Méchant de la décennie : du jeu de cartes à la gloire des Oscars

“ET… ON… Y… VA !”

Charles Roven (producteur) : Quand Chris Nolan a apporté sa vision de Batman, il est revenu au cœur du personnage de Detective Comics, quand la série a commencé pour la première fois. Batman Begins était, pour nous tous – mené par lui – une réinvention de cette franchise iconique. Alors il n’y avait aucune raison de ne pas traiter Batman Begins comme le premier Batman, et l’histoire continue. Dans notre histoire, une fois que Batman a commencé à nettoyer les rues de Gotham, la bonne nouvelle, c’était qu’il s’attaquait au crime organisé. Mais la mauvaise, c’est que le gars qui le fait en courant partout dans un costume de chauve-souris et une cape attirera certains marginaux. Et le plus marginal et le plus dangereux – mais pourtant le plus divertissant – c’est le Joker. C’est pourquoi le Joker devait être dans The Dark Knight.
Emma Thomas (productrice) : Dès que Chris et (le co-scénariste) David Goyer ont décidé qu’on suivrait les personnages principaux à la fin du premier film et qu’on allait vraiment aborder le personnage du Joker, on savait que ça allait être le gros challenger : se heurter à l’iconographie.
Roven : On a eu beaucoup de chance que beaucoup de personnes avaient vraiment aimé Batman Begins, pas juste comme un film de Batman, mais comme un film vraiment bon. Alors on espérait qu’on aurait beaucoup de désir de réussite avec là où on allait.
Nolan : Je n’ai aucune réserve sur marcher dans les pas du Joker de Jack Nicholson. Et c’était très important pour nous de décider de le faire. Je savais certainement, au niveau de l’histoire, comment le personnage allait être très différent. Notre version du Joker était très inspirée des tout premiers comics, les premières histoires dans lesquelles apparaissait le Joker.
Heather Ledger, le Joker (parlant en août 2007) : J’étais un grand fan du Joker de Jack Nicholson, mais, tu sais, ayant vu le premier film de Chris [de Batman], je savais qu’il y avait une grande différence entre un film de Chris Nolan et un de Tim Burton. Et ainsi il y avait assez de place pour un portrait tout frais.

“UN TOUR DE MAGIE ?

Nolan : Évidemment, je voulais quelqu’un avec beaucoup de talent pour le rôle, mais quand j’ai rencontré Heath et que j’ai parlé avec lui de la manière dont je voyais le personnage, c’était très clair qu’il n’avait pas peur de s’attaquer à un tel personnage iconique, ce qui est un défi de taille ! Quand je l’ai vu pour la première fois concernant le projet – il est monté à bord très rapidement – je lui ai parlé des éléments anarchistes que j’ai vu comme étant le Joker plus réaliste, le gars qui ferait effectivement peur au public, et il avait déjà beaucoup d’idées de son côté.
Ledger : Chris et moi, on était d’accord sur la manière dont le personnage devrait être joué, et il était évident lors de la rencontre qu’on avait un projet. On avait des images identiques dans nos têtes.
Nolan : On a parlé d’Alex dans Orange Mécanique, des gens comme ça. Il en était venu aux mêmes choses tout seul. J’ai regardé dans ses yeux et j’ai juste vu… Ce gars sait qu’il peut faire quelque chose ici, il veut venir faire ce truc. Et tout ça sans même un scénario ! J’ai toujours pensé – parce que les gens n’étaient pas sûrs du casting ; d’autres ont été un peu surpris par lui, je crois – mais j’ai toujours pensé qu’il allait tout mettre dans sa prestation et faire quelque chose d’extraordinaire.
Roven : On a pensé à d’autres acteurs pour le rôle, mais je ne te dirais pas qui. On peut imaginer que lorsque tu es assis à parler de qui pourrait être intéressé, ton esprit sort beaucoup de noms. Je ne vais pas dire quels autres noms ont été discutés, mais il n’y a eu qu’une seule personne avec qui un sérieux échange a été fait.
Ledger : Je suis resté dans une chambre d’hôtel à Londres pendant un mois environ et je me suis juste enfermé en créant un petit journal intime et en faisant des expériences avec plusieurs voix. J’ai fini par atterrir chez un psychopathe, quelqu’un sans empathie. Avec pratiquement aucune conscience pour ses actes. Ce qui est marrant, parce qu’il n’y a pas de véritable limite aux frontières de ce qu’il dit, comment on dit quelque chose ou ce qu’il fait. Et, je ne sais pas, c’est toujours un processus très personnel en termes de comment tu atterris dans la vie du personnage, pour ainsi dire. C’est une combinaison de lire toutes les BD que je pouvais dans le scénario et puis juste vraiment fermer les yeux et méditer dessus. Aussi, il y avait quelque chose sur la métaphore de travailler derrière le masque, et de l’intérieur du masque. Ça te donne toujours le droit de faire ce que tu veux.

