Le curieux procès des fondateurs de Facebook

SORTIE 15 octobre
RÉALISATEUR David Fincher
DISTRIBUTION Jesse Eisenberg, Andrew Garfield, Justin Timberlake, Rooney Mara, Armie Hammer
DURÉE 120 minutes
RÉSUMÉ L’étudiant de Harvard Mark Zuckerberg (Jesse Eisenberg) vient d’être largué par sa petite-amie, pour qui, par vengeance, il écrit un sale blog sur elle et pirate tous les ordinateurs de la fax pour amasser un site web calomnieux pour se moquer d’elle et de ses amies. Le site s’avère incroyablement populaire, alors Zuckerberg développe des plans pour un site de réseau social nommé The Facebook qui devient un succès quasiment du jour au lendemain. Tandis que The Facebook grandit cependant, Zuckerberg s’éloigne de son meilleur ami et associé tout en rendant furieux deux sportifs qui déclarent qu’il leur a volé leur idée…

Depuis ses débuts avec le désastreux Alien3, David Fincher lutte pour trouver du matériel digne de son talent technique indiscutable. Ce n’est pas une nouveauté ; après que Stanley Kubrick ait sorti Barry Lyndon en 1975, son assistant s’est souvenu d’entendre le bruit sourd la nuit de livres frappant le mur, jusqu’à ce qu’enfin le silence se fasse : Stanley avait pris Shining de Stephen King, et le reste, bien sûr, est de l’histoire. Comme Kubrick, Fincher a tâté une variété de genres aussi, mais après l’accueil mitigé donné à Benjamin Button, offre pour les Oscars respectable mais bizarrement poids plume, The Social Network semble être un choix inhabituel, même pour lui. C’est bavard, c’est ridicule, il y a très peu d’action et, dans le grand schéma des choses, c’est pratiquement les infos d’hier. Mais il a un pouvoir silencieux et, en-dessous de la surface, il y a peut-être plus qui s’y passe que le premier abord laisse immédiatement penser.

The Social Network parle, tout d’abord, d’un paradoxe. Il couvre la fondation de Facebook, outil internet innovant qui, tout en rapprochant le monde, a séparé cinq individus, et en faisant cela, a rendu son instigateur, l’ancien étudiant d’Harvard de 26 ans, Mark Zuckerberg, le plus jeune milliardaire de l’histoire récente. Zuckerberg est interprété ici par Jesse Eisenberg, qui est simplement superbe dans le rôle du génie en conflit, outsider émotionnellement isolé qui grimpe l’échelle sociale avec un tas imprévisible de motivations et d’allégeances. Zuckerberg monte son site web révolutionnaire pour de nombreuses raisons, en partie par méchanceté, en partie par compétition et en partie parce que c’est “cool”. Mais pas, il semble, comme quelque chose d’aussi banale, ou progressiste, qu’une déclaration de mission ou projet d’affaires.

Que le vrai Zuckerberg soit comme cela est une autre histoire, et une à quoi les cinéastes ne s’intéressent pas beaucoup (comme un personnage mineur dit à la fin, chaque histoire de création a besoin d’un démon). Mais si Zuckerberg est le méchant qui tourne sa moustache de ce film, les personnages tout aussi “réels” qui l’entourent fonctionnent avec un degré similaire d’abréviation. Tout d’abord, il y a Andrew Garfield dans le rôle de Eduardo Saverin au teint frais, qui est le meilleir ami de Zuckerberg à Harvard. Saverin donne à Zuckerberg l’argent pour lancer l’opération, un prêt de 1000$, mais tandis que le projet Facebook grandit, Saverin est de plus en plus ostracisé par son ancien meilleur pote. Pendant ce temps, les jumeaux Winklevoss (Armie Hammer et Josh Pence) sont également sur la liste de personnes à éviter de Zuckerberg. Les jumeaux sont les rameurs stars de Harvard qui emploient Zuckerberg pour les aider à développer leur propre site web, mais à la place de faire ce qu’on lui demande, il les fait tourner en bourrique, faisant apparemment stagner leur projet pour lui donner du temps pour avancer le sien.

Dans ce maelstrom de conflit entre le fondateur de Napster, Sean Parker, joué avec une délectation séductrice par Justin Timberlake comme un libertaire dissolu qui attire tous les instincts les plus casse-cou de Zuckerberg. Parker est présenté comme le catalyseur qui fait passer Zuckerberg d’amateur à pro, ce qu’il fait, autour de cocktails, avec une seule anecdote : l’histoire triste de Roy Raymond, le fondateur de 47 ans de Victoria’s Secret complètement en faillite qui s’est suicidé en 1993 après ce la société qu’il a vendu pour 4 millions $ soit devenues un commerce de milliards $. Zuckerberg semble boire cela, ou autant qu’il semble boire quelque chose. En fait, une partie du côté amusant de la performance de Eisenberg, c’est qu’il ne révèle rien, ce qui fonctionne bien aux côtés du pensif Garfield et du machiavélique Timberlake.

