“Moi je dis, elles sont jolies !” s’exclame Jamie Hewlett quand Damon Albarn entre à grandes enjambées dans les quartier généraux du duo dans l’Ouest londonien. L’objet de sa fascination ? Albarn, son pote dans Gorillaz, fait une nouvelle paire de richelieus brillants, juste comme ceux qu’appréciait particulièrement Monsieur Bruit de la sérié des Monsieur Madame. Loin d’être bruyant, cependant, Albarn est en mode un peu plus contenu que sa nature combattive normale. C’est le lendemain matin des élections. Avec sa compagne de long terme Suzi partie, Albarn n’est jamais allé au lit. Il a passé toute la nuit sur le canapé, scotché au chaos émergeant jusqu’à ce qu’il soit l’heure d’emmener sa fille Missy à l’école.“Ce sont, explique-t-il, mes chaussures de parlement suspendu”. Quand on l’interroge sur le résultat – ou, plutôt le manque d’un résultat – l’homme de 41 ans est une image d’ambivalence rongée par les soucis. “Ce que je pense d’un parlement suspendu ? J’en voulais un”. A-t-il voté ? “Oui, mais je ne vais pas te dire pour qui”. Même s’il “n’y a aucune chance sur Terre” qu’il vote pour les Tories, la grande partie de son irritabilité à propos des élections est centralisée sur Gordon Brown. “Il aurait dû rester à son putain de poste de Chancelier de l’Échiquier”, dit Albarn, en attendant que la bouilloire bout. “Il n’aurait jamais dû avoir cette stupide ambition [d’être premier ministre]. Sa force, c’est faire les calculs. Il aurait eu beaucoup plus de résultats en restant à l’arrière plan”.

Le fait qu’Albarn se sente qualifié pour commenter la pertinence des gens à l’avant plan en dit beaucoup sur l’endroit où se trouve le groupe “virtuel” qu’il a formé avec Hewlett. Gorillaz était, bien sûr, le groupe que les deux avaient précisément créé parce qu’un Albarn fatigué par la célébrité ne voulait plus que nous le regardons – le cheval de Troie qui portait le chanteur sorti de Blur, qui ne devait, apparemment, jamais revenir. Sous l’affiche d’un “événement frissonnant discret avec 2-D, Murdoc, Noodle et Russell”, le premier concert de Gorillaz en 2001 avait les musiciens silhouettés derrière des écrans. Celui qui chantait le hip-hop stone et dub du futur tube Clint Eastwood sonnait terriblement comme le chanteur de Blur, mais quand on lui posait des questions sur son implication dans Gorillaz, Albarn gardait ses intentions pour lui avec une timidité feinte.

Ces derniers temps, Gorillaz offre une solution à un problème qui n’existe plus. Si le triomphe de Glastonbury de 2009 avec un Blur brièvement réuni a rappelé à Albarn combien jouer sur scène lui manquait, les concerts de Gorillaz le mois dernier au Roundhouse – pas de façde, pas de silhouettes – marquaient le retour du chanteur au point de départ. Entre une assemblée stellaire de chanteurs comme Bobby Womack, Mos Def et De La Soul, Albarn contribuait avec l’air d’un enfant qui avait trouvé un moyen de donner vie aux jouets de sa salle de jeux. Avec un groupe qui réunissait aussi Paul Simonon et Mick Jones du Clash pour la première fois en vingt ans, il n’était pas difficile de sonder les raisons. Pourquoi avoir un groupe de bande dessinée quand on peut en avoir un de ce calibre ?

Ainsi, la dernière chose que Hewlett, également 41 ans, a fait avant de rentrer chez lui hier était de finir de travailler sur un poster pour la tournée à venir du groupe, qui représente les vrais membres du groupe aux côtés de leurs alter egos dépravés. Mais si les vrais musiciens qui ont joué sur le récent décent troisième album du groupe Plastic Beach réclament Gorillaz, où cela positionne les créations animées de Hewlett ? L’ancien créateur de Tank Girl semble non découragé par la question. À part le fait qu’il y a des vidéos sur lesquelles travailler et du contenu du site web à surveiller – tout cela garde Murdoc, 2-D et leurs amis assez vivants – Hewlett fait remarquer que “tous mes groupes préférés sont vraiment juste une fonction des amitiés en leur sein”.

À cet égard, Gorillaz n’est pas différent. Albarn et Hewlett se sont rencontrés par hasard à un moment où les deux venaient de se séparer de compagnes de long terme. Quand le moment est venu pour Albarn de déménager de l’appartement qu’il partageait avec Justine Frischmann d’Elastica, c’était Hewlett qu’il a appelé pour l’aider à rechercher un nouvel appartement. “Je ne faisais pas grand chose à l’époque. Tank Girl venait d’être adapté en film merdique, mais personne ne m’offrait du travail parce qu’ils pensaient que j’étais alors trop occupé par le faire. Damon m’a demandé si je pouvais venir donner un second avis sur un appartement qu’il comptait acheter, alors j’y suis allé. Je lui ai dit qu’il était génial et qu’il pouvait le prendre. Puis il a sorti…” – Hewlett imite la version un peu revêche de bienveillance d’Albarn – “… Tu veux vivre ici ?”

Le succès a une manière de normaliser les idées les plus improbables. Nous nous référons au « groupe virtuel » d’Albarn et Hewlett comme si de telles choses avaient toujours existé. Mais au début de Gorillaz, il n’y avait aucun modèle existant pour ce que Hewlett et Albarn essayaient d’atteindre. Dix annes peuvent s’être écoulées, mais le scepticisme initial qui a accueilli l’invention du duo – en particulier de son label américain – laisse toujours une rancœur. “Ils ont dit que ce serait de la chance si le premier album vendrait 25 000 exemplaires. Ce n’était que de la négativité, Il n’y a pas de groupe ; on ne sait pas qui c’est ; c’est culte… Etc, etc”.

