Sir Ian McKellen retourne en Terre du Milieu : “J’aime assez l’idée de Gandald qui se réveille sous une haie…”

Un magicien n’est jamais en retard, ni en avance d’ailleurs. Il arrive précisément à l’heure prévue. Même ainsi, lorsqu’il entre avec grands pas dans la suite de l’hôtel Knightsbridge un matin ensoleillé de septembre, Sir Ian McKellen ressent le besoin de s’excuser pour son retard. Comme il s’avère, Gandalf – le Pélerin Gris, Corbeau de Tempête, le puissant Mithrandir de la Terre du Milieu – tentait de synchroniser son iPad.

“Je ne suis pas vraiment du XXIème siècle”, dit-il en haussant les épaules, ayant sensiblement échoué dans cette quête particulière. “Cela dit – tenir un blog – je pense que j’ai inventé ça. J’étais certainement l’un des premiers à tenir un journal public régulier. Mais probablement, l’iPad se vide parce que j’oublie de le brancher”.

Toujours que l’incapacité d’installer Jetpack Joyride ne semble pas être un problème majeur. “J’ai été plutôt encouragé récemment quand j’ai fait la cérémonie d’ouverture des Jeux Paralympiques (McKellen a fait un discours en tant que Prospero, puis a dansé sur scène sur la musique de Orbital). j’ai rencontré Stephen Hawking et on n’a pu communiquer parce que son ordinateur était tombé en panne. Il marche en clignant d’un œil. Et si l’ordinateur de Stephen Hawking peut tomber en panne, ça me donne de l’espoir. Je ne me sens pas si mal”.

Quand vous rencontrez McKellen, vous avez deux magiciens pour le prix d’un. Lancez le sur la majesté nouée du plateau de la Forêt Noire ou la pure horreur des chansons punks qu’Elijah Wood aimait écouter à plein tube dans la caravane de maquillage – “On a négocié un truc, où il pouvait avoir 15 minutes de musique et puis je pouvais avoir 15 minutes de non musique” – et il vous regardera fixement et solennellement comme Gandalf le Blanc. Plus fréquemment, tout en racontant une histoire comme celle-ci, ses yeux scintillent la chaleur espiègle de Gandalf le Gris.

Cette dichotomie se répercute dans sa tenue : une chemise bleue fraîche, compensée par un bout vert de jade néo-zélandaise non taillée qui pend à un collier, plus des chaussettes à rayures aux couleurs plus éclatantes qu’on pourrait s’attendre à voir sur un chevalier de la Reine. Après son interview avec Empire, il se dirige vers les Pinewood Studios pour se glisser dans une cabine de post-synchronisation, où la scénarite du Seigneur des Anneaux et du Hobbit, Philippa Boyens, apparaîtra par écran interposé de l’hémisphère sud pour le guider dans la répétition de certaines répliques.

“Honnêtement, je ne sais pas pourquoi on fait ça”, dit McKellen, pas en ronchonnant, mais avec une véritable perplexité. “On a dû le faire la dernière fois parce que tout le Seigneur des Anneaux était filmé à l’intérieur d’une usine de peinture qui n’était pas insonorisé contre l’aéroport voisin. Mais cette fois, on était dans un studio dernier cri, avec l’air conditionné et le chauffage. Alors pourquoi on fait ça, je ne sais pas”.

Cet acteur, qui a aujourd’hui 73 ans, n’en est pas un qui raconte des pelletés de balivernes sur des  tournages joyeux et des collègues qui sont aussi “la famille”. Il a clairement un grand respect pour à la fois le matériau et ses collaborateurs, mais il est heureux de faire remarquer les aspects moins agréables de son retour en Terre du Milieu aussi. Comme la toute première fois où il est arrivé sur le plateau du Hobbit, en mars 2011.

“J’ai passé une journée atroce. Afin de filmer les Nains et un grand Gandalf, on ne pouvait être sur le même plateau. Alors ils étaient tous sur un et moi, j’étais tout seul sur un autre sur fond vert, avec les deux caméras reliées faisant les même mouvements. Tout ce que j’avais pour compagnie, c’était 13 photos des Nains, sur des pieds, avec des petites lumières – qui parlait s’allumait. Mais les photos, c’était les têtes des acteurs, alors que je ne les avais rencontrés qu’avec leurs fringues de Nain, alors ça n’était pas d’une grande utilité. Prétendre que tu es avec 13 autres personnes quand tu es seul, ça tire ta capacité technique à ses limites absolues. Et j’ai pleuré, vraiment. J’ai pleuré. puis j’ai dit tout haut, Ce n’est pas pour ça que je suis devenu acteur. Malheureusement, le micro était allumé et tout le studio a entendu”.

Si vous êtes désormais si outragés que vous considérez monter une association pour les droits des Magiciens, vous serez heureux d’entendre que l’histoire se finit sur un happy end. “Le lendemain, je suis allé dans ma petite tente et tout avait été magnifiquement décoré, raconte McKellen en souriant. Des vestiges de Fondcombe, des tapis et des coussins, des fruits frais et des fleurs, des choses qui pendaient. C’était beau”.

