Dévoilant Nowhere Boy de Sam Taylor-Wood – un film qui fera pour John Lennon ce que Control a fait pour Ian Curtis…

Les larmes coulent dans cette histoire : durant l’écriture du scénario, et durant sa lecture ; sur le tournage et à l’écran et finalement même durant une interview. “Tu es sans cœur si tu ne pleures pas”, dit Sam Taylor-Wood, réfléchissant sur le fait que même après avoir vu son premier film en tant que réalisatrice, Nowhere Boy, “300 fois, facilement”, elle est toujours frappée par son émotion. Si cela paraît un peu trop sûr de soi à l’écrit, ce ne devrait pas être le cas – ce n’est pas une fanfaronnade, plutôt un soupir de soulagement qu’elle ait réussi à traduire avec succès le scénario assez excellent de Matt Greenhalgh à l’écran.

Taylor-Wood n’est pas étrangère aux larmes, sur le plan professionnel du moins. Groupée aux glorifiés et ridiculisés Young British Artists des années 1990 (membre clé : Damien Hirst), elle a longtemps joué avec l’émotion et la mortalité dans son œuvre. Pour son exposition de photos Crying Men, elle a persuadé tout le monde, de Robert Downey Jr. à Benicio Del Toro en passant par Paul Newman (“magnifique”) à pleurer devant l’objectif. De ses œuvres vidéos, Still Life (vision accélérée d’un fruit en train de pourrir) et A Little Death (un lièvre en pleine décomposition) sont remarquablement émouvants – bien plus que suggère une simple description (où ils sont en danger de sembler, soyons honnêtes, comme des conneries prétentieuses). “Je viens avec du bagage”, admt-elle, prête au cynisme qui pourrait entourer sa transition de la Tate Modern aux chaînes de cinéma. “Mais j’espère, d’une certaine manière, que pour les personnes qui viennent avec la connaissance de mon œuvre, il confonde les attentes – que ce n’est pas principalement un film d’art et d’essai”. En fait, ce n’est même pas du tout un film d’art et d’essai : Nowhere Boy est une histoie accessible à propos d’un adolescent perturbé qui vit avec sa tante et voit son monde renversé quand sa mère réapparaît après toutes ces années. Et, oh ouais, ce garçon s’appelle John Lennon…

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Ayant écrit Control, à propos du chanteur de Joy Division, Ian Curtis, Greenhalgh ne projetait pas d’écrire le scénario d’un autre biopic – encore moins à propos d’un musicien. “Mais quand quelqu’un arrive en disant John Lennon, on ne peut plus se boucher les oreilles”. Il a lu la biographie de Julia Baird (John Lennon mon frère) et est monté à bord, même s’il est arrivé à voir au-delà de l’icone musicale vers le garçon derrière. “Tout le monde possède un bout de John Lennon dans son esprit, explique-t-il. Mais ce que j’ai découvert en écrivant l’histoire, c’était que j’ai oublié que c’était lui à un moment, surtout au cœur de l’histoire émotionnelle : bon Dieu, ce petit garçon est vraiment bousillé. Je peux imaginer comme ça l’affecte. Puis à la fin de l’histoire tu fais, Oh mon Dieu, c’est John Lennon ! C’est pourquoi le film sera un succès, parce que pendant un bon moment, on pense que c’est l’histoire d’un jeune garçon, plutôt que l’histoire de John Lennon”.

C’était un conte pour lequel Taylor-Wood a dû se battre pour le raconter. Le scénario de Greenhalgh a été au sommet de la Brit List de 2008 – les meilleurs scénarios britanniques non produits, élus par de grands initiés de l’industrie – et la société de production Ecosse Films “savait qu’ils tenaient quelque chose, raconte Taylor-Wood. Ils savaient qu’ils attireraient un bon réalisateur, alors j’ai dû me battre. Je les traquais à la fin. Robert Bernstein, l’un des producteurs, a dit qu’il se sentait comme la cible d’un missile Exocet. Ça a duré un bon moment – jusqu’à ce qu’ils en aient marre de moi”.

