Laissant échapper les masques de dessin animé, Gorillaz ont laissé derrière eux “le fiasco marrant” de Glastonbury et s’occupent à faire saigner des nez…

Simon Goddard

Derrière le secrétaire de son bureau de l’Ouest londonien, Damon Albarn rumine de réflexion, encadré dans un halo brumeux de fumée de cigarettes. Être assis à le regarder de l’autre côté du bureau au-travers un rempart nettement arrangé de volumes reliés de la Légende dorée de Jacobus de Voragine, c’est plus un TD privé avec un professeur d’Oxford qu’une invitation dans le domaine de l’une des pop stars britanniques à la créativité versatile et au grand succès des 20 dernières années. Le bureau la porte à côté offre un rappel plus familier de la personne à qui nous parlons grâce à ses étagères de boîtes à archives qui épellent cette carrière extraordinaire sur des Post-it écrits à la main : il y a “Gorillaz”, son groupe pop animé qui se vend à millions avec le créateur de Tank Girl et son ancien colocataire Jamie Hewlett, dont le studio occupe l’étage en dessous ; leur opéra de 2007, Monkey ; son collectif musical intercontinental actuel Africa Express ; et une autre simplement marquée “Damon”. Disséminés dans un coin se trouvent des affiches de tournée et des lithographies, tout d’abord un portrait de l’Albarn manifestement jeunot de Blur, les rois opalescents de la Britpop qui se sont récemment reformés pour faire pour faire la tête d’affiche du festival de Glastonbury, occasion qui a ému le chanteur aux larmes, et qu’il a depuis nommé un point culminant de sa vie.

Mais ce matin, Albarn cherche les mots pour décrire une expérience très différente sur cette même scène un an plus tard quand Gorillaz ont débarqué pour remplacer U2, blessés à la colonne vertébrale, en tant que tête d’affiche du vendredi à Glastonbury 2010. En particulier, le moment durant le morose sermon écologique Pirate Jet quand il a essayé en vain de mener des milliers de personnes (dont de nombreux fans de U2 arnaqués) à chanter en chœurs, comme il le note lui-même, “une chanson que personne ne connaissait” devant une toile de fond qui montrait des images horribles de baleines qui se faisaient massacrer. “Ça”, dit finalement Albarn, sa dent en or brillant dans un rire d’auto-dérision, “c’est probablement dans ma liste des plus grandes sottises de tous les temps. Bon Dieu !” Il penche la tête en arrière avec un gémissement silencieux, les doigts frottant ses paupières. “Tu sais, d’une manière, je suis fier qu’on ait fait un tel fiasco de ce moment. Ce n’était pas censé l’être mais, allez… c’était marrant, putain !”


Étant donné que ce n’était que le quatrième concert de la troisième incarnation nouvellement créée de Gorillaz, assemblée pour tournée le troisième album Plastic Beach, Glastonbury aurait pu, en fait, être infiniment pire. Le directeur musical Mike Smith se souvient quelques secondes avant de monter sur scène d’avoir reçu une accolade amicale de la part d’Albarn et le chuchotement à la froideur réconfortante “Tant de choses peuvent foirer, tu sais”. Cela a presque été le cas. Les écrans d’animation qui les accompagnent n’ont bien daigné vouloir fonctionner qu’après un frénétique redémarrage de dernière minute. La détermination d’Albarn de “s’en tenir au script” en ne parlant pas directement au public a mal tourné quand on en est venu aux stars invitées non annoncées et un jeune public qui, comme le raconte le batteur Cass Browne avec ironie, “a pris Lou Reed pour Fabio Capello”. Même Albarn se souvient d’avoir pensé, “Merde, on les perd !” durant l’interlude par un sextuor syrien, qui, comme il le dit avec délicatesse, “s’est lancé emporter par leur partie”. Il n’y a aucun précédent, dans les 40 ans d’histoire du festival, de groupe qui utilise une telle tête d’affiche à Glastonbury comme ce que Browne nomme désormais “une courbe d’apprentissage”. Mais aussi Gorillaz, ce n’est pas n’importe quel groupe.

Dépassant leurs origines d’entité pop virtuelle purement animée mariant la musique d’Albarn et les images de Hewlett, leur dernière incarnation implique un orchestre de 70 personnes chorégraphiant une section à cordes, un octuor de cuivres, ces Syriens montés sur ressort, quatre choristes, deux batteurs, trois claviers, la moitié de ce qu’était les Clash, le vétéran du R&B qui a inspiré les Stones, Bobby Womack, les artistes du grime britannique MC Kano et Bashy, et autant d’invités qui puissent tenir sur le banc de touche sur lequel se sont usées les culottes courtes de Reed et ses faux airs de Capello, De La Soul, Mark E Smith, Shaun Ryder et Snoop Dog. De la poignée de concerts qu’ils aient faits à ce jour, un a requis un Boeing affrété de manière privée de Londres au Liban, tandis que leur aventure américaine à venir emploiera un cortège de six cars. “Ce n’est pas être tape-à-l’œil, c’est juste ce qui est demandé pour transporter physiquement tout le monde, explique Albarn. Je ne pense pas que c’est ce que Jamie et moi, on aurait envisagé que ça devienne assis sur notre canapé à regarder MTV il y a toutes ces années. C’est fou, vraiment. Mais c’est ce que Gorillaz est devenu”.

