Le lourd roman de Irvine Welsh qui suit l’épique dérive d’un flic fou de sexe qui sniffe de la coco arrive finalement sur grand écran. Avec une BO de tueurs, un ton hallucinogène et la prestation de sa carrière de James McAvoy, est-ce que Filth serait le nouveau Trainspotting ?

Janvier 2011, Soho Hotel, Londres. Irvine Welsh et Jon S. Baird castent pour Filth, à la recherche de l’anti-héro du scabreux roman de 1998 de Welsh – un sergent détective sournois, nihiliste et cocaïnomane du commissariat de Lothian. Cela demanderait un genre spécial d’acteur pour réussir ce misanthrope misogyne, un homme avec de la bile pour sang. C’est là qu’entre alors le propre sur soi de 32 ans, James McAvoy. Oui, M. Tumnus, le faune, du Monde de Narnia : le Lion, la Sorcière blanche et l’Armoire magique.

“Il paraît un petit peu jeune”, chuchote Welsh, une inquiétude traversant son visage.

“Attends, dit Baird. Voyons voir ce qui se passe”.

Est arrivée ensuite une transformation aussi remarquable que Robert Carlyle se morphant en psychotique Begbie dans la version de Danny Boyle en 1996 du roman qui a fait percer Welsh, Trainspotting. “Quand il s’est assis, en 30 secondes, il s’est transformé en Bruce Robertson”, se souvient Baird, 40 ans, deux ans après. “Il a absolument pigé ce mec. Ça faisait totalement frisonner”. De la joie mélangée à un soulagement, car même Baird avait nourri des doutes que ce “joli garçon poli” pouvait devenir une telle ordure. “Vous pensiez que j’étais [un] Écossais snob”, dit McAvoy dans un sourire.

Aujourd’hui, l’acteur écossais – qui a grandi dans le quartier dur de Glasgow, Drumchapel – est assis avec Baird dans un appartement luxueux de Knightsbridge qui sert actuellement de suite de montage de fortune (une semaine auparavant, le compositeur Clint Mansell y était, à travailler sur la bande originale). Baird regarde sa star et glousse. “Je sais que tu as eu des rôles avant-gardistes, mais je ne pense pas que tu aies eu aussi avant-gardiste que ça. Je ne pense pas que quelqu’un ait eu aussi avant-gardiste que ça avant. Ça ouvrira les yeux des gens”.

Même ceux de “Welshy”, comme l’appelle Baird, qui a vu une version de Filth deux mois auparavant. L’auteur est comme on peut le comprendre ultra protecteur d’un livre qu’Esquire a nommé à juste titre “glorieusement grotesque”. Mais selon le réalisateur, “Il a dit, James est exactement comment j’ai écrit Bruce Robertson, plus que tout autre personnages [des miens] qui ont été adaptés au cinéma”. Ce qui, étant donné que cela le met au-dessus de l’équipe de Trainspotting – plus notamment le Renton de Ewan McGregor – est effectivement des louanges.

Welsh est tout aussi expansif quand Total Film obtient la chance de parler avec l’auteur originaire de Leith qui est devenu producteur délégué sur Filth. “James McAvoy est absolument incendiaire, déclare-t-il. C’est l’une des meilleures performances solo que je n’ai jamais vues. Je pense qu’il est meilleur que [Robert] De Niro dans Taxi Driver. Il a toute la folie, mais il a plus de pathos que De Niro dans Taxi Driver. C’est vraiment avant-gardiste et une prestation totalement perturbante”.

N’ayant pas réussi à lancer le scénario de Filth – à l’époque où The Weinstein Company possédait les droits – Welsh a rencontré Baird lors d’une fête tenue par Cass Pennant, le notoire hooligan qui a tourné écrivain qui est devenu le sujet du premier long métrage de Baird en 2008, Cass. Accrochant bien avec son co-patriote écossais, Welsh lui a donné sa bénédiction pour adapter Filth, se faisant même un tatouage de la couverture du livre, un cochon portant le casque d’un flic, pour montrer son soutien. “Je pense que ce sera aussi gros que Trainspotting”, s’extasie-t-il.

Étant donné les flops qu’étaient les deux dernières adaptations de Welsh, The Acid House et Ecstasy, ce pourrait paraître être des paroles en l’air. Mais ensuite Baird et McAvoy montrent à TF des images de Bruce, pleurant dans un escalier dans le commissariat devant sa collègue, Amanda Drumond (Imogen Poots). Les yeux injectés de sang et la peau marbrée, c’est indéniablement le Bruce Robertson du livre de Welsh : pas le flic arrogant des premières pages, mais le détective en pleine détérioration que l’on aperçoit plus tard. À l’écran, au moins, on ne voit McAvoy nulle part.

