De grands yeux écarquillés à de tout petits fatigués en quatre décennies d’électronica maussade révolutionnaire. Aujourd’hui le clairon de Depeche Mode a abandonné la fuite. “Je me perds dans les chansons, dit Dave Gahan. C’est avec la réalité que je me bats”.

Martin Aston

L’homme que les urgentistes de Los Angeles avaient surnommé “Le Chat” pour le nombre de vies qu’il avait consommé au milieu des années 1990 semble en avoir récupérées au moins quelques unes. 51 ans en mai, Dave Gahan n’est plus l’adolescent dont le sourire espiègle avait dit, “Regarde maman, Top Of The Pops !”, quand Depeche Mode sont devenus de véritables pop stars en 1981, mais il est difficile de lui trouver de simples cernes sous les yeux. En fait, le seul anneau remarquable, c’est l’imposante tête de mort en argent sur son majeur – cadeau de sa femme Jennifer – incrusté de minuscules diamants noirs et rubis, toujours porté avec le visage face à lui. “Ainsi, le propriétaire de la boutique a dit, la vie t’es rappelée”, dit-il. Puis ce sourire s’échappe. “Je la porte tout le temps”.

Héroïnomanie sordide ; tentatives de suicide pitoyables ; état de mort clinique pendant six minutes ; tumeur cancéreuse surmontée en 2009 – Gahan a survécu à tout. Il a également enduré 33 ans, aux côtés de Martin Gore et Alan ‘Fletch’ Fletcher, au sein du groupe électronique qui a le plus de succès au monde. Depeche Mode est né dans le repère de l’Essex Man à Basildon, a présenté le futurisme à Smash Hits et TOTP, et n’est toujours pas pris au sérieux par les snobs du rock. Cela les ennuie – en particulier le sensible Gahan – mais leur meilleure vengeance est leur 13ème album Delta Machine : lustré, dur, nuancé et pourtant fait sur mesure pour atteindre le haut des gradins des énormes salles qu’ils remplissent depuis les deux dernières décennies.

Actuellement entre un appartement au centre-ville de Tribeca et une maison dans le riche quartier Montauk au bout de Long Island, Gahan, résident de New York depuis 15 ans, reçoit MOJO dans une suite d’hôtel de Soho somptueuse mais fade. Vêtu d’une veste de costume à fines rayures bien coupée et d’une beau jeans, son accent vacillant, parfois de façon alarmante, entre l’estuarien et l’américain, il semble néanmoins à l’aise. Une cafetière commandée au service en chambre demeure non touchée pendant deux heures tandis qu’il dissèque volontiers les bas ainsi que les hauts de sa vie.

Le pacte pacifique de Gahan avec son passé a été assisté par la composition ; après 22 ans comme “simple” leader, il est crédité sur les trois derniers albums de Depeche Mode, précédemment le domaine de Gore après que le départ du compositeur original Vince Clarke ait forcé le trio restant à se regrouper. Pourtant les contributions de Gahan sur Delta Machine – notamment le Should Be Higher, épopée quasiment à la Walker Brothers – semblent toujours comme s’il s’adressait à la Mort – l’héroïne comme amante ainsi que destructrice. Tout comme cet air sur soi du début des années 1980 dissimulait une enfance marquée par les drogues, les rodéos dans des voitures volées et le vol – même un an de weekend de détention dans une sorte de maison de redressement – les apparences peuvent être trompeuses.

Le nouvel album s’appelle Delta Machine : un mariage de l’électronique de Depeche et des racines du rock’n’roll ?

On a eu quelques permutations du titre, comme “quelque chose” Machine et Delta “truc” avant que Martin ne dise, “Delta Machine ?” Mais je n’oserais dire que c’est un disque de blues comme Fletch l’a dit quelques fois. C’est insultant, pour les musiciens de blues, à bien des égards.

Mais si le blues parlait de souffrance, n’est-ce pas là d’où vient Depeche Mode aussi ?