“Ça a vachement grandi depuis le début”, dit l’ancien saxophoniste de Blur Mike Smith, aux claviers depuis la première tournée de Gorillaz en 2001 pour le premier album éponyme où Albarn et le groupe était caché du public par un écran montrant les alter-ego fictifs de Hewlett, 2D, Murdoc, Noodle et Russel. “Les gens criaient tout le temps, Montre la tête, Damon ! Alors on faisait les cons pour nous-mêmes. Le public ne pouvait pas nous voir alors on baissait nos frocs, on jouait à moitié à poil. Il s’en est passé des trucs derrière”.

Durant la promotion de Demon Days en 2005, Gorillaz II est sorti de l’écran mais a gardé l’emphase sur les animations de Hewlett en demeurant des silhouettes ambiguës. Aujourd’hui, la tournée de 2010 Escape To Plastic Beach voit le masque animé glisser un peu plus, le centre de l’attention donné à part égale au spectacle multimedia et le supergroupe avec toutes ces stars. “C’est arrivé parce qu’on a un groupe tellement génial, déduit Albarn. On ne peut pas avoir cette histoire collective ridicule de musiciens – Bobby Womack, Mick Jones et Paul Simonon des Clash – et les cacher des gens. C’est inutile. Je veux dire, Paul est toujours l’un des artistes les plus électriques que je n’ai jamais vu”.

On ne peut pas nier cela. Même sur un trottoir de Bayswater en plein jour, à se pavaner tranquillement vers Q portant une veste de costume sur un Fred Perry blanc, des Gitanes dans une main, un casque et des lunettes de moto vintage se balançant de l’autre (sa Triumph est garée au coin de la rue), Simonon est, effectivement, une présence “électrique”. À 54 ans, l’ancien bassiste des Clash semble toujours être l’homme le plus cool à n’avoir jamais porté (ou, effectivement, éclaté) une basse, malgré avoir consacré ces vingt dernières années à la peinture, son premier amour. Auparavant amadoué hors de sa “retraite” par Albarn pour son projet The Good, The Bad & The Queen en 2007, Gorillaz était une autre offre que Simonon n’a pu refuser, saisissant la chance de non seulement jouer mais une fois encore de “façonner” tout un groupe.

Développant le thème nautique de l’album Plastic Beach, Simonon s’est embarqué dans des voyages de reconnaissance dans un entrepôt de surplus militaire à Paris, délibérant longuement à propos de la largeur de différents hauts à rayures. “Je me suis en fait réveillé au milieu de la nuit en panique en pensant, Putain, mais qu’est-ce que j’ai fait ?”, dit-il un grand sourire aux lèvres, touillant un latte dans un café préféré, les doigts couverts d’or. “Ce pourrait paraître un peu, euh, gay. Non pas que ce soit un problème, mais je ne voulais pas qu’on ressemble à une pub pour Jean-Paul Gaultier”. Un livre source sur la seconde guerre mondiale a fourni la réponse dans une photo d’une équipe d’un sous-marin allemand qui partait en permission à terre. “Ils avaient des barbes, leurs fringues étaient crades. C’était la solution. Tant que je m’en tirais bien, alors je savais que les autres me suivraient. J’ai créé le modèle et puis tout le monde l’arrange à sa manière. Ce n’est pas comme mettre un costume. Quand on est en tournée, on porte les fringues tout le temps”.

Il y a eu, selon Simonon, “quelques moments délicats” en conséquence. L’un, après un concert de chauffe à Portsmouth en mars dernier, a fini par le bassiste qui a dû se protéger de voyous qui l’ont pris pour un vrai main (“Je me suis bien défendu et disons que quelqu’un a eu un bon saignement de nez”, c’est tout ce qu’il dira). D’autres incidents ont été plus comiques. “À l’enregistrement à l’aéroport, on dirait un groupe de commandants de U-boat qui font la queue”, raconte son ex-collègue des Clash et nouvelle recrue de Gorillaz, Mick Jones. “Ce gars est venu voir Paul dans la file d’attente, a montré son manteau du doigt et a demandé, Marineuh allemandeuh ? Paul l’a juste regardé et a répondu, Ja ! en hochant de la tête”.

