bien noter que ce n’est que du fantasme. Brett Anderson met au supplice les mômes pop de toute une nation non pas avec ce qui est manifeste (un jeune homme beau et libertin) mais avec ce qu’il pourrait être – une dilettante hédoniste de persuasion sexuelle indéterminée. De quoi cela parle ? Cela parle de choses qui ne sont peut-être pas ce qu’elles semblent. Suede fait partie de cette longue tradition chérie au moyen de laquelle nos outsiders exploités sortent avec bluff de leur corvée quotidienne de neuf heures à dix-sept heures en accrochant un peu d’artifice au talent qu’ils pourraient avoir dans leurs gênes.

En agissant ainsi, ils se lient à un public tout aussi frustré et aliéné. Ce groupe a été accusé d’être entre deux chaises, cool et assez calculateur, mais aussi, d’une certaine manière, c’est inévitable, car qu’ont-ils eu à affronter à part leurs propres manies existentielles, le poison d’une tradition édulcorée détestable – un peu d’introspection ne peut vous faire de mal – mais Suede, ils réussissent parce que, comme leurs prédécesseurs spirituels, ils ont trouvé quelques chansons irrésistibles à chanter.

Les chansons. Vous vous en souvenez ? Suede en possède 11 de ce type, doublant presque le canon de mots du groupe précédemment sortis. D’accord, alors les trois singles sont tous présents et il n’y aura pas beaucoup de surprises pour tous ceux qui possèdent une compréhension basique du set live du l’année dernière, mais le sentiment écrasant envers le premier album de Suede est un soulagement qui existe finalement. Dans le sillage des futilités des médias, la retombée flotte lourdement dans l’air, un peu comme quand, il y a environ dix ans, le premier album des Smiths est paru.

Ne faisons pas les effarouchés à ce propos. Suede partage les points de référence aux yeux brillants des Smiths et trahit un amour manifestement profond pour le don impérieux de ce groupe de la fausse idée parfaite. The Smiths, aussi, avait été précédé, avec de plus en plus d’hystérie, par trois singles, et une fois arrivé, partait des disquaires avant que les fans ne s’assoient, écoutent et commencent à se rendre compte que c’était bon, mais peut-être pas aussi bon qu’ils l’espéraient. Suede fait face aux mêmes problèmes et échoue tout autant sur quelques points, il faut l’admettre, insignifiants.

Il commence, en faisant assez grincer des dents, parce qu’il ressemble au roulement de tambour de Reel Around The Fountain – arrêtez, s’il vous plaît ! – avant que Brett ne jappe quelque chose de vaguement intelligible avec son fausset le plus volontaire. Ce n’est pas transcrit dans les paroles gentiment fournies, mais ce pourrait être “Seek a star”, ce qui pourrait correspondre à ce qui suit.

So Young est aussi définitif que les salves d’ouverture d’un premier album se doivent être, se mettant doucement en route le long des lignes de guitare bourdonnantes dures comme le diamant de Bernard Butler à venir, et avec Anderson qui implore ses instructions : “Let’s chase the dragon, oh!” (“Chassons le dragon, oh !”), dans un interlude piano nette qui confirme le palais de texture en expansion du groupe, il confit que : “From our home high in the city where the skyline stained the snow / Il fell for a servant that kept me on the boil” (“De notre maison, haut dans la ville, où l’horizon tache la neige / Je suis tombé amoureux d’une servante qui me gardait en ébullition”).

À la fois languissant et pourtant finalement chaste, il possède tous les éléments Suede essentiels : le sexe (de la plus haute température, sans aucun doute de variété illicite), les drogues (prenez-en, même si le message est finalement un avertissement et de vagues homélies à la grandeur d’être, euh, si jeunes. Combien les membres de Suede eux-mêmes le sont effectivement, jeunes, c’est, bien sûr, sujet à débat – et on peut parier que leur publiciste fait déjà le timide à propos de l’âge de Brett – mais hors de propos. C’est une autre tranche d’artifice, essentiel au processus auto-mytho dans lequel ce groupe s’est engagé avec véhémence. C’est un acte, mais peuvent-ils le réaliser ?

Animal Nitrate suit de manière brusque et confuse, et un classique pop préfabriqué. “What does it take to turn you on/Now you’re over 21” (“De quoi as-tu besoin pour t’exciter/Maintenant que tu as plus de 21 ans”) n’est pas encore du même niveau que “A boy in the bush is worth two in the hand” (“Un garçon dans le buisson en vaut deux dans la main”) mais on s’y approche. Anderson révèle clairement, dans son rôle schizophrénique populaire de suppliant et dominateur, un joueur de flûte d’Hameln tordu pour une génération perdue de façon permanente. Votre mère pourrait l’aimer, mais il pourrait aimer votre mère aussi, quant à votre père… She’s Not Dead est un théâtre naturaliste relaté à la troisième personne construit autour de faits douteux dans la voiture miteuse d’un gars : “What’s she called? I dunno / She’s f—ing with a slip of a man while the engine ran” (“Qu’est-ce qu’elle a appelé ? Chais pas / Elle baise un homme pendant que le moteur tourne”) roucoule Ando sur le délicat motif acoustique de Butler.