Eh bien, d’accord, on a des influences qui viennent du blues. Et Depeche Mode, c’est fondamentalement nous qui gémissons, recherchons quelque chose et avançons dans la vie en nous plaignant (rit).

De quoi avez-vous à vous plaindre ?

De moi ! Mon incapacité de fonctionner comme un être humain normal, comme on me le rappelle constamment. Quelqu’un dira, “Manière dont tu me parles, c’est vraiment…” Comme quoi ? (Se saisit le visage) Je deviens super agressif ou super enthousiaste et les autres ne sont pas nécessairement sur la même page. Je me brouille avec ma femme. C’est la première à dire, “Tu n’as pas le droit de me parler comme ça. Je ne suis pas l’un de tes collègues ou tes potes qui traînent avec toi”.

Delta Machine commence avec Welcome To My World et finit avec Goodbye. Y’a-t-il un thème entre les deux ?

Pour Martin et moi, c’est le début et la fin de la prestation. C’est ironique et marrant pour nous, mais c’est juste notre sens de l’humour. Aucun d’entre nous n’est complètement ruine et mélancolie, mais quand on en vient à la musique, on part sur un chemin plus sombre. D’en bas, on doit trouver une issue, et c’est la partie excitante.

Quels sont vos rôles dans Depeche Mode ?

On n’est pas un groupe groupe. On n’est pas les Rolling Stones, à faire des bœufs ensemble en studio. Les choses sont très construites entre Martin et moi. Fletch a des idées et une contribution ; c’est celui qui dira, “Qu’est-ce que vous faites ? Vous travaillez dessus depuis trois jours, c’est de lamerde !” Mais il n’est pas conceptuel. C’est le médiateur. C’est l’eau tiède entre le feu et la glace (rit). Il fera ses mots croisés, et tant qu’il a à bouffer à une heure, il ira bien.

“Basildon Man” est devenu un raccourci pour les Tories ouvriers aspirants ; quelle est ta vision de ta ville natale ?

Mon frère Phil m’a récemment envoyé un documentaire, 45 minutes spéciales Basildon, et voir des images comme le centre-ville m’a vraiment ramené des souvenirs ennuyeux (rit). Ma famille a déménagé de l’Est londonien quand j’avais deux ans, pour cette ville nouvelle, le monde nouveau, où c’est plus vert et il y a de meilleures écoles. Mais c’était triste. Ses seuls bons souvenirs sont traîner avec mes amis dans la rue. On vivait sur cette petite place, alors tout le monde était côte à côte.

Est-ce que la colère était toujours là ? Ton père a quitté la maison quand tu étais bébé ; ton beau-père est mort quand tu avais 10 ns, et ce n’est que là que tu as découvert que ce n’était pas ton “vrai” père…

Ouais, et j’avais deux petits frères, alors j’étais toujours dans cet état d’esprit de “Je vais m’en occuper, je sais quoi faire”. Mais, vraiment, je me noyais. Ma mère dit que j’étais très têtu et que j’avais la tête dure. J’aimais à penser que je ne suivais pas la norme. C’est probablement pourquoi j’ai saisi le punk. Ma mère dirait que j’ai commencé à traîner avec les mauvaises gens. Mais j’aimais la réaction aux mauvaises choses, des trucs d’ado. C’était une bonne manière d’obtenir une réaction. Mais la musique m’a sauvé.

The Clash n’était pas ton épiphanie musicale ?

C’était The Damned avant le Clash, mais vraiment ça a commencé avec le glam et Top Of The Pops. Slade, T. Rex, Bowie, Roxy, acheter des singles. John Peel et le punk sont arrivés plus tard. Mais mon épiphanie a été Ziggy Stardust – ce gars d’ailleurs. Pas de Basildon ! Où qu’il était, je voulais y être. “Freak out in a moonage daydream”, mais putain qu’est-ce que ça voulait dire ? J’écoute souvent la version de David Live de Moonage Daydream avant de monter sur scène. Mon souvenir le plus tendre de l’école – que je détestais – c’était le prof qui disait, “Gahan, qu’est-ce qui est si intéressant par la fenêtre ?” C’était juste un champ, mais si je me sentais courageux, je répondais, “Bien plus que ce qui se passe ici”, et j’allais dans le bureau du directeur. J’étais déjà parti. J’aurais dû probablement prendre une drogue pour me garder focalisé. J’étais un rêveur.

