Blur | Melody Maker – 10 novembre 1990

Le charme avant la tempête

Avec un premier single qui a déjà entamé les charts et une foule de Japonaises qui crient déjà, Blur semblent déterminés à allumer des feux d’artifice avant la fin de l’année. Les Frères Stud admirent leur talent, s’émerveillent devant leur degré d’éducation et se demandent ce qu’il y a en stock pour l’avenir.

Le philosophe, romancier, dramaturge et misérabiliste distingué pieds- noirs, Albert Camus, a dit une fois que le charme était une manière de s’entendre répondre oui sans avoir posé aucune question claire.

Blur, baggies londoniens cultivés et les stars montantes les plus brillantes de ce mois, savent exactement d’où vient la citation (la Chute) et précisément ce qu’elle veut dire. Sans effort, ils ont reçu un énorme et unanime oui. Avec juste une presse un peu indésirable mais aux anges, une poignée de concerts et quelques milliers de Livres de la part de Food Records, ils sont soudainement le groupe le plus désirable du pays. Les gens ne font pas que aimer Blur, ils les adorent, et si on s’en fie aux ventes de t-shirts, ils veulent qu’on voit qu’ils adorent Blur.

Avec pratiquement aucun passage radio, leur premier single, She’s So High, est rentré dans le Top 50. Le groupe est tellement tendance que cela en fait mal. Blur, pour leur part, maintiennent que c’est exactement comment devraient être les choses. Graham Coxon, leur guitariste, dit qu’il a “toujours, toujours, toujours” voulu être une popstar. Alex James est moins explicite. Pour lui, c’était un pile ou face entre être un astronome célèbre de part le monde avec des galaxies nommées d’après lui ou le bassiste du meilleur groupe du monde. Il a décidé ce dernier mais ne raye pas entièrement le premier (“Je n’ai que 21 ans, il y a plein de temps”). Dave Rowntree, le batteur, dit très peu de choses mais ses yeux possède une lueur fanatique rarement vue en dehors de la Bande de Gaza. Damon Albarn, leur chanteur et compositeur, sait qu’il n’y a peu d’intérêt à être génial sans être également énorme.

“On veut être énorme, on veut être dans les charts”, déclare-t-il. “Parce qu’il y a tant de groupes, tant de musique qui ne fait rien à personne qui est énorme et dans les charts que tu veux y être. Enfin, moi, en tout cas”.


Damon lit Herman Hesse, Lobsang Rampa et, naturellement, Camus. Bien sûr, il n’est pas la première pop-star en herbe à avoir lu Camus ; c’est la deuxième. Robert Smith était le premier. Damon, comme le reste du groupe, boit du Pernod Ricard bière (mélange sympa, croyez le ou pas), de la Guinness et de la Tennants Extra. Il aligne ces trois boissons et les sirote chacune à tour de rôle. Quand il est soûl, Damon parle de la Toscane, du Patio de Sienne, du Musée des Offices et de Boo-Yaa T.R.I.B.E., tous avec autant de vigueur et d’affection. Damon admet être intellectuellement arrogant mais, à la différence du reste des lettrés de la pop (Morrissey, McNancy, Chadwick, etc.), il sait que la pop devrait être brillante, pas intelligente. Damon est sacrément une bonne compagnie – charmant.


Blur est né il y a un an sous le nom de Seymour, a fait un peu de concerts, puis est revenu sous le nom de Blur. Quand, en juillet, un journaliste a demandé à Damon qu’elle était la différence entre Seymour et Blur, il a répondu “la différence, c’est que Blur va avoir énormément de succès”. Il est obsédé.

Quand Damon était très, très jeune (avant ses 10 ans), sa sœur lui a fait une cassette de First Cut Is The Deepest de Rod Stewart.

“Je l’ai écouté encore et encore, je devais. Je l’ai écoutée au-delà du point de la nausée et c’était toujours génial”.

Damon croit que tous les disques de Blur devraient et auront cet effet.

