Le réalisateur du biopic sur Ian Curtis, Control, Anton Corbijn, a rencontré pour la première fois Joy Division en 1979 quand il était un jeune photographe hollandais bouleversé par l’intensité du groupe de Manchester et la pauvreté de leur environnement. Vingt-huit ans plus tard, il parle à Damon Wise de la transformation de ses souvenirs et de leursies en l’un des films de l’année 2007.

Je suis venu en Angleterre pour Joy Division. Enfin, peut-être pas à 100 pour cent, mais c’était une grosse motivation pour déménager quand j’ai entendu pour la première fois leur album Unknown Pleasures. Je travaillais pour un journal musical hollandais qui paraissait toutes les deux semaines, et j’avais été en Angleterre quelques fois auparavant mais j’ai fini par m’y installer en tant que fan de musique. Je trouvais que à chaque fois que je venais en Angleterre et que je prenais des photos, j’obtenais plus de mes photos qu’en Hollande. Je pense que ça a à voir avec le fait que la musique produite ici dans les années 1970 était un choix bien plus important à faire pour les gens : ici, ils vivaient dans des HLM et essayaient de trouver une issue. Alors l’approche à la musique était vraiment profonde et sérieuse – ce n’était pas un hobby subventionné, comme cela semblait être le cas en Hollande. Et ce qui m’a frappé ici, c’était la pauvreté. Venant de Hollande, je n’arrivais pas à croire combien l’Angleterre était pauvre ; c’était comme un pays du tiers monde à mes yeux. Mais ça a contribué à l’intensité de l’œuvre des gens et j’ai toujours eu cette même intensité dans la mienne.

J’avais 24 ans quand j’ai rencontré Joy Division pour la première fois. J’étais sur le point de prendre une décision sur ce que j’allais faire de ma photographie. Quand Unknown Pleasures est sorti, un de mes amis a acheté le disque et me l’a fait écouter. Il y avait un tel poids, une graveté dans leur son, et j’ai immédiatement pensé que je devais aller là d’où venait ce son. J’ai déménagé avec ma petite-amie, j’ai tout mis dans le coffre de la voiture, et on a loué un minuscule appartement dans le quartier de Bayswater à Londres.

J’ai réussi à rencontrer le groupe 12 jours après m’être installé ici – il était vraiment facile d’organiser ces choses. Mon anglais était quasiment non existant à cette époque et tous ceux qui parlaient avec un accent me posaient un problème additionnel. Ce dont je me souviens parfaitement, c’est la première fois que je les ai rencontrés, étant toujours nerveux à propos de tout ce groupe, et essayant de leur serrer la main. Aucun ne voulait serrer la mienne. J’étais incroyablement timide, alors on n’a jamais vraiment discuté de quoi que ce soit à cette époque – ce qu’on voit dans le film provient de souvenir visuels, principalement, avec beaucoup de contribution de la part de Debbie, des proches de Ian et des gars de New Order. Peter Hook a été interviewé une fois et a dit que j’étais un ami de Ian. Eh bien, la vérité, c’est que j’ai passé très peu de temps avec lui. La session photo que j’ai faite avec eux a duré peut-être 10 minutes. Je les ai rencontrés une fois dans une loge, je les ai revus dans une autre loge, et puis je les ai vus à Manchester et j’ai traîné avec eux pendant qu’ils filmaient le clip de Love Will Tear Us Apart avant d’aller au bar.

Je pense que le groupe aimait vraiment ce que je faisais, et c’est pourquoi ils m’ont invité à Manchester. La célèbre photo que j’ai prise d’eux les montrait en train de s’éloigner dans un tunnel. Il y avait une force dans la simplicité de cette image qu’ils aimaient vraiment. Mon idée était qu’ils s’éloignaient de moin vers ces plaisirs inconnus, alors j’ai demandé qu’un d’entre eux se retourne. Et cette personne, c’était Ian, et bien sûr quand il est mort, les gens pensaient que c’était une prémonition de sa mort, mais je n’avais pas cette vision à l’époque, je ne le connaissais pas assez. Je ne les ai pris que deux fois en photo sur scène. Mais il semblait définitivement être dans un monde très différent quand il jouait sur scène – quelque chose semblait s’emparer de lui. Je l’ai vu avoir une crise sur scène, et c’était très inquiétant. Sinon, je n’avais pas conscience de ses problèmes.