Vince Clarke, Martin Gore et Fletch étaient loin d’être de mauvais garçons ; c’était des scouts chrétiens. Premières impressions ?

Martin a dit qu’il aimait l’église pour le chant. C’était des gens sympa. un peu bizarre. J’avais des soupçons mais j’en avais envers tout le monde et je restais avec des gens comme moi. Je traînais avec un gang de Basildon et de Chelmsford, j’allais à des concerts punks au Chancellor Hall de Chelmsford, ou à la Music Machine de Londres, peut-être un squat à King’s Cross après un concert, de retour dans le premier train, un bain et on recommence. C’était la première fois que je faisais partie d’un gang et c’était très confortable.

Mais pourquoi avoir choisi Clarke et compagnie s’ils étaient si différents ?

Honnêtement ? Je n’avais pas le choix. J’étais en fac d’art parce que je ne voulais pas travailler, et on m’avait demandé de partir. Je pensais que j’avais appris tout ce que je pouvais. Je voulais juste être dans un groupe. Vince m’a entendu chanter “Heroes” de Bowie dans la salle de répétition à côté de la leur, et il m’a demandé de les rejoindre. Je n’étais même pas dans l’autre groupe, qui s’appelait French Look ; j’étais juste un pote de Paul Redmond, cet énorme punk de Basildon aux cheveux oranges pétants dont tout le monde avait peur. Je me suis accroché à Paul parce que personne me touchait à l’époque. Une chose à laquelle je suis assez bon, c’est sauter sur une occasion quand elle se présente, qu’elle soit bonne ou mauvaise, alors j’ai sauté à bord. Ce n’était pas particulièrement important si j’aimais ce qu’ils faisaient, même si je l’ai aimé. Et Vince était génial pour créer des chansons. À la fin de chaque répétition, on en avait une nouvelle.

Tu ne voulais pas en écrire toi-même ?

Non, je voulais juste être Bowie, être sur scène, ce que je trouvais terrifiant au début mais j’ai plus tard découvert que c’était la partie facile, sans le travail pénible que des gens comme Vince et Martin doivent faire. Mais tout ce que je voulais, c’était l’adulation qui vient avec la performance, et faire partie de quelque chose. J’ai commencé à jouer avec les mots au milieu des années 1980, mais je ne pouvais le monter à Martin, de peur d’être rejeté, moqué. C’est comme ça que je fonctionnais.

Depeche Mode a ffûté son art dans des salles telles que le Croc’s à Rayleigh mais aussi le Bridge House à Canning Town, QG du Oi! Comment a été reçu le groupe ?

Pas bien ! Vince et moi, on avait emmené notre cassette pour voir si on pouvait décrocher des concerts. Terry Murphy, qui tenait le Bridge House l’a aimé et nous a pris sous son aile. Il a dit qu’on allait passer un sale quart d’heure et que les gens ne nous aimeraient pas, sauf que lui, il aimait ! Un groupe d’entre nous a commencé à y traîner et on jouait au Top Alex et au Rascals à Southend aussi. Le punk mourrait et ce truc électronique était arrivé et tout à coup j’avais l’opportunité de faire partie d’un groupe qui était intéressé par la musique que j’écoutais, comme Kraftwerk et Bowie. Des gens comme Steve Stranger et Rusty Egan recherchaient de la musique à passer dans leurs clubs. Des jours merveilleux. On a joué et 50 de nos potes sont venus, un public tout prêt. C’est comme ça qu’on a rencontré Stevo, qui a sorti la compilation Some Bizzare [première apparition de Depeche Mode sur disque]. Steve était un gars très intelligent, mais taré. Daniel Miller [le patron du label Mute] était bien mieux pour nous. Et bien sûr, c’était The Normal.

