De retour là où tout a commencé à Colchester, Blur a offert à 150 amis et membres de leurs familles et raconte à Paul Stokes juste combien ce set de fermeture sur la Pyramid Stage va être spécial…

Les loges du East Anglian Railway Museum de Colchester sont, c’est le moindre qu’on puisse dire, un peu basiques. En fait, en tant que musée consacré aux machines à vapeur et au vieux parc ferroviaire, c’est assez raisonnable pour l’institution voisine de la très pittoresque gare de Chappel And Wakes Colne de ne pas du tout avoir de loges. Comme on peut le prévoir, cependant, il possède des trains. Blur peut s’attendre à passer au luxe relatif du village des artistes quand ils feront la tête d’affiche de Glastonbury ce weekend, mais maintenant Damon Albarn, Graham Coxon, Alex James et Dave Rowntree se serrent dans le petit coffre d’un van.

Des tas de serviettes, des plateaux de fruits et le groupe eux-mêmes se battent tous pour un peu de place sur les durs bancs en bois de la gare transformée en musée parce que, ce soir, Blur a choisi cette salle improbable et cette loge improbable pour leur premier concert public en tant que quatuor depuis pratiquement 10 ans.

Depuis qu’ils ont dit au NME en décembre dernier que non seulement tous les membres de Blur étaient à nouveau amis après le départ acrimonieux de Graham en 2002, mais qu’ils étaient d’humeur à faire quelques concerts cet été, nous savions que peu importe la forme que ce concert de retour allait avoir, il serait spécial. Il y a eu un aperçu quand Damon et Graham se sont rejoints sur scène aux Shockwaves NME Awards en février pour interpréter This Is A Low, mais avec des infos que le groupe ferait la tête d’affiche du dernier soir de Glastonbury plus leurs propres concerts à la MEN  Arena de Manchester et à Hyde Park à Londres, il ne semblait que logique que Blur resterait tout sur la route avec un concert unique et intime. Le concert de ce soir (13 juin) coche facilement les deux cases. Juste 150 âmes, principalement du coin, ont obtenu les bracelets qui leur permettent de regarder Blur se préparer pour leur retour dans un abri converti. En effet, de toutes les salles que le groupe aurait pu choisir, le East Anglian Railway Museum n’était probablement pas en haut de la liste de nombreuses personnes, vu qu’il n’a accueilli qu’un seul concert auparavant de toute manière ; c’était un groupe nommé Seymour, il y a belle lurette en 1989…

“C’était ma fête d’anniversaire et celle de ma sœur”, explique Damon dans ce wagon de la première fois qu’il a joué ici sous le nom du groupe pré-Blur. “C’était mes 21 ans !”

“La vache !” s’exclame Graham avec un sourire quand il est confronté aux années qui se sont écoulées entre les visites. “On n’avait que trois chansons à l’époque, c’était un set de 35 minutes. Ce sera plus long ce soir”.

En 1989, le groupe qui deviendra Blur commençait juste à cristalliser, ayant échangé ses routes de l’Essex pour une basse métropolitaine autour du Goldsmiths College de Londres. Et tous les quatre reconnaissent que leur premier concert devant des vrais gens était un important pas en avant.

“Il y avait cette grosse fête de la famille Albarn et  on était là, Ouais, on sait jouer !, se souvient Alex. La mamie de Damon était là. Elle a dit qu’on était bons, mais je pense qu’elle était juste gentille. On était très difficiles à aimer à cette époque. Très soûls et terrifiants en fait”.

“Je me souviens d’avoir aimé ce concert, réfléchit le chanteur de Blur. On est sortis de scène en pensant qu’on avait quelque chose de spécial et alors c’est bon de revenir ici se rendre compte de ce potentiel”.

Ce potentiel semblait stagner après le septième album du groupe, Think Tank. Graham venait de partir, avec Battery In Your Leg sa seule contribution enregistrée pour ce disque, et à part l’occasionnelle citation, Blur était placé en mode surgélation tandis que d’autres choses, des albums solo (Graham), des opéras (Damon), un diplôme de droit (Dave) et le fromage (Alex) monopolisaient le temps du groupe. Puis, Noël dernier, il y a eu un dégel.