L’idée de faire un film me trottait dans la tête depuis longtemps avant que je ne décide de faire Control. J’avais commencé comme photographe, puis j’avais fait des clips, le court-métrage occasionnel, des DVD live et de la conception scénique, alors le long-métrage semblait être quelque chose à laquelle j’étais destiné à tester. Mais à cause de la taille de la bête, c’est très difficile à démarrer. Et puis le scénario de Control est arrivé. J’allais le refuser au début, mais je me suis ensuite rendu compte que c’était une très bonne position dans laquelle être, parce que cela semblait traiter avec beaucoup de choses me concernant. En tant qu’artiste, tu as tendance à travailler à partir d’influences de ta jeunesse. Alors j’ai pensé que ce serait peut-être une chose sympa à faire, s’occuper de ça et puis achever tout ça. Alors bien que c’était le début de quelque chose, d’une manière, c’était aussi la fin de quelque chose.


J’étais à LA quand le producteur du film m’a approché. Il venait d’acheter les droits du livre Touching From A Distance par la veuve de Ian Curtis, Debbie, et parce que j’avais travaillé avec Joy Division, il a fait le rapprochement. J’ai lu le livre et j’ai pensé que si je veux être pris au sérieux en tant que cinéaste, je ne pense pas que je devrais faire quelque chose qui a à voir avec la musique. Parce que c’est déjà difficile d’être photographe sans être nommé photographe de rock. Et je pensais que les gens le verrais comme un film rock, une extension de mes clips. Alors j’étais hésitant.

Quand j’ai commencé à essayer de faire Control, je ne savais pas par où commencer : tout semblait être une question urgente. Mais évidemment, j’avais besoin d’un bon Ian Curtis comme base du film, et je ne croyaus jamais que je trouverais quelqu’un aussi bon que Sam Riley. On avait ouvert des castings, certains à Londres, et d’autres dans le Nord, et Sam est simplement apparu un jour. La première fois que je l’ai vu, je lui ai demandé de faire la danse de Ian et je n’ai pas arrêté de la faire pratiquer. Je pense qu’il s’est senti paranoïaque à ce propos, parce que je n’ai pas arrêté de le marteler avec ça, mais il était simplement génial. Malheureusement, il y avait très peu d’images que je pouvais lui montrer. Tu dois comprendre la période : Joy Division n’a jamais eu de tube, alors c’était un groupe underground. C’est l’une des raisons pour laquelle j’ai fait le film en noir et blanc, parce que toutes les photos qu’on prenait à l’époque étaient en noir et blanc. Aujourd’hui, tout le monde possède un appareil photo et de la pellicule. Mais à cette époque, il y avait une règle simple, parce que ces photos étaient prises dans un but précis, et c’était toujours un magazine en noir et blanc, parce que les groupes comme Joy Divisio n’avaient pas encore fait leur percée dans les magazines en couleurs. Alors on ne mettait que des pellicules noir et blanc dans les appareils – les gens pensent que ces photos étaient conçues pour être atmosphériques mais ce n’était pas là la raison.

Ironiquement, le film a été tourné en couleurs, parce que le stock de pellicule est supérieur qu’au noir et blanc. Mais ce n’était pas un problème. Je vois tout en noir et blanc. Je le trouve bien plus simple à comprendre. Beaucoup m’ont dit que le film ressemble à un drame naturaliste des années 1960, comme Billy le menteur ou Samedi soir, dimanche matin, mais je n’avais pas vu ces films. Je n’ai pas vu beaucoup de films en fait, honnêtement, mais j’ai intentionnellement vu aucun de cette période parce que je ne voulais pas qu’ils aient une influence quelconque sur le film que je faisais. Le seul film que j’ai vu, c’était Kes, par Ken Loach. Ce que j’ai tant aimé dedans, c’était le personnage principal crédible, le petit garçon qu’on avait jamais vu auparavant. C’était un tel petit gars du Nord, tellement qu’on avait presque l’impression de regarder un documentaire.