Que pensiez-vous de l’étiquette “Futuriste” apposée à l’époque sur la scène électronique ?

Nan, c’était juste du déguisement ! C’était de la mode. Comme le punk. Passer à l’époque où les garçons portaient du maquillage et étaient flamboyants, jouant avec l’androgynie – c’est ce que faisait Bowie. Mais on faisait tache à côté de Spandau Ballet et Duran. Ils étaient habillés pareil mais ils avaient de gros managers, de gros contrats, alors qu’on prenait le métro pour aller à Top Of The Pops avec nos synthés enveloppés dans des couvertures dans une valise.

Quand Vince a quitté le groupe avant même la sortie de votre premier album [Speak And Spell, 1981], aviez-vous peur que c’était déjà fini ?

Je pensais que c’était le truc le plus stupide. Mais Vince était très malheureux, même six mois avant qu’il ne parte. On n’avait même pas fini Speak And Spell. On venait d’annoncer notre première tournée, et Vince a dit, “Je ne peux pas répondre à des questions sur la couleur des chaussettes que je porte, je ne peux pas jouer à ce jeu”. Mais ses raisons étaient plus louches que ça. On était là assis dans le bureau de notre éditeur, et il a montré Vince du doigt en disant, “Celui-là conduira une Rolls et vous trois, vous le suivrez sur votre tandem. Ouais, avec trois selles !” Une petite lumière s’est allumée au-dessus de la tête de Vince, qu’il pouvait tout faire lui-même, sans compromis. Tout ce dont il avait besoin, c’était un chanteur et quelqu’un qui pouvait jouer sur scène avec lui. Daniel a demandé, “Y’en a un d’entre vous qui sait écrire ?” Martin avait écrit une chanson et une instrumentale sur Speak And Spell, et il a répondu (prend une voix de Mr Bean), “J’en ai une autre, elle s’appelle See You, je ne sais pas si elle est bien…” Il fait toujours ça ! Mais on était si naïfs que la séparation ne nous a jamais traversé l’esprit.

Étant donné que vous cherchiez l’approbation de Martin, était-il une autre représentation du père de facto ?

Daniel était le père, pour nous tous. Je voulais juste une petite tape dans le dos de la part de Martin, ce qu’il semblait éviter. Il est comme ça avec tout le monde, mais j’ai ruminé là-dessus pendant des siècles. Je pouvais voir que le public s’amusait, mais je ne sentais pas que le groupe pensait que je faisais un boulot cool. On était très anglais. Cette froideur n’est pas une bonne chose mais elle nourrissait ce côté bizarre du groupe qui m’excite encore. Je ne peux pas décrire ça, mais je suis attiré par ça, comme une drogue, comme si j’était censé en faire partie. Et Martin me traite en égal maintenant. Après le départ d’Alan [Wilder, claviériste/arrangeur, 1982-95], c’est devenu Martin et moi.

La vieille querelle chanteur contre compositeur ?

La sorte de partenariat que Martin et moi, on a, on se nourrit mutuellement. Aujourd’hui encore plus que sur les deux derniers albums. Je pouvais dire qu’il était intéressé par continuer à travailler et à contribuer des choses sur mes chansons, ce qui m’excitait. Martin a entamé une nouvelle phase dans le sens où ses chansons ne paraissent plus insulaires. Il veut faire partie de cet univers, avoir la paix, et je pense qu’il y parvient enfin. Le fait qu’il ait fait un disque avec Vince [sous le nom de VCMG, sur l’album techno de 2013, SSSS] montre ça, comme c’est selon moi la dernière chose à laquelle il aurait pensé. Martin écrit des chansons à la recherche de lui-même, et c’est pourquoi on est ensemble, et ce depuis si longtemps.

Et parce que tu écris pour Depeche ?