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Seule star du Seigneur des Anneaux à recevoir une nomination aux Oscars pour sa prestation, McKellen est ausis le seul membre de la Communauté originale à faire partie de ce nouveau groupe d’aventures plus grand et plus contrarié par la taille. Non pas par simple point de continuité, il est à bien des égards le cœur et l’âme de la Terre du Milieu de Peter Jackson. Et il n’a jamais été, dit-il, question s’il reviendrait ou pas.

“Les points négatifs étaient : j’ai fait ce rôle et est-ce que je veux être loin de la maison longtemps pendant les deux ou trois années à venir ? Les points positifs étaient : je ne veux pas que quelqu’un d’autre joue Gandalf, j’aime aller en Nouvelle Zélande et je m’amuse sur ces films. Alors ce n’était pas une décision difficile à prendre. C’était juste qu’on ne savait jamais quand ça allait se faire”.

Il a patiemment attendu la fin des tumultes de la préproduction : pinailleries avec le studio, Guillermo der Toro qui va et qui vient, les problèmes avec les syndicats, l’ulcère performé de Jackson, probablement un singe-rat de Sumatra enragé en liberté ou deux. Il a arrêté d’accepter des rôles dans des films majeurs, bien qu’il soit apparu dans un reboot éphémère de la série télé le Prisonnier. Et durant tout ce temps, McKellen, pas un à fouiller les appendices ou à étudier des runes au clair de lune, n’avait pas la moindre idée de quelle forme prendrait les films du Hobbit.

“Je ne sais même pas quelle est la forme aujourd’hui !” s’émerveille-t-il, ses iconiques sourcils arqués. “Personne n’a jamais vu le scénario. Ce n’est que la dernière semaine de tournage qu’on nous a dit qu’il y allait avoir trois films. Alors je ne sais pas comment Gandalf est placé”. Il suspecte, cependant, qu’à l’instar de la Communauté, le premier épisode, un Voyage inattendu sera le plus tourné vers le magicien. “Il part discuter avec diverses personnes, tu sais ? Et faire des choses, par souci pour l’état de la Terre du Milieu et comment le voyage des Nains pourrait l’ébranler, ce qui introduit un côté plus sombre à l’histoire”.

il reste bouche cousue au sujet de Dol Guldur (traduction : “la colline de la sorcellerie”), bastion fétide du mal que Gandalf ose sonder seul. Ce serait parce qu’il n sait pas en fait quelles bêtes nauséabondes il va croiser : “Tu en sais probablement plus que moi. On ne voit les créatures qu’à l’avant-première”. Mais il révèle quand même qu’à un moment il sera secouru par Radagast le Brun, seul homme de la Terre du Milieu à posséder un traîneau tiré par six lapins gigantesques.

L’ajout de l’adorablement barjot Radagast, joué par le vieux pote de McKellen, Sylvester McCoy, transforme un Voyage inattendu en un produit rare : un buddy movie de magiciens. C’est Riggs au Murtaugh de Gandalf, seulement avec des oiseaux dans les cheveux au lieu d’une arme sous l’oreiller.

“Il est étrange et ça attire la nature curieuse de Gandalf, dit McKellen. Saroumane, qui a de mauvaises intentions mais n’est pas aussi perturbé qu’il l’est dans le Seigneur des Anneaux, n’a pas de temps à accorder à Radagast. Il pense qu’il a perdu la boule. Mais c’est juste une personne simple vraiment, en contact avec la nature, les animaux et les oiseaux, avec qui il peut communiquer. Il mène une vie solitaire et Gandalf l’envoie faire des petits boulots”.

McKellen est ravi d’avoir de la compagnie, notamment parce qu’elle est de la même taille. “Avec quasiment tous les autres, je suis invariablement surélevé, à regarder la ceinture de quelqu’un pendant qu’il regarde la pointe de mon chapeau”. Mais il lamente le fait que l’excentrique Radagast fait de lui, par défaut, le sensé.

“J’avais espéré que dans ce film, on puisse voir Gandalf un petit peu en dehors des heures de travail”, dit-il, une lueur de sourire au coin des lèvres. “On ne le voit jamais sous la douche, hein ? Personne ne semble se laver en Terre du Milieu. Et j’aime assez l’idée de voir Gandalf se réveiller sous une haie, où il a passé la nuit, et enlevant la paille de ses cheveux. Peut-être que s’il se déshabille, on découvrira qu’il est tatoué du coup aux pieds. Puis il pissera un bon coup contre un grand arbre”.