Suivant Bruce tandis qu’il avance dans la vie à coups de rails de coco et de parties de jambes en l’air, Filth le voit mentir à ses amis et sa famille dans une tentative désespérée de servir à la fois son ego et sa libido. “Ce qui est intéressant, c’est que tu as ces gars qui fait toutes ces choses répréhensibles, folles, dangereuses et risquées qui sont totalement violentes et dégoûtantes – pendant la première demi-heire”, dit McAvoy, arborant toujours la pilosité faciale de Bruce. “La dynamique à laquelle on s’attend, c’est, Il va avoir ce qu’il mérite. Mais ce qui arrive à la fin, c’est qu’il s’effiloche. Personne ne le démoli. Il commence juste à craquer”.

Son esprit revient sur la dernière nuit de tournage – le célèbre quartier chaud de Hambourg, le Reeperbahn. Après avoir tourné à Glasgow et à Édimbourg – où McAvoy est resté avec sa famille, le gardant sain d’esprit et stable – la production “a commencé à voyager dans les sept mers” –  faisant escale entre la Suède, la Belgique et l’Allemagne. “Ça m’a rendu assez cinglé”, dit-il. Bien qu’il ait été à deux doigts de venir au travail couvert d’alcool et de vomi, “Je mangeais mal et essayait de me sentir mal”.

Doublant la section du livre où Bruce s’envole pour Amsterdam pour une semaine de débauche sexe et drogues avant Noël, la séquence au Reeperbahn voit Bruce se laisser aller avec son pote le franc-maçon peu sûr de soi Clifford “Bladesey” Blades (Eddie Marsan) – dont la femme, Bunty (Shirley Henderson, de Trainspotting), est harcelée au téléphone par Bruce qui prend une voix gutturale sexuelle. “J’étais censé en avoir une sacrément mauvaise”, dit McAvoy, tandis que Bruce hallucine qu’une prostituée qu’il rencontre est sa femme patiente, Carole (Shauna Macdonald de The Descent).

Sur le tournage du travelling de quatre minutes, capté au sein de l’agitation du Reeperbahn, McAvoy s’est tellement perdu dans Robertson qu’il ne s’est pas rendu compte qu’il avait commencé à parler à une vraie femme de la nuit. “Je suis en fait en train de harceler physiquement cette prostituée putain, explique-t-il. J’essayais de chercher la bagarre, ce qui est fou, et j’ai dit, Tu devrais m’en coller une putain… et elle m’a tabassé la vache ! Et c’était la dernière chose qu’on ait faite – c’était du genre Putain, ce film va me tuer ! C’était juste approprié ; c’est ce qu’on veut faire en tant qu’acteurs : se précipiter dans un rôle”.

* * *

Ce n’était pas le seul, cependant. La star de Red Road, Katie Dickie, qui joue l’une des conquêtes de Bruce, Chrissie, a supporté certaines scènes particulièrement graphiques, tandis que Bruce se livre à de l’asphyxie autoérotique – l’étranglement pour le plaisir sexuel. Dickie déclare que cela n’a jamais été traumatisant néanmoins. “Tu arrives et tu dois d’une manière ou d’une autre traiter ces scène juste comme n’importe laquelle. C’est le meilleur moyen d’y faire face. Si tu te mets dans tous tes états et que tu te soucies d’elles, c’est juste impossible pour tout le monde là”.

C’est la scène sexuelle la plus intense jamais adaptée d’un roman de Welsh – même plus que le moment dans l’adaptation de The Acid House de Paul McGuigan, où un couple atteint des orgasmes de malade tout en sniffant des poppers. “Je sais que c’est intense mais je pense que c’est comme aller dans un grand huit, explique Dickie, parce que c’est si bizarre à certains égards”. En effet, l’aspect hallucinogène n’a pas juste frappé Dickie. “C’est assez hallucinogène la vache”, dit Poots, dont le personnage coincé, Amanda, agit comme exutoire de la haine de Bruce.

“La première fois que j’ai lu le scénario, j’ai été ulcéré par le protagoniste, qui est une créature vulgaire, ajoute Poots. Puis tu le relis et tu te rends compte que c’est une histoire très importante à raconter – elle attire l’attention sur le sexisme, le racisme, l’homophobie et toutes ces questions très importantes au travers les yeux de la police. C’est essentiellement le décès d’un gars et les gens qui le confrontent à propos de son comportement”. Ou, comme le dit McAvoy, “Quand on a commencé, on disait toujours qu’on veut faire un film que les gens aimeront ou détesteront”.