Il a définitivement plus de respect pour moi, ce qui était vital à notre survie. Durant ces dix dernières années, je me suis forcé un chemin, ce qui était difficile au début. Martin ne dira pas, “Eh, tu me marches sur les pieds”, il te tirera peut-être la langue et fera cette tête (fait la tête de lézard de Martin Gore). Quand j’ai fait Paper Monsters [album solo de 2003] et que j’ai formé un groupe pour le tourner, ça l’a surpris. Il est venu à l’un des concerts de LA, je ne l’avais pas vu depuis un moment, et après – il va probablement me détester pour ça – il a dit, “J’ai vraiment l’impression de te suivre”, ce qui m’a choqué parce que je le suivais, lui, depuis si longtemps.

À partir de la fin des années 1980, plus Depeche Mode était sombre, plus vous sembliez grossir…

Le chemin qu’on a pris durant Black Celebration [1986] et Violator [1990] était bien plus attirant pour moi, parce que Martin était aussi perdu que moi. Tu as pratiquement trente ans, tu es dans un groupe qui a assez de succès, mais tu te fais pas mal critiqué chez toi, pour avoir du succès en tant que groupe pop, pour quoi on ne nous a jamais pardonné. Ça a pris des années avant qu’on se sente considérés comme un groupe digne d’être considéré, ce qui blesse beaucoup. On a eu la chance de développer des fans autre part, et quand Alan nous a rejoints, on a fini par penser qu’on avait quelque chose. On est devenus sérieux.

Pendant ce temps, tu as emmené être “le leader” de Depeche Mode plus loin et plus loin. Trop ?

Après des années à essayer de le faire bien pour Martin, faire ce qui était nécessaire pour ses chansons, j’ai pensé, “Je vais mettre toute cette énergie dans la performance”. Alors sur scène, je suis devenu ce gars que personne ne pouvait possiblement nier, à vraiment le faire, et ça s’est développé au fils des années jusqu’à ce que ça s’arrête brusquement. Ce monstre avait dépassé la personne, et quand j’ai essayé de retirer cette enveloppe, je n’y arrivais pas. Je n’avais nulle part où aller.

Tu imitais vraiment Bowie et Ziggy.

À l’époque, j’aurais rit aux éclats, mais, oui, c’était ce rôle en gros. Le groupe était vraiment énervé que j’avais dérivé à l’époque. J’avais déménagé à Los Angeles, où je pouvais me cacher, ne pas être Dave, et personne ne savait rien de moi. C’était très confortable, et je pouvais me cacher derrière ces chansons géniales que Martin écrivait.

LA était la porte à l’héroïne. Mais tu y as goûté pour la première fois à 17 ans ?

Ouais, je l’ai sniffée, en pensant, “Ça ne ressemble pas au speed”. Je me suis vomi dessus et je suis tombé dans les pommes, je me suis réveillé et le concert était fini. Eh bien, c’était naze, je n’y reviendrai pas, et donc je suis retourné aux amphets. Mais des années plus tard, ça convenait tout simplement. Je l’ai fumée, et je n’ai pas vomi. J’ai entendu depuis que c’était arrivé, mais tout avait un sens. Je me foutais de l’approbation de Martin. Mais je n’étais qu’un utilisateur occasionnel, après un concert, jamais avant, mais tout le monde en prenait à LA, des groupes comme Alice In Chains, Jane’s Addiction… Je n’ai jamais trouvé ça flippant, ce qui est encore une fois de la naïveté complète. Un gars m’a dit, “N’en prends jamais plus de trois jours d’affilée”. J’étais là, “Quoi ? Je peux te battre en concours de boisson !” Je n’avais pas fait le rapprochement, l’histoire de tous ces groupes que j’aimais, Iggy et Lou Reed. Mais le soulier allait.

J’ai lu que Daniel Miller ne s’était pas rendu compte que tu étais accro, et que le groupe avait essayé de l’ignorer.