Après tout ce temps, on penserait que ce serait plus facile, alors il est surprenant d’entendre que, même à la suite de Demon Days et de l’opéra acclamé du duo Monkey Goes To the West, de nouvelles idées doivent être abandonnées quand les fonds nécessaires manquent de se matérialiser. Un de ces projets, Carousel, devait comprendre une série de films liés mis sur de la musique live. “L’histoire devait se passer le long de cette jetée victorienne de 100 mètres de long”, explique Hewlett.

Albarn interjette : “La jetée, c’était en gros la naissance, l’enfance, l’âge adulte et ainsi de suite, jusqu’à la fin, tu avais ce carrousel avec des créatures dessus, et le carrousel était le flash-back de toute ta vie. On est allés assez loin dans tout ça”. Tandis que Carousel s’est enrayé peu à peu, la vraie vie a gagné de la vitesse. Albarn et Hewlett ont emmené leur famille en vacances dans le Devon, où le moment eurêka qui a engendré Plastic Beach est arrivé.

“Il y avait ces morceaux de plastique usés sur les galets. Mettant de côté l’effet de les avoir là, ils semblaient assez beaux. Quand je suis revenu, j’ai dit : Pourquoi on ne ferait pas un album ? Quand il a dit qu’il voulait l’appeler Plastic Beach, dit Hewlett. C’était instantané. Ces deux mots ont ouvert la porte. On l’a cherché sur Google. Point Nemo est le point le plus éloigné de tout bloc continental sur la planète – et là, on y trouve des îles, certaines aussi grosses que les Îles britanniques, faites de plastique densément collé ensemble. Alors, tout est devenu cet endroit duquel on ne peut s’échapper, à la fois un symptôme du problème et un sanctuaire”. Face à la réalisation d’un album fête de fin de siècle qui écrase les genres tel que Plastic Beach, un groupe traditionnel – comme celui pour lequel Albarn est toujours (un peu) mieux connu – aurait été contraint par son personnel. 7 millions d’exemplaires vendus de Demon Days ont signifié que, lorsque Albarn a assemblé sa liste de souhaits de musiciens invités, il s’est retrouvé à donner peu d’explications. Même si Barry Gibb a dû se retirer à cause d’une otite, Lou Reed, Snoop Dog et Bobby Womack faisaient partie de ceux qui sont venus. Reed, célèbre grincheux, selon Albarn a été “très Lou Reed” quand il a dû enregistrer sa partie. “Ça me va, mais pas nécessairement les autres”.

Pas tant que Womack. Parlant de chez lui à Los Angeles, la légende de la soul, 66 ans, qui compte Sam Cooke et Ray Charles parmi une vie de collaborateurs, était à la retraite depuis longtemps quand Albarn lui a envoyé une démo de la chanson qui est devenue Stylo. “Ma fille a 23 ans. Elle m’aime, mais elle n’a jamais réagi à ce que je fais comme elle a réagi à ce morceau”. Gentiment, il semble être attentif  au fait de se référer au groupe au singulier : “Je suis là à penser que je suis branché et je dis Je n’ai jamais entendu parler de Gorilla !. Je leur ai parlé au téléphone, et ils étaient là : Allez ! On a entendu parler de toi, cependant !”.

“Les sessions avec Bobby ne ressemblaient à rien que j’avais fait avant, dit Albarn. Je lui ai fait écouter le morceau et je lui ai dit d’improviser. Après 45 minutes de chant incroyable, il s’est évanoui. Je ne peux te dire combien c’est inquiétant de voir Bobby Womack perdre conscience devant ses yeux. Il s’est avéré qu’il est diabétique”.

Albarn n’était pas le seul inquiet. Tandis qu’il mangeait une banane restauratrice d’énergie, Womack, à moitié conscient, était convaincu qu’il avait fait capoter sa chance de faire partie de Gorillaz. Loin de là. “Je me souviens d’avoir mangé une banane et quand je me suis réveillé, j’étais un Gorille !”

Qu’est-ce qui peut dans un concert de Gorillaz inspirer un éventail d’artistes aussi disparates à mettre leurs carrières en veille et traverser des océans pour ce qui s’élève à pas plus de dix minutes sur scène ? Le collaborateur de longue date de Gorillaz et sbire de De La Soul Posdnuos a une réponse simple. “C’est ce qu’on y prend ainsi que ce qu’on donne. Les loges sont toujours ouvertes. Au Roundhouse, on échangeait des histoires – Boby Womack avec Mos Def ; nous et Little Dragon – et là, dès les balances, on avait Damon qui s’assurait que tout le monde était heureux. C’est la raison pour laquelle on rêve toujours de fuguer pour rejoindre le cirque”.

Albarn est amusé par l’analogie. “Eh bien, c’est exactement ce qu’on espère que tout le monde entier a. On met plus de choses dans un seul concert de Gorillaz que la plupart des groupes font durant une vie de concerts tout en faisant dix fois plus de sous en cours de route. Mais ce n’est pas une question de gros sous. Je ne suis pas intéressé par ça. Il est question de ce que c’est que regarder le meilleur concert au monde”. Finalement, le sujet sous-jacent de sa tirade sur les élections se fait explicite. Damon Albarn n’a pas beaucoup de choses en commun avec Gordon Brown. Nul en calcul, mais naturel sous les feux de la rampe, le Monsieur Loyal de Gorillaz a finalement accepté qui il était.

La tournée commence : Birmingham NIA, 10 septembre

Traduction : 28 août 2010

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