Ce n’est pas entièrement clair s’il blague ou pas. Il y aura peut-être le temps de tourner l’année prochaine, nous nous hasardons. “Eh bien, j’ai laissé assez d’indices à ce propos. Peter était en fait plutôt favorable à l’idée…”

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L’idée de cette production en tant que bamboula infinie entre comédiens, que des pique-niques à Parekura Bay et soirées entre orques, est à un vol d’aigle de la vérité, il semble. “C’est un petit peu frustrant, dit McKellen. Tous ces gens merveilleux étaient là, mais je n’ai pas pu travailler avec eux. Je me bats avec Barry Humphries, qui joue le [Roi des] Gobelins, mais il n’était pas là. Je n’ai pas travaillé avec Stephen Fry, ni Benedict Cumberbatch. Ian Holm et Christopher Lee ont tous les deux fait leur boulot ici. J’ai bossé un tout petit peu avec Billy Connolly. Et le magnifique Bret McKenzie, l’un des Flying Conchords (sic), est de retour dans le rôle de Fidget. Pas Fidget… Figwit”.

McKellen a également partagé une scène avec Cate Blanchett pour la première fois. “On a un moment plutôt tendre dans lequel elle rappelle à Gandalf qu’elle est là pour l’aider, raconte-t-il. Et ça se développe en ce que certains pourront prendre comme un moment romantique, où elle remet mes cheveux en place et je lui touche la main”.

Il joue aussi avec Richard Armitage dans le rôle du leader Nain séduisant, Thorin, une sorte d’Aragorn petite taille. “C’est Thorin, pas Gandalf, qui mène la quête. Gandalf n’est pas complètement certain que la quête soit la meilleure chose à faire. C’est, après tout, juste sauver un peu d’argent. Il a aussi des doutes que Thorin n’est pas capable de cette tâche. Mais toutes les suggestions que Gandalf font semblent être rejetées”.

Les chamailleries, les luttes et les roulées d’herbe à pipe ont laissé des traces. Comme son iPad, McKellen s’est retrouvé avec le besoin de se recharger. “Si je peux, je dors. Ce n’est pas toujours facile de dormir avec tout le maquillage, mais j’avais un excellent lit dans ma caravane et j’ai le don d’être capable de piquer du nez. Si je n peux pas, je lis un journal, je fais le Sudoku”.

Cela ou débarquer de l’autre côté du plateau pour dire des conneries à son réalisateur. “La relation que j’ai avec Peter, c’est souvent se faire rire chacun, dit-il. Il a toujours un moment pour une blague”.

Se rappelant des plaisanteries récentes, McKellen se transforme du Blanc au Gris. “Il y avait une petite poupée de Gandalf que Galadriel portait – elle ne pouvait évidemment pas me porter – et on a décidé de l’appeler Michael Gambon. Mais notre blague régulière c’est, je rentre sur le plateau et je dis Est-ce que John Hurt est arrivé pour jouer Gandalf, Peter ? non ? Eh bien… Je ferais mieux de le faire moi-même”.

Nick De Semlyen

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Gandalf le pas si gris

Comment l’équipe de maquillage a remonté le temps…

“Ce n’est pas devenu plus facile”, confit Peter King avec un hochement philosophique de la tête. “En fait, on dit que ce film est bien plus difficile que le Seigneur des Anneaux”. En tant que concepteur du maquillage et des coiffures des 13 nains (dont les tignasses de poils baroques fonctionnent comme extension de leurs personnalités perturbées) plus des doublures raille et cascade, son ingéniosité a été testée à ses limites. “C’est 90 ensembles de perruques, prothèses, masques de barbes, tout, qui doivent être beaucoup entretenus, gémit-il. Et c’est juste le début…”

Quelque chose que le Seigneur n’a jamais affronté, c’était la question sensible de faire des films situés 60 ans avant la dernière trilogie alors que de nombreux participants ont dix ans de plus. Comme King l’explique, résoudre le problème de l’âge était autant l’utilisation prudente de ruban adhésif que la technologie numérique.

Gandalf, déjà ancien, ne demandait que des subtiles altérations. “Avant il avait des cheveux blancs et des sourcils broussailleux, explique King, et on a laissé la couleur naturelle de son visage ressortir. On a essayé de la cacher un peu plus ici”. Ils ont aussi peigné les sourcils de Ian McKellen, et les ont rendus un peu sombres.

Les plus jeunes membres de la distribution du Seigneur se sont révélés être un plus grand challenge. “Orlando s’est marié et a des enfants maintenant”, note King du Legolas de Bloom, qui reviendra pour la Désolation de Smaug, “et quand tu regardes le premier film, la plupart des femmes étaient si jalouses – il est si lisse. Plus maintenant. Alors on a dû tout tirer en arrière. Il a aussi des poches assez prononcées aujourd’hui”. Elles seront retirées par ordinateur.

Et même s’il a plus de 3000 ans, même Elrond n’était pas immunisé contre une touche de chirurgie esthétique elfique. “Ils mettent ces trucs sous ta perruque, dit Hugo Weaving, et puis ils tirent ton front en arrière alors c’est comme de la chirurgie esthétique”. Cela peut avoir des conséquences dramatiques imprévisibles – les plateaux deviennent chauds et les acteurs vont transpirer : “Tout à coup, tu sens ce pincement sur un côté, dit Weaving en riant, et on dirait que tu as fait un AVC”.

Ian Nathan

Traduction – 12 janvier 2013