Ce n’est pas strictement vrai. Tout le monde a essayé, mais ils ne pensaient pas que c’était aussi mauvais que ça. Martin avait son alcoolisme, Fletcher avait une terrible dépression. On était comme une institution mentale. Mais on aimait faire la fête. On était connus pour ça, y compris l’équipe, c’était comme un gang. Mais à LA, j’ai trouvé un autre gang, et il a fallu attendre deux ans avant qu’on se réunisse à Madrid pour enregistrer Songs Of Faith And Devotion [1993]. À l’époque, j’étais complètement accro, mais je ne m’en suis rendu compte qu’une fois que j’avais atterri et que j’ai commencé à glousser après quelques jours. Tout le monde cherchait à trouver ce qu’ils pensaient dont j’avais besoin – alcool, coco, hash, pilules. Mais l’héroïne n’était pas fournie. Je suis allé chercher dans un club souterrain. Je me suis approché de gars qui semblaient être dans cette veine, mais je me suis pris une bonne roustée dehors à la place. Je me souviens d’avoir roulé sous cette voiture, de la neige par terre, et Martin essayant d’intervenir et de s’en prendre une sur-le-champ. Le lendemain matin, je l’ai dit à tout le monde.

Combien te sentais-tu coupable ?

C’était affreux. Ça m’a demandé des années pour retrouver la confiance de Martin, et il y avait ma famille, mes frères, ma sœur, ma femme actuelle. C’est une addiction égoïste. Même si tu m’avais dit que ma mère venait de mourir, je m’en aurais foutu. Tandis qu’on enregistrait Ultra [en 1997], Martin me disait, “Et le groupe ?”, ce qui était absurde pour moi. Dans ma tête, j’essayais de sauver ma vie ! Maintenant, il voit mon côté des choses à cause de son alcoolisme, qu’il a arrêté il y a six ans, mais il buvait comme un trou, alors qu’il me pointe du doigt… J’étais le mec paumé évident, mais boire, c’est la manière britannique. Tu peux être rond comme une queue de pelle, sous la table, nu, et t’en tirer sans problème.

Le groupe avait un thérapeute sur la tournée Faith And Devotion

Un psychiatre ! On ne communiquait pas. On était un groupe sur scène mais en dehors, chacun allait de son côté, Martin dans le clubs, Fletch buvait dans un bar, et j’étais avec des potes du coin qui m’emmenaient dans des endroits pour me shooter. Alan faisait le boulot. Le psychiatre nous a vus peut-être deux fois, avec notre manager aussi, et a dit qu’on avait tous des problèmes vraiment graves. Il est parti le lendemain, en disant qu’il ne pouvait pas aider. Mais personne ne voulait que la fête se finisse et la machine aidait dans ce sens. Mais quand je suis rentré à la maison après cette tournée, j’étais vraiment brisé. Je n’avais pas d’entourage pour s’occuper de mes besoins alors trouver de l’héroïne est devenu ma vie pendant les quelques années qui ont suivi. Je me suis retrouvé dans les endroits les plus miteux. Le milieu underground d’Hollywood est sombre, mec.

Des déviances ou addictions sexuelles ? Des piercings intéressants ?

L’héroïne et le sexe ne vont pas ensemble. C’était plus se réveiller dans un lit avec deux, trois personnes là, de sexes différents… Les drogues étaient le sexe pour moi. J’étais heureux de traîner seul. J’ai fait percer mon guiche (périnée). Ma [seconde] femme et moi, on l’a fait ensemble, solennellement ! Mon fils à New York, quand il avait six ans, m’a dit, quand je sortais de la douche, “Pourquoi tu as une boucle d’oreille dans le derrière ?” Je ne sais pas ! Alors il est parti. Tout était une question de choquer. Et puis ce n’était pas choquant. Puis c’était la survie.

Qu’est-ce qui t’a finalement fait sortir du trou ?