Bien sûr, Taylor-Wood n’est pas entièrement sans CV. Son court-métrage, Love You More, écrit par Patrick Marber, a été nommé aux BAFTA et elle a collaboré avec le directeur de la photographie de Reviens-moi, Seamus McGarvey.

“Les deux (Taylor-Wood et McGarvey) sont des personnes très ouvertes”, dit Anne-Marie Duff, qui joue la mère de Lennon qui a longtemps disparu, Julia. “Alors c’était très facile sur le tournage ; on ne entait jamais que les gens étaient terrifiés, ou ne savaient pas ce qu’ils faisaient. Le fait que c’était le film d’une novice ne vous frappait pas du tout”.

Quand Empire s’est rendu sur le tournage – pour voir la première rencontre entre Lennon (Aaron Johnson) et Paul McCartney (Thomas Sangster) – on sentait effectivement et avec surprise le calme. On s’approchait de la fin de la production, mais il n’y avait aucun signe des humeurs qui s’infiltrent quand la date butoir approche. Nous n’avons pas vu, cependant, ce à quoi Taylor-Wood se réfère sous le nom de “Jeudi Noir”, scène éreintante où Julia, John et Tante Mimi (Kristin Scott Thomas) se disent quelques quatre vérités dures. “J’ai fini la journée en pensant, Je ne veux plus jamais revivre ça, explique Taylor-Wood. Les trois acteurs étaient dans de tels états grandement émotionnels, et ils pleuraient de colère contre moi pour les avoir mis dans [cette situation]. Je pensais être ce réceptacle de toute cette colère et toute cett douleur qui se passaient dans la scène. J’en suis sortie complètement crevée mais je ne pouvais dormir, parce qu’il y a un étrange sens de responsabilité qui va avec emmener des personnes dans cet endroit”.

Duff, quand nous lui mentionnons cela quelques jours plus tard au téléphone, est plus joyeuse. “Oh, elle a détesté cette journée ! dit-elle. C’est la seule fois que j’aurais dit qu’elle était un peu moins expérimentée en tant que réalisatrice parce qu’elle l’a tellement détestée ! La plupart des réalisateurs deviennent impitoyables à propos de grandes scènes tristes, parce qu’ils en ont tant…”

Il se peut qu’il y ait des raisons personnelles pour lesquelles l’histoire compte autant pour Taylor-Wood. Quand elle était adolescente, sa propre mère l’a laissée avec ses frères et sœurs se débrouiller tous seuls, menant à une longue séparation. “Il y a eu un élément d’être capable de comprendre l’histoire, explique-t-elle. Non pas que la mienne était un parallèle, mais il y avait des similitudes. Quelqu’un a dit une fois que lorsque tu lis un bon scénario et le comprends, c’est quasiment comme si tu partages un secret. C’est ce que je ressens. C’était comme si on partageait quelque chose de fondamental. Je pense que ça venait de, d’abord, venir d’un milieu artistique, et, deuxièmement, d’une sorte de milieu légèrement dysfonctionnel”.

Aaron Johnson, qui a battu des centaines de candidats pour décrocher le rôle de Lennon, est diplomatique quand il discute comme sa réalisatrice a pu utiliser ses expériences pour le guider dans le rôle. “Tout artiste a une manière d’exprimer des choses et s’inspirer de l’expérience de tout, vraiment, raconte-t-il. Tu n’utilises que ce que tu connais dans certaines circonstances dans le travail et la sorte de choses qu’a vécu John… Sam a énormément saisi le personnage et en a une grande compréhension. On voulait juste le rendre aussi réaliste que possible”.