Le modèle turbo de Suede dévoilé à l’origine sur le single The Drowners fait un bref, mais que modérément spectaculaire retour avec Moving, chanson peut-être plus notable pour un refrain apaisant qui rappelle bizarrement le méli-mélo pop vintage de XTC, Generals And Majors – mais attendez, ce n’est peut-être pas si étrange : XTC = Ecstasy, d’accord ? Et Brett n’a jamais eu peur de parler de la proéminence de narcotiques dans son agenda “défonçons la tête de la jeunesse de notre nation”. The Drowners lui-même apparaît assez rapidement pour nous rappeler le frisson instantané le plus parfait de Suede, pépite de rythme si splendide qu’elle éblouit sans faille à chaque fois.

Mais avant cela, il y a Pantomime Horse, peut-être la meilleure tentative du groupe à la grandeur épique. C’est un fragment de la vie d’un gamin gauche – “Ugly as the sun when he falls to the floor” (“Laid comme le soleil qui tombe à terre”) – avec le rythme et le comble de la ligne répétée créé par Moz dans That Joke Isn’t Funny Anymore. Sur un mur de guitare de Butler qui spirale et qui devienne de plus en plus théâtrale, Brett réfléchit sur, je vous donne dans le mille : “Have you ever tried it that way, tried it that way, tried it that way” (“L’as-tu déjà essayé ainsi?”).

Post-DrownersSuede tombe dans un air inévitablement encalminé, mais qui témoigne de la confiance de plus en plus grande du groupe à s’attaquer à toute préconception que les gens insistent à brandir. Sleeping Pills est un vaste mouvement orchestral en partir langoureux, avec Brett encore une fois simultanément séduit et dégoûté par la boîte de Pandore d’abus de substances illicites. “Sweet FA to do today” (“Rien à foutre aujourd’hui”) chante notre flemmard d’autrefois.

Pas très loin d’un tel égocentrisme, bien sûr, se trouve un collapsus mental et c’est là où réside l’apparente clef de voûte de l’album, Breakdown. Apparemment, la dernière chanson écrite pour l’album et clairement un point de vue clairement brouillon. “Oh, if you were the one” (“Oh, si tu étais l’élue”), déclame Brett sur le plus joli des motifs, “would I even notice now my mind has gone” (“aurais-je remarqué maintenant que j’ai perdu la tête”). Elle dérive puis revient tel un manque de drogue avec une coda guitare et saxo parsemée d’étoiles. Cette beauté démontrable salit alors sa culotte avec le ridicule final en fausset de Brett : “Does your love only come… does he only come in a Volvo?” (“Est-ce que ton amour ne vient… est-ce qu’il ne vient qu’en Volvo?”). Surveillez votre langage, jeune homme.

À ce point, tous les habitants de la ville des studios meublés doivent sangloter dans leur Bolino collectif, alors l’apparition subséquente de Metal Mickey est aussi bienvenue que le pet proverbial dans le scaphandre d’un cosmonaute. Explosion clairement ridicule d’auto-parodie, elle ne réussit qu’à détoner d’autant plus au sein de ces compagnons de chambrée exaltés. Le frêle Animal Lover suit et renforce le sentiment plutôt désolant d’ennui, étant pas moins que du Suede robotique.

Heureusement, il y a une rédemption finale au génie, la réellement touchante (et non plus affectée) The Next Life. Avec juste les touches poignantes de Butler au piano pour se réconforter, Brett réussit à éviter les jeux de mots quelque peu ampoulés (admettons-le) qu’il ne nous offrira pas comme aperçu lyrique : “See you in your next life when we’ll fly away for good” (“À bientôt dans une vie prochaine quand nous partirons pour toujours dans le ciel”). La destination, c’est Worthing en fait. “We’ll go far way and flog ice creams ’til the company’s on its knees” (“Nous irons loin et vendrons des glaces jusqu’à la ruine de la compagnie”).

C’est, paraît-il, une histoire vraie. Est-ce que la maison de disques pourrait être ruinée, implorant Suede de ne pas faire tout capoter ?! Eh bien, Nude/Sony n’ont rien à craindre ici. C’est le premier album solide et de qualité qu’ils ont rêvé que le groupe produise.

Peut-être que les membres de Suede sont aussi soulagés que n’importe qui que ce disque soit enfin là, du moins avec l’opportunité de le sortir de leur système, de mettre derrière eux tous les trucs et les inepties des douze derniers moins et de passer à ce que l’avenir nous réserve. C’est là où ces grands roublards devront montrer de quoi ils sont capables. Pour le moment, nous avons Suede. Rêvez. (7)

Keith Cameron

Traduction – 8 octobre 2006