Depeche Mode | Q – novembre 2017

La célébration du noir

Au cœur de tous les grands groupes, il y a une relation à problèmes qui et gérée contre toute attente. Les géants de l’électro-pop noire, Depeche Mode, incarnent parfaitement cela. Ils ont battu l’héroïne, l’alcoolisme et les dépressions pour être plus grands à l’âge mûr que jamais. Niall Doherty voyage à New York pour écouter la clé de la survie de Dave Gahan, puis rejoint le trio en tournée. “Je suis très calme”, lui dit l’architecte sonore Martin Gore. “Ce qui est utile au sein de Depeche Mode”.

Peu après son retour à la maison à New York après une récente tournée de Depeche Mode, Dave Gahan a reçu un e-mail de Martin Gore. “J’aime être sur scène avec toi”, a écrit Gore à son collègue. “Tu propulses ça à un nouveau niveau, je ne sais pas comment tu fais”. “Je ne sais pas comment je le fais non plus”, a répondu le chanteur, “mais quelque chose m’a pris là-bas. C’est comme Peter Pan”. Cela fait presque 40 ans que Gahan, Gore, Andy “Fletch” Fletcher et celui qui est parti rapidement, Vince Clarke, ont formé leur groupe électronique avant-gardiste à Basildon dans l’Essex et la relation fraternelle, souvent irritable, entre Gahan et Gore est au cœur de ce qui les fait avancer.

Gahan s’est rendu compte il y a longtemps que peu importe si les membres du groupe s’aiment entre eux ou pas, c’est l’alchimie qui compte. Il se rappelle de cela tous les soirs en tournée, accueilli par les visages hystériques des premiers rangs de leurs concerts à guichets fermés. Au cours de quasiment quatre décennies et 14 albums, Depeche Mode a vendu plus de 100 millions de disques et leur son synthétique a contribué à reformer la musique moderne. C’est le groupe culte ultime, des pionniers qui ont laissé leurs marques sur une variété d’artistes bien plus reconnaissables qu’ils ne le seront jamais. On les entend dans la pop communautaire de Lady Gaga, le rock ampoulé de Muse, le bruit sourd industriel de Nine Inch Nails, et les hymnes nerveux des Killers. Leurs fans sont des purs et durs qui connaissent toutes les paroles et le groupe est aussi populaire que jamais, jouant dans de grandes salles et des stades combles de part le monde.

Mais Dave Gahan sait que cela ne pourra durer pour toujours. Le chanteur pense que les jours du groupe sont comptés, et il l’apprécie aujourd’hui plus qu’avant. Depeche Mode ont triomphé de l’addiction à l’héroïne et l’alcool, des dépressions nerveuses, des frayeurs de cancer, des marriages ratés et des départs de membres. Aujourd’hui, au sommet de leurs formes, on dirait qu’ils pourraient atteindre la fin.


New York, juillet 2017. C’est une journée d’été caniculaire, et les clients entrant dans le hall grandiose climatisé du Crosby Street Hotel semblent être soulagés d’être en dehors de la chaleur. Dave Gahan vit à deux pas avec sa femme Jennifer, sa fille Stella Rose et son fils adoptifs Jimmy. Il aime s’asseoir dans des endroits comme cela, à regarder et écouter les gens, trouvant des idées de chansons. Il est chez lui depuis quelques jours étant donné que le groupe prend un peu de repos avant de reprendre la tournée mondiale pour accompagner leur dernier album Spirit, et il se réadapte encore à la vie de simple mortal plutôt que de flamboyant chanteur de Depeche Mode.

La vie sur la route est relativement monacale pour le chanteur ce derniers temps, toute sa journée destinée à être en excellente forme pour le concert. “Tout ce qui compte quand je suis sur la route, c’est le concert”, dit-il, s’installant dans un siège du restaurant de l’hôtel. Vêtu d’un t-shirt blanc et d’un jeans noir, il est aussi mince que puisse l’être un homme de 55 ans. Il a le corps d’une ballerine et la modulation d’un chauffeur de taxi. Il garde ses lunettes de soleil. “Avant, c’était beaucoup de choses, mais maintenant, c’est tout ce qui compte. Comment puis-je donner la meilleure performance ? Je suis vieux aujourd’hui, il y a beaucoup de choses à faire”. En tournée, il se réveille à 9 heures, boit beaucoup d’eau, mange une omelette au petit déjeuner, fait beaucoup d’étirements et de yoga, puis commence à se mettre en mode concert. “Tu dois être intégral”, explique-t-il. “C’est tout ou rien. Je m’amuse beaucoup et je me libère de toutes mes inhibitions que j’ai sur scène. Je sais que je fais du bon boulot”.

Gahan est entré dans le groupe grâce au bluff dès le début. “C’était déjà un groupe, Vince, Fletch et Martin. Ils avaient besoin d’un chanteur. J’étais un mec de l’Essex. Vince a pensé m’entendre chanter Heroes de David Bowie dans la salle de répétition à côté avec cet autre groupe”. Il déclare qu’il la chantait techniquement, mais d’autres aussi. Quand Clarke lui a demandé si c’était lui, il a revendiqué la gloire. “Je n’avais rien d’autre à faire”, raconte-t-il. Clarke était intelligent quand il a invité Gahan à rejoindre le groupe. Il savait que Gahan connaissait les bonnes personnes à Basildon et Southend-on-Sea pour leur trouver des concerts.