“J’ai pensé l’année dernière [quand on leur a demandé pour la première fois de jouer à Glastonbury], c’était ça. Si ça n’arrivait pas, ça n’arriverait jamais”, explique Alex de sa surprise du retour de Blur. “J’étais en fait à mi-chemin vers Northumberland et le téléphone a sonné : C’est de retour, va voir Damon et Graham, ils sont à nouveau meilleurs amis. Mais en ce qui concerne nos vies ça été la meilleure chose possible u’on a dû tous faire, être seuls pendant un moment. Je pense que c’est génial que ça arrive au bon moment [pour nous] parce qu’on a en quelque sorte trouvé qui on était de toute manière, et je pense qu’on vient à ça avec le même sens de joie et de préconceptions qu’on avait au début. Quand tu montes un groupe, c’est le truc le plus marrant avec les gens que tu aimes le plus. Après l’avoir fait pendant 10 ans, c’est toujours bon mais ça devient un travail. Ce n’est pas du travail maintenant, c’est autre chose”.

Cependant, quand Damon et Graham ont annoncé en décembre dernier que non seulement ils avaient enterré la hache de guerre mais qu’ils revenaient sur scène cet été, ils ont admit au NME qu’ils devaient encore jouer une note ensemble. Ce processus a commencé en janvier quand Blur a commencé à se voir une fois par semaine, travaillant à la base par ordre chronologique de leurs albums, jouant chaque morceau.

“On a dû redevenir des experts de Blur”, lance malicieusement Damon. Non pas qu’ils avaient entièrement oublié, bien sûr.

“Il y avait certains moment spéciaux tout au début [des répétitions], on a absolument les chansons dans la peau pour de bon, des trucs comme She’s So High”, explique Graham, qui a démarré la première répétition en faisant un bœuf sur le premier single du groupe et en laissant les autres le rejoindre.

“Ça s’est concrétisé vraiment tôt parce que c’était comme réunir les Blues Brothers, faire sortir Rowntree de l’école de droit et moi de l’usine de fromage, explique Alex. Je suis arrivé aux premières répets et Graham jouait She’s So High alors je l’ai juste joint, Dave s’est pointé et Damon est arrivé et on était partis. Tout a été sympa, on a ri tout le temps”.

Selon Damon, le groupe a fini par se décider sur un nombre de chansons qui produiront un set de deux heures et quart – “mais on n’a pas le droit de jouer aussi longtemps à Glastonbury ou à Hyde Park, on verra s’il y a un consensus au sein du groupe le jour même et on partira de là” – qu’ils ont répété “intensément” ces dernières semaines.

En effet, tandis que le NME arrivait au East Anglian Railway Museum une après-midi d’une chaleur de plomb, ces chansons sont répétées une dernière fois. Travaillant lors de longues balances, un peu comme leur compilation récemment sortie, Midlife, les chansons se glissent entre leurs tubes (ou la “grand-rue” vers Blur comme le dit Graham) et les recoins plus intéressants (les “ruelles” de Graham) de leur répertoire. Cela crée un moment surréaliste mais d’une excentricité anglaise alors qu’un des locomotives à vapeur du musée déguisée en Thomas The Tank Engine fait des teuf-teuf sur la musique de chansons telles que Charmless ManOily Water et Trimm Trabb, qui retentissent de la petite salle.

“J’aime le mélange, j’aime le fait qu’on en fasse trop, dit Graham du set. J’aime la grand-rue, je l’emprunte beaucoup, mais j’aime aussi bifurquer au milieu de nulle part et c’est ce qu’est ce set, nan ?”

“Ouais, ce n’est pas exclusif, s’accorde Damon. C’est tout compris, ce ticket”.

C’est aussi un ticket très recherché. Tandis que le petit public “d’amis et proches” se réunit quand Blur montent sur leur scène de fortune aux environs de 20 heures, plus de fans se réunissent devant la barrière du musée qui font de gros efforts pour regarder par les fenêtres, entendant les chansons dans la brise nocturne.