Johnson “s’est battu autant que possible” pour obtenir le rôle, puis a travaillé “jour et nuit dessus” avec sa réalisatrice durant le tournage ; une relation de travail qui est devenue personnelle, à un moment de l’histoire sur lequel la star et la cinéaste sont un peu vagues. “C’est un champ de mine, dit Taylor-Wood en riant. C’était une expérience intense de faire ce film et c’était une dynamique puissante, je pense, dès l’audition. Je ne dis pas une dynamique puissante en termes de notre relation de maintenant (le duo sort ensemble), mais je savais que c’était lui qui devait jouer Lennon. Dès la minute où il a passé la porte, il y a eu une dynamique instinctive et puissante – qu’on a réussi à garder sous contrôle jusqu’à ce qu’on ait pratiquement fini le tournage”.

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Taylor-Wood est ouverte, énergique et franche. Elle est d’accord sur le fait qu’un réalisateur doit être en partie marionnettiste, et en partie prêtre, mais aussi “en partie dominatrice !” Il est rare de rencontrer quelqu’un d’aussi charismatique, avec un enthousiasme qui soit contagieux. (“Elle a cette capacité de créer une famille où qu’elle aille”, note Duff.)

Au risque de nous livrer à de la psychologie amateur réductrice, son goût de la vie a pu être augmenté parce que, bien qu’elle n’ait que 42 ans, elle a survécu deux fois au cancer. “Je me souviens de voir un médecin, raconte-t-elle. Et il m’a dit, vous allez être reconnaissante de cette expérience. Je voulais tellement le frapper ! Comment pouvez-vous dire ça ? Je vais être reconnaissante de ça ? Je comprends maintenant ce qu’il voulait dire – je pense toujours qu’il n’aurait pas dû dire ça, mais je comprends où il voulait en venir.

“Ayant vécu ça, ça te donne une nouvelle perspective sur la vie. Je vis désormais complètement sans peur : je me fiche de ce que disent les gens, des critiques aux relations. je viens ma vie comme je le veux, puisque je sais qu’elle peut être prise en une nanoseconde”.

Elle avait “toujours voulu” faire un film, mais ne savait pas comment faire la transition jusqu’à ce qu’elle rencontre le réalisateur Anthony Minghella dans le jury des BIFA (British Independent Films Awards). Le duo s’est bien entendu, il a produit Love You More, et ils préparaient un long-métrage ensemble quand il est mort des suites de complications d’une chirurgie pour son propre cancer, en mars 2008.

“À cause de ce que j’avais vécu, il s’est confié à moi, dit Taylor-Wood. Alors on avait ces conversations et ça donnait à notre amitié une intensité. Quand il est mort, c’était un tel choc parce que je disais, Oh, bon Dieu, tu vas aller si bien ! Puis c’est arrivé”.

Taylor-Wood a mis le film sur lequel ils travaillaient ensemble de côté parce qu’il se focalisaient sur le chagrin et c’était trop douloureux, même si Nowhere Boy lui-même repose en partie sur la mort prématuré et comment cela change les gens. “J’ai passé un pacte secret avec Anthony que je ferais de mon mieux du cadeau qu’il m’a fait, dit-elle. Je lui ai dédié le film parce que sans lui, je ne serais pas là. C’est un tel cadeau rare et précieux d’avoir quelqu’un qui rentre dans votre vie comme ça – et une telle tragédie quand il est parti si brusquement”.

Il y a eu des larmes lors de l’écriture du scénario, sa lecture, sa réalisation, et les voici dans l’interview – de la personne interviewée et, une première chez Empire, celle qui interviewe. “Des hommes qui pleurent !” dit Taylor-Wood en riant. “Ma spécialité !”

Nowhere Boy sort le 25 décembre et sera chroniqué dans le prochain numéro.

Nev Pierce

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EN BREF

Nowhere Boy

Sorti : 25 décembre
Budget : 6 millions £ (estimation)
Réalisateur : Sam Taylor-Woo
Avec : Aaron Johnson, Anne-Marie Duff, Kristin Scott Thomas, Thomas Sangster
Histoire : Liverpool, années 1950. L’ado rebelle John Lennon (Johnson) vit avec sa tante adepte de la discipline (Scott Thomas), mais sa vie est chamboulée quand sa mère (Duff) réapparaît et lui apprend les joies interdites du rock’n’roll…

Traduction – 19 juin 2013