Simonon compare l’expérience de tourner avec Gorillaz à celle d’une “sortie scolaire”. Pour Jones, c’est “la Horde sauvage, dans ma tête” mais “On the Buses, en réalité” tandis que le concert parsemé de stars a un côté Champs Élysées. Ce qui soulève la question à un million, comment, exactement, Albarn réussit à unifier autant de musiciens d’âges, genres et pédigrés différents, aplanissant tous les egos et rivalités artistiques au passage ?

“Je ne sais pas ce que c’est, réfléchit Browne, mais il y a quelque chose dans Gorillaz qui dissipe immédiatement tout ça. Aucun des invités n’ont fait leur diva. On nous avait dit que Lou Reed pouvait être exigeant mais il a été très humble et courtois”. Même le notoirement ingérable Mark E Smith de The Fall a contenu son chaos pour tripatouiller doucement les amplis de Simonon et Jones et donner un petit coup sur le nez de ce dernier avec sa partition (“Très affectueusement”, insiste Jones). Simonon, aussi, a oublié son préjugé de toute une vie contre Glastonbury. “Strummer me demandait toujours d’y aller et je répondais, Désolé Joe, tu gardes ton festival de hippies, je garde mon carnaval de Notting Hill, merci. Alors Damon a vraiment dû me convaincre. Mais je dois admettre que j’ai pété un câble avant de monter sur scène, les yeux levés vers les étoiles en pensant, D’accord, Joe. Je suis là maintenant, hein ? !”.

Cet esprit de camaraderie tous pour un s’étend en dehors de la scène où, comme le souligne Albarn, “personne” n’a de traitement de préférence ou de suite d’hôtel plus chic. Ils voyagent et, quand cela est possible, mangent ensemble. “Ce qui peut être grotesque, raconte Browne en riant. Puis-je réserver une table pour, euh, 65 s’il vous plaît ?” Durant les répétitions à Londres pour Glastonbury, les sessions se sont arrêtées pour que tout le monde puisse regarder le match de la coupe du monde de l’Angleterre contre la Slovénie dans un pub polonais local. “Putain, qu’est-ce que c’est bizarre, s’exclame Mike Smith. Tu regardes autour de toi et tu vois Mick Jones des Clash accoudé au bar avec Mark E Smith à parler football, puis Shaun Ryder arrive avec ses nouvelles dents. Tout est surréaliste”.

Un moment encore plus bizarre est arrivé pour le claviériste Jessie Hackett avant leur concert d’été en Syrie dans la Citadelle de Damas. Le père de Hackett, Bill, est l’orfèvre londonien qui a fabriqué les bagues tête de mort de Keith Richards, concevant autrefois un bracelet que le Rolling Stone a donné à Bobby Womack mais depuis égaré dans un récit alambiqué impliquant Ronnie Wood. “J’étais au téléphone avec mon père et Bobby me l’a arraché des mains, dit Hackett. Il n’a même pas dit, Salut, c’est Bobby. Il est juste rentré dans le vif du sujet avec, Écoute, à propos de ce bracelet… Alors je suis dans cette ancienne citadelle, il y a une catapulte géante dans un coin, toutes ces femmes qui se promènent en burqas et j’ai Bobby Womack au téléphone avec mon père. C’est le genre de trucs de ouf qui ne se passent que dans ce groupe”.


Pour Albarn, le melting pot musical de Gorillaz demeure un moyen de “prouver qu’il est possible de ne pas faire ce qui a déjà été prouvé comme possible”. Il y a eu, il admettra, des déceptions. Barry Gibb des Bee Gees devait faire une apparition dans Gorillaz uniquement pour “développer apparemment une otite”, dit-il, roulant les yeux avec plus de cynisme que de sympathie. Puis il y a eu John Lydon, “Qui n’a pas été particulièrement courtois dans son refus, mais il ne l’est jamais donc ce n’est pas une nouveauté ici”. Albarn minimise la suggestion de Q qu’il est toujours porté par le besoin d’obtenir des “premières fois”, que ce soit, dans le cas de Gorillaz, le premier groupe occidental à jouer en Syrie ou, plus personnellement, le premier artiste à faire la tête d’affiche de Glastonbury deux ans d’affilée dans des groupes différents. Mais il en faut peu avant que sa tendance compétitrice irrépressible ne morde à l’hameçon dans un monologue improvisé sur l’état de la musique commerciale et sa place à lui dedans.