She’s So High (“une chanson qui veut du sexe”) est entièrement conçue pour être inoubliable. Péan au délicatement inaccessible, elle tourne sur une accroche salle-douce tellement insidieuse qu’elle est quasiment méchante. La basse est bloquée sur un groove valium et Damon, aidé par des paroles de pas plus de 30 mots dont on se souvient facilement, sonne merveilleusement plaintif, parfaitement shooté. C’est un single fantastique et, Damon sera ravi de l’entendre, considérablement mieux que tout ce qu’a jamais fait Rod Stewart.


Deux autres points. Blur sont légèrement mais sans la moindre gêne issus de la classe moyenne, prouvant que même aujourd’hui tu n’as pas besoin d’être un hooligan zigouillé à l’Ecstasy qui mange des frites pour faire de la bonne musique. Sur scène, ils sont censés être une émeute. Littéralement. Certaines salles ne veulent plus les voir. Et cette semaine pourrait être votre dernière chance de les voir dans une petite salle. C’est la toute première tournée de Blur et ils adorent cela.

“C’est un rêve”, dit Alex, en aimant cela. “Tu ne dois payer pour rien, tu vas dans un endroit différent chaque jour, partout où tu vas tu as de la bière et des drogues gratuites, les filles te crient dessus et tu te sens… (s’arrête, réfléchit)… comme de la merde, en fait, la majeure partie du temps. Mais c’est bien”.

Merdique mais bien, hein ? Nous sommes dans un pub dans le West End à devenir gaiement soûls. La petite sage parole d’Alex est accueillie par le reste du groupe avec des hochements de tête, des sourires narquois, des coups d’œil entendus de côté et quelques grands sourires privés. Nous nous donnons du mal pour creuser sous les sourires mais nous nous retrouvons gentiment ignorés. Les mères de Blur lisent les journaux musicaux et Blur sont toujours à l’étape où ils sont assez jeunes et gentils pour ne pas vouloir blesser maman.

Ainsi les rumeurs que Damon et Alex aiment démarrer la journée avec un magnum de champagne et un massage shiatsu et Dave, connu avec une ambiguïté menaçante sous le nom du Destroyer Noir, fait des choses qui auraient fait lever un sourcil de désapprobation chez Gilles de Rais doivent tristement demeurer non fondées. Il suffit de dire qu’ils sont très rock’n’roll.

“Oh non, pas rock’n’roll”, ils bafouillent à l’unison.

Eh bien, vous savez quoi.

“non, non, on s’amuse, hein ?” dit Damon. “C’est juste une grosse, énorme nouveauté. Partout où on va, c’est bondé et c’est excellent parce qu’on a dû lutter avec 20 ou 30 personnes dans le public, à essayer de les faire bouger. Et maintenant, dès que tu montes sur scène, il y a cette excitation et tu joues bien mieux et tu commences à effectivement aimer ça”.

La beauté de Blur, c’est qu’ils n’ont jamais eu à vraiment se battre. Ils n’ont jamais dû le faire de la noble manière des fils de Dieu, payer leurs cotisations rock, passer trois ans et demi à faire la première partie de tous les cons du Croydon Underground, avoir des troufions bourrés de Caterham Barracks qui te jettent des bouteilles dans la gueule.

Ils se sont cependant terrés pendant presque neuf mois dans un studio bunker à Euston vivant de camembert et de vin toscan, échangeant des accords et des pensées sur Woodstock, Hesse et le théâtre de la cruauté. Puis ils ont fait quelques concerts et aujourd’hui, c’est le tout premier groupe à faire la tête d’affiche de l’ULU avant la sortie de son premier single.

Bien sûr, tout cela n’est que du conditionnel. Ce qui les intéresse vraiment, ce sont les filles. Blur chantent à propos des filles. Damon et Alex sont obsédés par les filles. Graham a peur des filles. Dave maintient un silence sinistre sur les filles. Comme les Roses et les Charlatans, Blur inspirent une dévotion pour le beau sexe qui est rarement douce. Les filles les adorent.

“Ça devient un peu effrayant”, marmonne Alex d’un air sombre.

“Eh bien, j’en n’ai pas peur”, dit Damon.

Alex pense à quelque chose de spécifique – cette fille à Sheffield.

“Oh, ça, ça faisait peur”, se souvient Damon.