Cela en vaut la peine, parce que dès le moment où Graham sort la note d’ouverture de She’s So High cela paraît étonnant qu’on ait vécu avec l’absence de Blur aussi longtemps. Tendue et puissante, la chanson semble aussi vitale que jamais, le groupe immédiatement reconnaissable comme celui également responsable d’albums comme Modern Life Is Rubbish et Parklife. Il n’y a pas de toiles d’araignée à retirer, pas de trucs nostalgiques ; ce groupe interrompu reprend simplement là où ils s’étaient arrêtés. Alex prend la même position sophistiquée et débonnaire tout en jouant de la basse comme il l’a toujours fait, et Graham est le même mélange pétillant d’énergie nerveuse et de jeu de guitare détonnant. Dave tape sans pitié sur sa batterie au milieu, poussant le groupe et Damon émerge à nouveau comme le même leader derviche tourneur, mi-showman chaotique (qui fait même du crowdsurfind durant Advert), mi-génie musical.

S’arrêtant à peine entre les chansons malgré la soirée transpirante, le groupe fait pratiquement le set parfait de Blur. Beetlebum ? Présent. For Tomorrow ? Présent. Bad Head ? (“Cette chanson parle de gueules de bois, explique Damon, non pas qu’on veule encourager ce genre de comportement”.) ? Présent. Même les moments les plus pop par lesquels le groupe était censé être embarrassé ? Présents. Parklife est chantée entièrement parDamon (l’acteur de Quadrophenia, Phil Daniels, doit venir pour les plus grands concerts), tandis que Country House est interprétée avec sincérité. Pas cajun ou calypso comme allait la rumeur, mais juste comme elle a été enregistrée.

“On a pensé la faire en acoustique, mais on était là Nan, ça marche pas vraiment, alors elle a le droit à un nouveau souffle”, a expliqué Damon plus tard du retour de sa chanson prodigue. “Ai-je aimé la chanter ce soir ? Ouais, bien sûr !”

“Il y a des chansons qu’on se sentait obligés de mettre et quand on les a jouées, on a pensé, Ah, c’est assez marrant en fait ! acquiesce Graham. J’associe Country House plus avec le personnage bulbeux et bizarre de la chanson plus qu’autre chose maintenant”.

Bien sûr, ils ne se sont pas posés de questions sur l’intégration dans le set de chansons comme This Is A Low (“C’est juste une chanson symbolique pour tout le monde”, note Graham), Song 2 (que le groupe commence lentement, intensifiant la batterie avec que le morceau explose vraiment), End Of A Century (qui finit avec Damon et Graham qui se partagent un micro, le chanteur embrassant le guitariste) ou Popscene, mais notamment deux morceaux de Think Tank sont également incluses.

Le trou guitaristique de Out Of Time est enfin comblé par la Telecaster joliment assurée de Graham, et libérée des nuages qui entouraient son enregistrement, Battery In Your Leg semble être une épiphanie sur scène.

“J’ai trouvé quelque chose de plus dedans aujourd’hui, on l’a emmené dans un endroit légèrement différent qu’avant, explique Dave. C’est vraiment sympa quand ça marche, quand on a tous une idée de manière simultanée et que tu la pousses autre part et c’est génial quand ce genre de truc arrive”.

Naturellement, dans son comté d’origine, Essex Dogs gagne au vote contre la chanson du premier album Sing (le NME et Graham étaient du côté perdant) pour rejoindre la setlist – la prochaine fois qu’on l’entendra, elle sera améliorée d’une chorale – avant qu’il ne soit l »heure de conclure les choses avec le concert qui approche des deux heures.

“Si vous voulez attraper le train de 22.13, vous feriez mieux de partir”, avertit Damon le public tandis qu’on l’informe que le dernier train de la soirée approche la gare voisine. Le East Anglian Railway Museum Comeback Special se finit alors par une version envolée de The Universal et une série de mercis sincères.