Matière à peine aimée par les studios, c’est pourquoi adapter Filth à l’écran a été une longue expérience tumultueuse, avec les financiers difficiles à obtenir pour un tel projet sombre”. Ce n’est pas quelque chose où les gens sortent Irvine Welsh ? Voici trois millions ! dit Baird en riant. Finalement, l’argent est venu de Suède, de Belgique, d’Écosse, d’Allemagne et des États-Unis – même si concrétiser tout cela s’est avéré “quasi impossible”, explique le réalisateur. “Noël dernier a été le plus sombre… Je n’arrêtais pas de dire à James T’inqiuètes, t’inquiètes, et je suis sûr que James pensait  Borde, qu’est-ce que fait ce gars ?” Heureusement, la présence de McAvoy a aplani les choses. “James est ce qu’on appelle dans le métier un appât à acteurs, raconte Baird. Tout le monde veut travailler avec lui”. C’est pourquoi il a pu garantir un ensemble britannique tout aussi impressionnant que le gang de Trainspotting – dont Jamie Bell dans le rôle du complice de Bruce, Ray Lennox, et la star de Downton Abbey dans le rôle de Mary, une veuve qui “ouvre l’humanité de Bruce au public”, prouvant que cette merde intéressée peut encore être sauvée.

La distribution de Filth est si exacte que Welsh en a été sidéré. “J’ai pris le livre l’autre jour, et maintenant, je ne vois que James McAvoy en Bruce Robertson. Et Jamie Bell en Ray Lennox. Les acteurs, quand ils font une interprétation vraiment bonne comme ça, ils colonisent ton esprit”. Il a été encore plus impressionné par la manière dont Baird a abordé l’aspect le plus potentiellement perturbant du livre – le ver solitaire parlant que Bruce développe. “Ils ont fait quelque chose de vraiment intelligent avec le ver solitaire”, dit Welsh.

Reflétant les passages surréels du livre, où le ver commence à devenir une réflexion existentielle des pensées les plus intimes de Bruce, Baird a fusionné la créature avec le personnage du Dr. Rossie, généraliste que Bruce voit fréquemment avec diverses affections physiques. Transformant Rossie en psychologue – joué par Jim Broadbent – a permis à Baird d’examiner l’état mental de Bruce. “Au travers les hallucinations de Bruce, Rossi commence à faire partie de la mentalité de Bruce. Il commence à prendre la [personnalité du] ver”.

Décision radicale, elle était entièrement consistante avec l’approche de Baird. “On a légèrement changé Bruce par rapport au livre. On s’est plus concentrés sur son état mental – c’est à dire pourquoi il fait ces trucs et ce qui le pousse”. C’était quelque chose sur quoi lui et McAvoy se sont accordés”. [Jon a] donné à la brillance d’Irvine Welsh une route sur laquelle voyager… une route pour résoudre le mystère qu’est Bruce. Jon l’a transformé en mystère. Ce n’est pas un mystère où on essaie de découvrir qui est le coupable. C’est un mystère qui est : pourquoi merde ce gars est comme ça ?”

Dans les yeux de McAvoy, c’est ce “mystère” qui nous pousse à continuer à regarder, horrifiés. “Vous [en tant que spectateur] ne voulez pas être là et vous devriez probablement quitter le cinéma. Et vous ne devriez pas rire et vous ne devriez pas aimer ça putain. Mais pourquoi êtes-vous toujours là ? Et pourquoi êtes-vous repoussés et contraints en même temps ? Et pourquoi êtes-vous excités et dégoûtés en même temps ? Et pourquoi venez-vous de rire merde ?” C’est un trait qui ne devrait pas être sous-estimé. “Aussi émotionnel, sombre et pénible qu’il est, il est aussi très marrant”, dit-il.

Alors est-ce le prochain Trainspotting ? Peut-être que c’est un peu trop de pression sur Filth, étant donné que le film impossible de Boyle capturait un moment sismique de la culture britannique des années 1990. Mais il n’y a aucun doute que Baird a fait cette chose rare : adapter un roman presque infilmable – un qui se complaît dans les recoins sombres du psyché humain. “Je ne sais pas comment il l’a fait, dit McAvoy, mais il a réussi à passer à travers les mailles et à faire quelque chose de stimulant et audacieux”. Oubliez le chic héroïne, Iggy Pop et choisir la vie ; Filth est simple de manière trompeuse, dit l’acteur. “C’est juste sur ce mec et sa tête tordue”.

Filth sort le 27 septembre.

Traduction – 8 mars 2014

James Mottram