L’addiction est une existence triste et chiante. Les années passent. Tu es toujours assis sur le canapé, à voir le même dealer, à dire les mêmes conneries. Ma femme m’avait laissé tomber, et à juste titre. Elle tâtait mais je l’attirais vers le bas. Je suis allé en désintox, où j’ai rencontré ma femme actuelle, Jennifer, qui était là pour une raison différente. Étant l’Anglais, je l’ai faite rire, et le rire, c’est la même sorte d’euphorie, tu sais ? Je suis parti là-bas avec toutes les bonnes intentions, mais je n’arrêtais pas de rechuter, et puis d’essayer d’être clean pour rendre visite à Jen à New York. Elle avait entendu parler du groupe, mais elle s’en foutait. Elle était plus jeune que moi, plus intéressée par des trucs comme Billie Holiday, ce qui m’a influencé plus tard. Je ne connaissais personne à LA qui ne se droguait pas, alors je devais partir, et j’ai officiellement emménagé à New York en 1998. J’avais rencontré les amis de Jen, juste des gens qui vivaient leurs vies, des peintres et des photographes. Mon meilleur ami Dennis est un pompier. C’était si rafraîchissant.

Quand une tumeur a été découverte dans ta vessie en 2009, as-tu pensé que quelqu’un – Dieu ou n’importe – t’en voulais ?

J’ai eu tellement de chance qu’ils l’aient trouvé dans les premiers stages, et que la chimio n’ait pas affecté le reste de mon corps. Aujourd’hui, ça semble comme un mur dans lequel j’étais soulagé de rentrer dedans, parce que ça m’a poussé à regarder à nouveau ma femme et mes gamins, et tout ce que j’ai, et j’ai beaucoup d’amour et de soutien. Je me sens vraiment bien, sur le plan de la santé.

Est-ce que tu bois ?

Je ne préfère pas. Je suis sorti à Noël, un beau restaurant, tout le monde buvait. J’ai pensé, “Pourquoi je ne pourrais pas prendre juste un verre de vin ?” Mais non, je ne bois plus, parce que même un verre ouvre toute une boîte de Pandore. Mon esprit pense immédiatement que je peux aller plus loin. C’est ce dont parle Should Be Higher [du nouvel album] – cette ligne, “Les mensonges sont plus attirants que la vérité”. Je m’inspire toujours de ça quand je chante sur scène, pour me sortir des problèmes.

Qu’est-ce qui ne va pas chez une chanson pop enjouée ? Depeche demeure si sérieux et pessimiste.

On n’a rien contre ! Broken est enjouée, mais sur le plan lyrique, elle est sombre. Tout ce que je peux dire, c’est que Delta Machine est un disque sincère. C’est ce qu’on est, et c’est ce que Martin et moi, on peut faire apparaître ensemble. Si j’avais mon mot à dire, et ce n’est peut-être pas le bon, on aurait probablement fait les choses beaucoup plus vagues. Martin est un grand guitariste, mais il aime travailler avec des trucs électroniques, et je dois soutenir ça.

Depuis 2003, tu as écrit des chansons pour deux albums solos, trois albums du groupe et l’album de Soulsavers de l’année dernière, The Light The Dead Can See. Réglé ?

J’ai eu quelques exigences sur Playing The Angel [album de Depeche de 2005]. Je voulais la moitié des chansons. Martin a dit qu’il m’en donnerait deux. J’en ai écrit six pour celui-là, j’en ai eu trois. Mais si je n’avais pas fait l’album de Soulsavers, je ne pense pas que j’aurais fait Delta Machine. Comme l’offre de Rich Machin [le pilier de Soulsavers] était si inattendue et que j’étais si peu préparé, j’ai appris la liberté de juste me pointer et quelque chose de musical m’émeut.

C’est une certaine louange, étant donné que l’ancien leader de Soulsavers a été Mark Lanegan.

C’est une grande place à prendre. Non pas que j’essayais de suivre sa voie. Ce que je fais se trouve dans le même stade mais dans une différente partie. Mark m’a donné de grandes éloges pour cet album. Il m’a envoyé un texto, me disant combien mon album avec Soulsavers était génial et inspirant, et c’est juste génial, après toutes ces années, d’avoir le respect de tes pairs et d’autres chanteurs. Il n’y a rien d’autres que je veuille.