Les autres membres de Joy Division étaient, comme on peut le comprendre, très nerveux à propos du film, alors je me suis assuré de les voir tous avant le début du tournage et je leur ai montré le scénario. Ce qui est rapidement apparu clairement, c’est qu’ils se rappelaient tous des choses différemment ; après tout, c’était il y a longtemps, et l’eau a coulé sous les ponts depuis. Mais généralement, l’image s’est éclaircie. Ils ont tous été invités sur le tournage, mais aucun n’est venu. Puis je suis monté à Manchester à la fin de l’année dernière et je leur ai tous montré le film. Ils l’ont aimé, et Peter Hook a dit, “!c’est du jamais vu. On s’accorde tous sur quelque chose”. Alors je pense qu’ils sont soulagés qu’il soit sorti de ma manière.

J’ai essayé d’être juste envers tout le monde, et je pense que le film montre clairement qu’il y avait des gens autour de Ian qui voulaient l’aider. C’est très difficile si la personne qui s’est suicidée ne t’a pas dit pourquoi, alors j’ai laissé ça un peu ouvert. Mais il y a une suggestion que les médicaments qu’il prenait pour l’épilepsie avaient de graves effets secondaires. Combine ça avec l’alcool et tu est susceptible à d’incroyables mouvements d’humeur. Alors si tu es déjà légèrement sensible, tu peux atteindre un état où tu penses que tout ton monde s’effondre autour de toi. Je pense qu’il avait peur d’avoir du succès. C’était quelqu’un qui poursuivait ses rêves et puis qui a été très déçu par là où il a fini. C’est quelque chose que j’ai vu chez Kurt Cobain ; Kurt n’aimait pas son succès. Je ne veux pas plus y rentrer, parler de travailler avec des gens qui se sont suicidés, parce que j’ai connu quelques amis qui sont morts ainsi. Mais j’imagine que la mort de Kurt a affecté de nombreuses personnes de la même manière que celle de Ian. La différence, c’est, bien sûr, que Nirvana avait eu un vrai succès à ce moment. Ce n’est seulement après la mort de Ian que Joy Division a eu son premier tube avec Love Will Tear Us Apart.

L’accueil qu’a eu mon film, dans des festivals dans des endroits aussi divers que Cannes, Édimbourg et Sarajevo, a été important pour moi. Je n’avais pas beaucoup pensé à toutes les implications de faire un tel film, et combien il pourrait affecter d’autres personnes, toute la vie après. Et ça m’a étonné. La musique est très pertinente aujourd’hui, et le timing est assez beau parce qu’il y a beaucoup de nouveaux jeunes groupes qui sont influencés par Joy Division. C’est pourquoi j’ai demandé aux Killers de faire une chanson pour le générique de fin ; je ne voulais pas que les gens sortent totalement catatoniques du cinéma. Je voulais quelque chose d’exaltant, et leur version de Shadowplay est parfaite, positive et forte.

Ce que j’aimais chez Joy Division, c’est qu’il y avait une sensibilité. Il y avait un sens de la mélodie, pas simplement une sorte d’attitude totalement nihiliste “allez tous vous faire foutre”. C’était très poétique. C’était aussi très simple, ce qui fait partie de l’attrait. C’est aussi pourquoi les acteurs qu’on a choisi pour jouer leurs rôles ont pu reproduire le son. Mais l’importance de Joy Division, ce sont les paroles, je pense. La musique est belle, mais sans les paroles, je ne pense pas qu’ils auraient été aussi importants.

Les gens peuvent dire ce qu’ils veulent sur mon film mais je m’en fous. Je les emmerde, tu sais ? Je pense que c’est l’un des meilleurs films de ce genre. Est-ve qu’ils préfèrent aller voir Ray [le biopic de 2014 par Taylor Hackford sur Ray Charles] ?

En ce qui me concerne, c’est un vrai film sur une vraie personne. Ce n’est pas que le film de Joy Division.

Control sort le 5 octobre.

Traduction : 20 juillet 2019