“J’étais un peu dégoûté, putain, que Plastic Beach n’arrive qu’à la DEUXIÈME place aux États-Unis”, il s’offusque, accusant la “sagesse” infinie du calendrier de sortie de sa maison de disques d’avoir perdu à la dernière minute contre le rappeur Ludacris, récompensé par un Grammy Award. “Et j’étais ÉVIDEMMENT un peu dégoûté qu’il n’atteigne que la DEUXIÈME place en Angleterre ! Derrière BOYZONE putain ! Mais, au bout du compte…” Il rend un soupir cathartique. “Tout va bien”, il reprend, avec un large sourire taquin, “J’ai déjà eu beaucoup de numéros 2 à succès au fils des années”.

Ressasser les charbons ardents de ce fiasco de Glastonbury provoque encore plus d’espièglerie. “J’entends que U2 étaient vraiment partants”, dit-il avec un sourire suffisant aux lèvres et une lueur diabolique dans les yeux, “qu’ils avaient même écrit une chanson spéciale”.

Alors tout cela ne faisait que partie de l’amusement, jouer devant un public qui voulait Bono et leur donner délibérément Mark E Smith ? “Oh, bien sûûûr !”, répond-il en exprimant sa désapprobation. “Je savais qu’il y aurait pleins de gens vénères. Mark E Smith est… Eh bien, ce n’est pas Bono, hein ?”.

La dernière fois que Albarn a tourné aux États-Unis, c’était avec Blur en 2003 où il a utilisé son temps libre à enregistrer les démos lo-fi qui composaient son album solo sorti uniquement en vinyle, Democrazy. La tournée américaine de Gorillaz de cet automne, avec N.E.R.D. en première partie, le verra répéter l’expérimentation, cette fois prenant un studio sur la route pour qu’il soit installé dans chaque salle. “L’idée, c’est que quiconque [de l’entourage] le veut peut y aller et faire de la musique”, explique-t-il. Les fruits de ce travail, il espère, “sera une sorte d’album de Gorillaz l’année prochaine”, ou “quelque chose entre Gorillaz et Democrazy”. C’est en plus d’un tout nouveau single de Gorillaz en boîte avec la star mancunienne montante Daley et “l’équivalent de deux albums” de restes des sessions de Plastic Beach en attente de finissions. Puis il y a “au moins un album” de chansons inédites de Blur gardées pour un jour pluvieux qui conviendrait à tout le monde, un projet séparé avec Hewlett au Congo prévu pour l’été prochain et une autre commission d’opéra sur la vie du magicien, mathématicien et mystique du XVIème siècle John Dee, qui sera dévoilé au Manchester International Festival en 2012 : cela aurait dû être 2011 mais les engagements d’Albarn avec Gorillaz voulaient dire qu’il n’aurait eu que trois mois pour l’écrire. Même un bourreau de travail de son endurance extraordinaire sait quand quelque chose “est impossible”.

Mais pour le moment, comme la marinière qu’il porte aujourd’hui nous le rappelle vaguement, c’est de retour sur le pont du bon vaisseau Gorillaz, au moins jusqu’à Noël. “La répétition de tournée, j’ai toujours trouvé ça un peu difficile, il se tracasse. Et, tu sais, je suis un quarantenaire papa maintenant ! Boire tous les soirs ne m’intéresse même pls, je ne peux plus le faire. Ça sonne vraiment chiant, je sais, mais tout ce que je veux faire, c’est juste être créatif, continuer à jouer avec les limites de ce qui est acceptable. Et c’est ce que Gorillza fait actuellement. Parce que tout n’est pas question d’obtenir des chroniques à cinq étoiles et de faire plaisir à tout le monde tout le temps, que ce soit Glastonbury ou n’importe où”.

Albarn fait une pause pour savourer une dernière bouffée philosophique de sa cigarette. “Qu’est-ce la vie si tu ne prends pas de risques ?”.


Le monde de Damon

Les dernière infos sur les divers projets d’Albarn. Un certain quatuor de Britpop ou autre inclus.

BLUR
Les concerts de l’année dernière “ont soigné une blessure très profonde” et après le single d’avril Fool’s Day, il y a assez de matière pour un album pas prévu pour l’instant.

THE GOOD THE BAD & THE QUEEN
En août, Albarn a dit à la radio américaine : “On a enregistré quelques morceaux vraiment géniaux. Peut-être qu’on les sortira en 45 tours”.

OPÉRA
Après Monkey…, un opéra sur l’élizabethien John Dee est en cours – malgré le retrait du créateur de Watchmen, Alan Moore, du projet.

GORILLAZ
Une tournée mondiale arrive au Royaume-Uni et en Irlande en novembre. L’avenir semble sûr avec l’équivalent de deux albums de chansons dans le coffre.

AFRICA EXPRESS
Le projet rassemblant des musiciens africains et occidentaux a fait un concert de cinq heures en Galice, en Espagne en août. Les artistes comprenaient Mick Jones et John Paul Jones.

Traduction : 2 juin 2019