“Je pense que la dernière fois qu’on ait joué ces chansons, on les jouait depuis des années et des années. C’est bon, parce que tu as cette chose affinée et polie, mais ça ne vous donne pas grand chose en retour”, observe Alex, reconnaissant l’impact émotionnel qu’a eu la reformation. “Aujourd’hui, en jouant ces chansons, je reçois tellement. il y avait une grande colonne dans The Spectator cette semaine, l’auteur pop disait que les Beatles étaient son groupe préféré mais quand il écoute les disques aujourd’hui, c’est complètement mort. Il n’y a rien dedans. Mais tout à coup, jouer ces chansons après 10 ans de pause, c’est l’opposé”.

“Tu peux te fatiguer de trucs. Ça arrive quand tu joues beaucoup une chanson, s’accorde Damon plus tard. Ça arrive à n’importe quel groupe au monde. C’est pourquoi on a de la chance d’une certaine manière d’avoir eu une pause de 10 ans, pour ainsi dire”.

Alors que le public commence à partir, il est juste de dire que Blur ont facilement fauché le record détenu depuis longtemps par Seymour du meilleur groupe à jouer dans ce musée de l’Essex. Alors que pensent-ils maintenant d’échanger leur loge-wagon pour cet espace VIP à Glastonbury ? Confiant à juste titre, il semblerait.

“Est-ce qu’on a été surpris quand on nous a demandé de faire Glastonbury ?” demande Damon qui, venant de sortir de scène, vient de se changer pour un t-shirt Parklife, vu que leur propre merchandise est les seuls vêtements sans sueur dans le coin. “Je pese que ce n’est que juste qu’on le fasse ! C’est un grand honneur de faire Glastonbury et on va se montrer à la hauteur de l’occasion, on l’espère. Tout le monde est fatigué le dimanche soir, alors il y a besoin de quelque chose de spécial – on essayera de leur donner ça”.

Avec le groupe qui doit passer le samedi sur le site – Damon est impliqué dans un événement Africa Exprez qui a lieu à Shangri-la ce soir-là – ce n’est pas une fanfaronnade oisive d’un groupe qui prend son jet pour la journée. Blur semblent déterminés à donner au festival de cette année l’apogée qu’il mérite.

“C’est un bon weekend, alors le terminer, c’est génial”, déclare Graham, qui est déterminé par regarder Bruce Springsteen lors de sa visite. “On va tout ramener en Angleterre avec force après Neil [Young] et le Boss”.

Et avec leurs propres concerts énormes à Hyde Park (“On va simplement y mettre notre cœur et notre âme dedans”, déclare Damon), plus T In The park, plus “on verra comment ça se passe”, le groupe insiste qu’ils se concentrent uniquement sur les concerts de cet été et non pas leur avenir à long terme pour l’instant.

“Tu es bouleversé si tu regardes trop vers l’avenir, explique Graham. On a vraiment du gros pain sur la planche en ce moment et je pense presque que c’est un tort à ça [de parler de l’avenir] parce qu’on doit faire ces concerts !”

Avec plusieurs autres concerts d’échauffement prévus pour les aider, dont un au Goldsmiths College, il y a une dernière question pour Blur tandis que leur matériel est remballé et que l’abri repasse d’une salle de concert à un musée. Étant nés (et aujourd’hui renés) au East Anglian Railway Museum, qu’auraient fait Seymour de tout cela ?

“Je pensais à ça sur le chemin ; on n’a aucune putain d’idée de ce qui allait arriver, réfléchit Alex. Je me demandais si je pensais que j’allais revenir avec ma famille 20 ans plus tard ? Je souriais comme un malade sur le chemin. Une chose est sûre, je ne changerais rien putain !”

Alors est-ce que Seymour auraient eu des conseils pour Blur ? “Peut-être, dit Graham, juste ralentissez un peu, vous avez encore une heure à tenir !”

Aussi rapide que l’éclair, Damon Albarn rebondit sur son guitariste et meilleur ami avec un sourire scintillant. “Ralentissez un peu, répète-t-il, vous avez encore 20 ans à tenir !”

Et sur ce, Blur éclatent de rire.

Traduction – 20 avril 2014