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Sortie le 8 mars

★★★★★
Il se vante d’une distribution de stars, mais c’est le chef-d’œuvre de Damon Albarn

Si, comme ils disent, le passé est un autre pays, cela fait de la période Britpop une petite nation souveraine au large de la Papoue Nouvelle Guinée. Les événements frivoles de 1994 à 1997 sont un souvenir distant et légèrement surréaliste aujourd’hui. Comme le New Labour et Mr Blobby, la période est datée à jamais et teintée d’un parfum d’embarras pour tous ceux impliqués. Cette confrontation Blur vs Oasis ? Tout cela semble un peu stupide aujourd’hui.

Personne n’est aussi conscient de cela que Damon Albarn. C’est, après tout, un homme qui a essayé de se libérer de tout le toutim dès 1997, avec l’approbation de Blur des esthétiques rock indé américain lo-fi sur leur cinquième album éponyme. Mais il a fallu attendre la décennie suivante pour que la grande aventure d’Albarn soit lancée. C’est le moment où il s’est retiré de la foire d’empoigne et s’est repositionné comme un homme de la Renaissance multimédia interculturelle. Regardez simplement son CV post millénaire de globe trotteur : des collaborations avec le baron du hip hop Dan The Automator (Deltron 3030, présageant Gorillaz), divers joueurs de kora d’Afrique de l’Ouest (Mali Music), l’ancien batteur de Fela Kuti (The Good, The Bad & The Queen), et toute une compagnie d’opéra chinois (Monkey: Journey To The West). On n’a pas cela avec Rick Witter.

Mais rien n’illustre aussi bien tout le chemin parcouru par Albarn depuis les jours à faire l’idiot avec Phil Daniels que Gorillaz. Leur album éponyme de 2001 a démontré que le chanteur pouvait faire de la pop électronique habile même si les visuels de son complice Jamie Hewlett et le concept d’un groupe “virtuel” a poussé les comparaisons faciles avec les Archies. Tous les sceptiques ont été rendus au silence avec Demon Days en 2005. Ce disque, avec sa flexibilité stylistique, sa distribution stellaire et son air de prémonition apocalyptique, a été un album référence du XXIème siècle. Il n’y avait rien comme cela avant et il n’y a rien eu comme cela depuis.

Jusqu’à maintenant. Cinq ans et une brève réunion de Blur plus tard, Plastic Beach revient sur quelques pas où s’est arrêté son prédécesseur. Il y a eu des changements, plus notamment l’absence de Danger Mouse, laissant Albarn seul aux manettes de producteur. Mais l’idée générale reste la même : des personnages de dessin animé qui permettent à Albarn d’éviter les feux de la rampe, des concepts conducteurs dont le chaos superficiel déguise un point sérieux, et de la musique innovatrice que vous entendrez cette année ou jamais.

Le leader a récemment fait la promotion de Plastic Beach comme son disque le plus “pop” jusqu’à maintenant. C’est, bien sûr, relatif. La version d’Albarn de “pop” est radicalement différente pour quelqu’un qui n’a pas passé les deux dernières années à traîner avec des chanteurs d’opéra chinois. Prenez le premier single, Stylo. Ingénieux plan à trois entre Albarn, Mos Def et l’icône de la soul au taquet, Bobby Womack, il diffuse de la disco robotique pulsative de Giorgio Moroder 40 ans dans le futur. Mais la chose la plus surprenante chez lui, c’est qu’il n’y a pas de refrain. Cela ne serait pas acceptable sur X Factor, ce qui est clairement une bonne chose.

Non pas que la plupart des disques pop aient une histoire fictive inhérente, encore moins une qui soit intégrale au projet. Cette fois l’intrigue tourne autour de l’instigateur de Gorillaz, Murdoc Niccals, qui décampe sur l’île titulaire dans le Pacifique Sud constituée des poubelles du monde entier. Albarn a fait allusion à ses soucis environnementaux grandissants la dernière fois qu’il a parlé à Q, pestant contre les gobelets en polystyrène et les trop grosses portions de gâteau au citron. Ici, ces soucis sont traduits en une diatribe aux ramifications de la pure société de consommation. C’est un thème le plus évident sur la caustique Superfast Jellyfish, jingle radio ironique qui unit De La Soul et le chanteur de Super Furry Animals, Gruff Rhys (autre équipe inspirée).

Ironiquement étant donné son thème, Plastic Beach n’est absolument pas jetable. Malgré les protestations de son auteur, il y a une profondeur et une créativité qui sont quasiment entièrement absentes en dehors de l’abri de jardin de Brian Eno. Quel autre musicien dérouterait le compositeur russe Sergueï Prokofiev via l’orchestre national du Liban pour la musique arabe orientale et y poserait dessus les parvenus crasseux Kano et Bashy, comme le fait Albarn sur White Flag ? Sur le papier, on dirait de la frime. Grâce à ses conseils sûrs d’eux, ce n’est rien de la sorte.

Étant donné le penchant d’Albarn pour les feux de la rampe, c’est une affaire d’une démocratie surprenante. Il n’apparaît même pas avant le quatrième morceau, le vague Rhinestone Eyes. Inévitablement, beaucoup d’attention sera donnée à la liste des collaborateurs. Snoop Dog et Lou Reed sont les noms rentables, le premier murmurant tout le long du morceau presque éponyme Welcome To The World Of The Plastic Beach avec une menace discrète, le deuxième divaguant sur une fable écologique anormalement guillerette, Some Kind Of Nature et sonnant comme l’homme de 68 ans habité qu’il est. Autre part, le collectif de Chicago Hypnotic Brass Ensemble remplit la case hipster, tandis que le grincheux perpétuel Mark E Smith apporte sa touche ongles grinçant sur le tableau noir au glam électro de Glitter Freeze (paroles clé : “Il est où le Nord d’ici ?”).

Impressionnante vitrine de talent, c’est certain, mais Plastic Beach est plus que la somme de ses célèbres parties. C’est l’album d’Albarn, sa tentative de tirer la “pop” hors des mains de tous les Cowell de ce monde et de tracer à nouveau ses frontières au passage. La première partie de cela est difficile à dire. Mais il a bien réussi la deuxième partie. Que sa grande aventure vive longtemps.

Dave Everley

TÉLÉCHARGEZ : Welcome To The World Of The Plastic BeachStyloGlitter FreezeWhite Flag


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THE GOOD, THE BAD & THE QUEEN
The Good, The Bad & The Queen
Parlophone, 2007
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BOBBY WOMACK
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Le clou du tournant de la carrière de la star de Plastic Beach : 35 minutes de R&B sincère, livré dans ce baryton habité. Surpasse Neil Diamond sur Sweet Caroline.

UNKLE
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★★★
La fiesta avec pleins de stars de James Lavelle et DJ Shadow rend quelques collaborations de mélanges géniaux de différents types avec Thom Yorke et Richard Ashcroft.

Traduction : 12 mai 2017

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