Les côtés positifs de The Social Network sont immédiatement visibles, notamment dans une longue scène pré-générique qui voit Zuckerberg dans un bar avec sa future-ex-petite-amie, Erica (Ronney Mara, future star de Millénium : les Homems qui n’aimaient pas les femmes pour Fincher) : le dialogue mitraillé de Aaron Sorkin est établi ici, et ne se calme jamais. De la même manière, la réalisation de Fincher – comparativement restreinte, à part une séquence d’aviron exaltante et cinétique à la Régate de Henley – vise principalement la clarté et le contrôle serré. Sa palette de couleurs lui est vitale, étant chaude, parfois ensoleillée voire confortable dans l’obscurité, ce qui devient pratique quand on zig-zagge entre deux chronologies potentiellement déroutantes et deux procès différents. Les défauts du film, cependant, prennent un peu plus de temps à se montrer. D’abord, il n’y a pas beaucoup de choses dans lesquelles s’investir ; bien que Fincher lui donne l’apparence adulte d’un les Hommes du président moderne, les enjeux ne sont pas si élevés que cela. C’est une histoire du domaine publique qui ne parle pas du domaine publique : ses joueurs clés viennent d’un monde rare (en effet, la toute première version de Facebook, assez ironiquement, était délibérément exclusive et uniquement disponible à des inscrits possédant une adresse e-mail de Harvard). Il y a également le fait que Eisenberg, ayant dominé la première heure, recule brusquement pour laisser place à Garfield, et sa présence nous manque beaucoup.

Qu’il n’y ait pas beaucoup de choses qui se passent ici n’est pas discutable,  puisqu’il n’y a pas de morts ou de meurtres (jusqu’ici) dans ce cas, et non seulement les malheurs légaux de Zuckerberg sont bien connus, ils ne reviennent qu’à un paragraphe de son assez courte page Wikipédia. Alors qu’est-ce qui attiré Sorkin et Fincher, 49 et 48 ans respectivement, dans une telle histoire légère ? Le sentiment qui quitte le cinéma avec vous, c’est que The Social Network est conçu comme un portrait de l’époque, et son euphémisme est délibéré. Il y a juste 20 ans, Wall Street faisait la même chose mais plus grand, avec des égos géants et des contrats énormes. Aujourd’hui, bien que le potentiel de paie est même plus élevé, la politique est celle du bac à sable, pas de la salle du conseil. Zuckerberg veut être spécial, le centre de l’attention. Saverin est énervé que son meilleur ami ait un nouveau meilleur ami et ne veule plus jouer avec lui. Pendant ce temps, les Winklevoss tapent du pied parce qu’on s’acharne sur eux : pourquoi, juste parce qu’ils sont riches, beaux et d’excellents sportifs, ne peuvent-ils pas être intelligents aussi ?

Il est difficile de dire comment ce film de Fincher sera accueilli aujourd’hui ; en effet, le dernier scénario de Sorkin, le concis et perspicace la Guerre selon Charlie Wilson, n’a toujours pas eu ce qu’il méritait, et au Royaume-Uni, les allusion de The Social Network aux hiérarchies sociales au sein du système des universités américaines ne dira pas grand chose. Mais il a des choses intéressantes à dire, pas simplement à propos du pouvoir étonnant que les jeunes exercent à l’ère informatique (souvenez-vous de la réplique dans The Loop : “Vous savez que ce n’est que des gamins à Washington. C’est comme Bugsy Malone, mais avec de vrais flingues”), mais sur la perspective qui vient avec la jeunesse.

The Social Network pourrait même être une comédie noire à propos de cela ; Zuckerberg est obsédé par être cool, populaire, d’abord, mais fait-il une bonne chose, et qu’en est-il des répercussions sociales de son invention, qui s’est depuis étendue à tous les coins du globe ? Est-il un escroc ? Un artiste arnaqueur ? Un archi-manipulateur ? Fincher et Sorkin ne referment jamais la page sur ces allégations, mais ils n’en ont pas vraiment besoin parce que, dans leur version de l’histoire, cela n’a pas d’importance. La chanson de fermeture dit tout : Baby You’re A Rich Man des Beatles, qui pose la question, “Ça fait quoi d’être l’une des belles personnes ?” Zuckerberg ne sait pas. Mais aussi, comme le film le suggère malicieusement, pourquoi il le saurait ? Il vient d’une génération loggée et exclue qui sait peu de choses sur la beauté et encore moins des sentiments.

Damon Wise

VERDICT Un riche et discret drame de caractère qui expose joyeusement la mesquine politique de la cour de récré au centre de l’un des procès les plus amers de l’époque d’Internet. * * * *

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REGARDEZ DE PLUS PRÈS

  • Le film est adapté du livre de Ben Mezrich, la Revanche d’un solitaire – la véritable histoire du fondateur de Facebook. Mezrich a admit que des parties du livre sont de la “spéculation légitime”.
  • Les Winklevoss sont joués par Armie Hammer et Josh Pence. Étonnamment, le visage de Hammer a été superposé sur le corps de Pence.
  • Bill Gates apparaît brièvement dans le film. Ironiquement, il a quitté Facebook après avoir reçu 10 000 demandes d’amis.
  • Mark Zuckerberg a jusqu’ici refusé de voir le film fini.

Traduction – 7 août 2015