“METTONS UN SOURIRE SUR CE VISAGE !

Lindy Hemming (costumière) : Ce qu’on recherchait, au tout début de comment faire ce Joker, c’était des images. Je parcourais des images de personnes qui auraient pu s’habiller comme ça dans le monde pop et celui de la mode. On peut imaginer Vivienne Westwood qui rencontre Johnny Rotten, Sid Vicious, Pete Doherty. On pense à toutes ces personnes qui s’habillent bien et sont très intéressées parleur look – et puis on l’a ajouté à sa vie. Alors peu importe ce qui ne va pas chez lui – l’a rendu ainsi – ça veut dire qu’il s’en fiche complètement de lui, vraiment. Il transpire beaucoup et n’a probablement pas de vrai chez lui. On essaie de le rendre un peu… je ne veux pas dire vagabond… Mais son histoire, c’est qu’il ne s’occupe pas vraiment de lui.
Conor O’Sullivan (superviseur des prothèses) : On ne m’a jamais donné de concept ou raison des cicatrices avant que je ne commence à travailler sur le design des cicatrices du joker. Une fois que j’ai eu à l’esprit que ça allait être des cicatrices plutôt qu’un sourire figé, j’ai pensé immédiatement à la période punk et skinhead et aux personnages répugnants que j’avais rencontrés durant cette époque. La terminologie pour ce type de blessure est un “Glasgow” ou “Chelsea Smile” (également nommé “Sourire kabyle” en français).
Peter Robb-King (responsable du département maquillage) : On a un personnage avec une histoire, qui a été sérieusement abîmé. Dans le film, on voit des éléments de ça, où ce n’es pas couvert et il ne se déguise pas. On voit les dommages comme ils devraient normalement apparaître, avec ces énormes cicatrices. Il était très important de créer quelque chose qui n’est pas du tout comique.
O’Sullivan : Mes références devaient être réelles. Une livraison de machines à sous a été faite sur la propriété près de mon atelie et le livreur avait un Chelsea Smile. J’ai trouvé le courage de lui demander une photo, et il m’a raconté l’histoire de comment il a eu ses cicatrices durant “un combat de chiens” ; je n’ai pas besoin de dire que je n’ai pas donné suite à l’affaire, mais les photos se sont avérées être une référence utile.
Ledger : Ça prend une heure à une heure et demie pour mettre le maquillage. C’est assez rapide. Ils ont inventé une nouvelle technologie pour la bouche, comme les cicatrices sont en silicone, ce ne sont pas des prothèses. Toute ma lèvre inférieure est fausse.
O’Sullivan :  Après une découverte sur le dernier Samouraï, je me suis rendu compte que la meilleure manière d’appliquer des prothèses était avec un “porteur” plutôt que les mettre à la main en les sortant du moule. Ça m’a demandé à Rob Trenton et moi trois ans et environ 25 000£ pour travailler la méthode. On a découvert que non seulement on était capable de produire des prothèses parfaites de grande qualité, sur n’importe qui, mais ça prenait aussi la moitié du temps à appliquer – un vrai argument de vente quand on en vient à traiter avec des acteurs chers et fatigués !
Ledger : Après ça demande 20 à 30 minutes pour peindre le visage…
O’Sullivan : Le jour du test, Heath a été très impliqué dans le maquillage, et entre lui, John (Caglione Jr., maquilleur) et Chris, ils ont gravité vers un tableau de Francis Bacon auquel Chris ne cessait de se référer. Les cicatrices ont donné la position du “sourire0 rouge et ont donné la diformité physique de toute la chose, tandis que le maquillage noir et blanc donnait le look de clown en haillons.