Comment le trio essentiel de Depeche a duré aussi longtemps ? As-tu peur de ce qui va arriver après ?

J’ai peur de ne pas pouvoir faire les choses que j’aime faire – écrire des chansons et collaborer, essayer quelque chose et tu ne sais pourquoi tu rrives là où tu arrives. Le truc, c’est que je commence juste à ressentir ça avec Martin. Pour une raison ou une autre, on a ce truc ensemble et beaucoup de personnes en sortent quelque chose, plus que juste suivre un groupe.

Décris une journée typique quand tu ne fais pas un album de Depeche ou ne tournes pas.

Je vois des amis pour prendre un café, mais je vais dans mon studio tous les jours, pour travailler sur quelque chose, même pour quelques heures. Je me réveille très tôt, 5 heures, c’est normal, parce que j’ai toujours eu des problèmes pour dormir depuis tout petit. J’étais somnambule, ou j’avais de la paralysie du sommeil. C’est pourquoi j’aimais l’héroïne parce que j’étais dehors pendant des jours entiers. J’aime marcher dans New York. Ça me nourrit.

Qu’est-ce que c’est que traîner avec Dave Gahan ?

Je pense que ça va maintenant. Je suis un peu trop sensible à la critique, de la part de ma femme normalement, ce qui peut être le truc le plus simple au monde, comme, “Tu vas mettre cette chemise ?” En manque d’affection ? Non, le contraire. Je suis assez heureux dans mon âme. Je rêve à nouveau. Ça m’a demandé des années et des années mais c’est de retour. C’est ce qui me garde ici. Je me perds dans les chansons, sur scène, à faire de la musique, et dans la musique des autres aussi si j’ai de la chance. C’est avec la réalité de la vie que je me bats.

LE VÉRITABLE GAHAN

Dans Depeche et l’au-delà, choisi par Martin Aston.

SYNTH-ROCK À SON EXCELLENCE
Depeche Mode
 Violator (Mute, 1990) *****

Bon Dieu, comme ils ont grandi ! Le sommet toujours inégalé des garçons de Basildon, qui fuyait leur habituel caractère pointilleux de pré-production pour une expansion réfléchie en studio. En creusant profondément, Martin Gore a redécouvert son gène emblématique en Personal Jesus et Enjoy The Silene, tandis que Blue Dress et Clean – tu parles ! – suggéraient des vibrations souterraines menaçantes déterrées dans les clubs de Berlin. Gahan semblait tel un stentor, comme s’il était prêt pour son gros plan.

LA PARADE DE L’INDEPENDENCE DAVE
Dave Gahan Hourglass (Mute, 2007) ***

Le premier album solo de 2003 essayait de faire sa place, pourtant sa portée éclectique était décousue et peu concluante. Son successeur exploitait une humeur pourpre qui englobait tout, et peu importe s’il sonnait come Depeche ? Les responsables, la confédération homme-machine renouvelée des nouveaux collaborateurs de Gahan : le batteur de session souvent utilisé des Modes, Christian Eigner, plus le producteur/remixeur Andrew Phillpott. Le frissonnant et impérial single Kingdom a montré la voie.

LA SAINTE COMMUNION
Soulsavers
 The Light The Dead See (V2, 2012) ****

De tous les chanteurs qui ont été à la tête des paysages cinématographiques gothiques de Rich Machin et de Ian Glover, Mark Lanegan avait été le plus ajusté, alors que Gahan lui fasse concurrence pour une profondeur qui crée un grand frisson d’extase et une beauté dévote était, franchement, étonnant. Chevauchant une vague tueuse de cordes au ralenti, le western spaghetti de remise en question de Preserve Of God est l’une des meilleures performances de Gahan : déchirant et porteur d’un message de vie en même temps.

Traduction – 25 juillet 2015