Qu’est-ce qui s’est passé ?

“Eh bien, cette fille nous a appelés à Leicester et voulait me parler. Quand j’ai pris l’appel, il y a eu ce silence, alors j’ai dit, Allo, qui est à l’appareil ? et il y a eu cet incroyable cri. C’était du genre, Oh mon Dieu ! Oh mon Dieu ! Je pense que je vais pleurer ! Papa ! Papa ! Je suis en contact avec lui ! J’ai réussi à la calmer et j’ai dit que je la mettrai sur la guestlist pour le lendemain soir mais elle est arrivée à Sheffield à huit heures le lendemain matin et elle avait tout ce qui avait jamais été écrit sur nous dans ce gros carnet. Elle prenait des photo de nous et tout, elle a même pris des photos de l’installation de la scène. C’était bizarre. Elle m’a donné cet anneau en or et quand je lui ai redonné, elle a fondu en larmes et a dit qu’elle ne le toucherai plus jamais. Elle est rentrée dans la loge, a éclaté en sanglots et s’est enfuie.

Pourquoi était-elle si contrariée à votre avis ?

“C’était une ancienne Brosette. Matt Goss lui avait dit d’aller se faire foutre une fois et je pense qu’elle a été un peu bouleversée qu’on n’ait pas fait la même chose”.

Damon prend une énorme gorgée analgésique de Pernod Ricard bière.

Tu sais, jusqu’à il y a trois mois, nous aurions eu de vrais problèmes à croire qu’une petite fille de 15 ans de Sheffield puisse effrayer quatre hommes bien bâtis d’un mètre 80 de Whitechapel. Nous racontons à Blur la Crystal Palace Garden Party où nous avons assisté à la scène de Wayne Hussey attaqué et pratiquement mis au tapis par une minuscule femme frêle irlandaise.

Pendant deux bonnes heures, elle avait été d’une compagnie assez plaisante, voire quelque peu réservée. Un coup d’œil à Hussey et une sorte de détermination sauvage qu’on pourrait associer à un pitbull sous PCP s’est soudainement emparée d’elle. Être si brusquement et manifestement la seule chose à l’esprit de quelqu’un, ce n’est pas être aimé, c’est être chassé. C’est bizarre, c’est rêveur, la majeure partie, c’est vraiment, vraiment effrayant. Et, selon Wayne, c’est aussi effrayant la 115ème que la première. Blur vont devoir s’habituer à cette idée.

Mais Dieu merci pour les Japonaises.

“Oh ouais”, dit Damon, “On a toutes ces Japonaises qui nous suivent. Elles sont complètement folles. Elles sont tellement polies et ont ces caméras incroyablement chères. Elles aiment faire coucou aussi, quand on monte dans le bus, elles font toutes coucou. On dirait que c’est leur idée de sexe, faire coucou et s’incliner”.

“Samedi”, raconte Alex, “On me dessinait, photographiait et filmait tout en même temps”.

Est-ce que les garçons qui viennent vous voir sont tout aussi obsessifs ?

“Oh les gars”, explique Graham, “ils ont cette seule obsession. Je dois dessiner le logo sur le derrière de tellement de garçons, sur les poches de leurs jeans. C’est atroce”.

“C’est bizarre”, dit Damon, “parce que avec les gars, c’est pas de l’amour, c’est plus Soyons potes, montons sur scène et, waou, super !. C’est marrant, j’aime vraiment ça. Si c’est le seul moyen de communiquer avec les gens, c’est génial. J’aime simplement l’idée de tout le monde qui se fait des câlins”.

JM Barrie, le mec qui a écrit Peter Pan, a dit que si tu as du charme, tu n’as besoin de rien d’autre et, si tu n’en as pas, peu importe qu’est-ce que tu as d’autre. Blur, bruyants, effrontés et beaux, en ont assez pour faire n’importe quoi en toute impunité.

She’s So High est une tuerie de single.

Alors dites simplement oui. C’est aussi simple que cela.

She’s So High est sorti sur Food Records.

Traduction : 13 juin 2020 – selon un scan de Damon Albarn Unofficial Archive

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