“J’AI JUSTE UN VIRAGE D’AVANCE”

Nolan : Notre Joker – l’interprétation de Heath du Joker – a toujours été l’extrême absolu de l’anarchie et du chaos, en effet. C’est le mal à l’état pur via l’anarchie pure. Et ce qui le rend terrifiant, c’est de ne pas l’humaniser. Heath a trouvé toutes sortes de manières fantastiques de l’humaniser en termes de simplement être une vraie personne, mais sur le plan narratif, on ne voulait pas l’humaniser, on ne voulait pas montrer ses origines, montrer ce qui l’a poussé à faire les choses qu’il fait parce qu’à ce moment là, il devient moins menaçant.
Christian Bale (Bruce Wayne/Batman) : Heath pousse totalement à fond avec le Joker. il adorait ça. C’était comme voir une autre acteur, tu sais, devenir fou avec le rôle dans la sorte d’immersion. Et il était juste… il était cette sorte de… punk, tu sais ? Un anarchiste, une sorte de chose, euh… folle qui s’emparait de toi. Il a fait un boulot fantastique.
Michael Caine (Alfred) : Le Joker de Heath est incroyable. Il fait très, très peur. Je venais tous les mois pour faire ma partie, puis je revenais à Londres. Je suis venu faire une partie où Batman et moi, on regarde une vidéo faite par le Joker pour nous menacer. Je ne l’avais jamais vu, et il est apparu à la télé et j’ai complètement oublié mon texte. J’ai séché. Parce que c’était si étonnant. C’était assez époustouflant.
Nolan : Le Joker est un absolu, et Heath l’a joué ainsi. C’est marrant : il a créé une prestation iconique, mais il y a une vulnérabilité, il y a quelque chose… il y a une profondeur dedans, c’est juste là simplement dans la manière dont il le joue, mais pas dans la narration en soi. Il réussit à rendre ce gars réel, et bien plus effrayant, je pense, parce qu’on peut en quelque sorte croire en lui, on peut croire qu’il entre dans la pièce et commence juste à être aussi particulièrement désagréable.
Bale : J’aime vraiment quand quelqu’un pousse le boulot autant qu’il l’a fait. On peut voir combien il a aimé ça. Et je suis comme ça moi-même, alors on peut l’apprécier bien plus quand tu rencontres une personne de même esprit. On était très bon ensemble.
Aaron Eckhart (Harvey Dent/Double-Face) : Heath était profondément aimé sur ce film. C’est très rare quand un acteur arrivé sur le plateau chaque jour que l’équipe soit excité. Il générait une énergie et une excitation qui est rare chez les acteurs. Les yeux de Chris étincelaient à chaque fois qu’il parlait de Heath. J’ai eu l’expérience de jouer avec lui. Juste en tant qu’acteur, regarder quelqu’un qui fait des choix si audacieux et qui est si engagé envers son personnage. C’est  excitant pour moi en tant qu’acteur parce que tu peux vraiment emmener ton personnage à un autre niveau. Heath faisait certainement ça. Le film évidemment, à mon avis, dans mon cœur, est dédié à Heath à 100%. C’est vraiment tout ce que je peux dire. Le film lui appartient.
Ledger : C’est le rôle qui m’a donné le plus de plaisir à jouer. Je suis vraiment surpris que Chris savait que je pouvais le faire. Et je ne sais pas comment il en est arrivé à me choisir. Mais ouais, c’est la bombe. C’est définitivement le plus de fun que j’ai eu, et la plus grande liberté.

ICONOGRAPHIE
Joué par : Heath Ledger
Créé par : Jerry Robinson, Bill Finger, Bob Kane, Jonathan Nolan, Christopher Nolan, David Goyer
Apparitions : The Dark Knight (2008)
Couvertures d’Empire : Numéros 223, 229 et 233
Valeur iconique : Le personnage le plus irrésistible d’un film adapté d’une BD.

Dan Jolin

Traduction – 28 avril 2013