Propulsés par les premiers tubes Just Can’t Get Enough et New Life, ils ont eu un succès pop – Fletcher les a décrits comme “le premier boys band au monde” – et ont passé une grande partie de leurs années formatives à faire ce qu’on attendait des succès pop. Il y a eu de nombreuses apparitions génantes dans des émissions pour enfants du samedi matin. “Dans ces premières années, on faisait tout et n’importe quoi”, explique Gahan. “Si quelqu’un nous disait, Faites Swap Shop, on y serait allés. Et on s’est toujours senti mal à l’aise. Bien sûr, c’est moi à l’avant, tel un poisson hors de l’eau. Tous ces trucs pré-ado étaient bizarres”. Il y a une interview atroce en ligne datant de 1985, avec Gahan interviewant son ancien collègue Clarke en direct à la télévision. C’est malaisant à voir même avant que Timmy Mallett arrive et prétend leur servir du thé.

Gahan reconnaît à Daniel Miller, directeur du label Mute qui a agit comme mentor tout au long de la carrière du groupe, le mérite de les avoir dirigés vers être plus audacieux sur le plan créatif. “Tout le respect à Dan”, dit Gahan. “S’il ne nous avait pas trouvés et pris sous son aile, Dieu seul sait ce qui se serait passé. On aurait été un putain de truc horible à la Spandau Ballet ou Duran Duran”.

La voix de Gahan est un composite de 90% Essex et 10% New York. C’est toujours un peu surprennant quand son accent caractéristique estuarien est tout à coup piégé par un accent traînant new yorkais. Commandant des boissons, il dit “J’peux avoir une b’teille d’eau plate”, comme un pur gars de l’East End, avant de traverser l’Atlantique, “et un cafééé ?”. Sa voix parlée naturelle est la même que lorsque Ray Winstone essaie de prendre un accent américain. Il y a un côté tendre et agité chez Gahan. Même quand il vante le frisson de jouer devant 50 000 personne, tu veux l’interrompre pour vérifier si tout va bien.

Tout à coup, le chanteur de Nine Inch Nails, Trent Reznor, apparaît dans le restaurant et lui fait signe de venir lui dire bonjour. Quelques minutes plus tard, Gahan revient et explique la situation gênante qui vient de se passer. Reznor a dû le présenter à son associé, le producteur Alan Moulder, malgré le fait que Moulder ait travaillé avec Depeche Mode à de nombreuses occasion. “Je ne l’ai pas reconnu”, admet Gahan. Ce n’est pas la première fois que quelque chose comme cela se passe. C’est doux amer pour Gahan que la phase impériale de Gahan soit arrivée à un moment où son addiction à l’héroïne était si mauvaise qu’il a des problèmes pour s’en rappeler.

“Il y a des périodes où je croise des personnes comme ça et elles mentionnent quelque chose et je suis là, Je ne m’en souviens pas. Il y a eu une période où j’étais tellement à l’Ouest pour vraiment apprécier combien c’était bon”.

Gahan a touché le fond durant la première moitié des années 1990. Il se souvient d’avoir quitté le manoir dans le Sussex où il vivait avec sa première femme Jo et son fils Jack pour s’embarquer sur la tournée de promotion de Violator et avoir regardé en arrière en pensant, “Je ne reviendrai pas ici”.

“Et c’est ce qu’il s’est passé”, raconte-t-il. “Une fois qu’on a été sur la tournée de Songs Of Faith And Devotion [l’album de 1993], je ne me souviens pas de grand chose. Une fois que ce changement me soit arrivé, dans lequel les drogues étaient plus importantes que tout, je savais que j’étais perdu. Je le savais, mais je ne pouvais m’arrêter. J’ai essayé, mais je me foutais de tout. Je ne sais même pas comment j’ai soutenu ça”.

C’est la preuve de la bonne constitution de Gahan que si l’on cherche des images des concerts de la tournée Devotional sur YouTube, il est fantastique. Il s’était transformé d’un jeune chanteur empoté en un dieu du rock complet, la sorte de chanteur glorieusement cliché que les scénaristes hollywoodiens imaginent quand ils écrivent un chanteur rock. “J’y mettais tout ce que j’avais”, raconte Gahan. “Il y avait des problèmes, définitivement. Beaucoup de visites à l’hôpital. Je n’y accordais aucune importance, je pensais être invincible. J’ai rapidement découvert, au milieu des années 1990, que ce n’était pas le cas. J’ai eu beaucoup de chance. Si je n’avais pas eu tout ça et toute l’attention et les gens qui voulaient que j’aille mieux, je serais mort il y a des années de ça. Tout le monde s’en foutait, un pauvre mec de l’Essex, un môme dans un HLM”.

Il y a quelques années, Gahan était à Londres pour la fête commune des 50 ans de Gore et Fletcher. Il avait Jimmy et Stella Rose avec lui et voulait leur montrer là où il avait grandi, alors il les a emmenés à Basildon en voiture. “Je suis revenu à cette petite maison et le petit bout d’herbe devant et j’étais là, Comment on arrivait à tous vivre dans cette petite maison ?”. Son fils a montré du doigt la rangée de maisons mitoyennes en demandant, “Alors c’est là que tu vivais ?”. “Non”, a répondu Gahan, “ce bout là, c’est une autre maison, ce n’est pas qu’une seule maison”. Il a jeté un coup d’œil au pâté de maison, a traversé la route, et a salué de la tête la mère assise sur la pelouse avec un gamin sur les genoux. Personne ne l’a reconnu.

Récemment, il regardait Supersonic, le film de Mat Whitecross sur Oasis. Il pense que Liam et Noel Gallagher doivent “juste parler, bordel. L’ego sera toujours là mais la musique est plus importante”. Il dit que c’est comme une situation de frères entre lui et Gore. Ils se connaissent et pourtant ce n’est pas le cas. “On est très similaires”, déclare-t-il. “On est deux pochetrons qui essaient de le faire de manière un peu différente. Il aimait l’alcool, j’aimais la drogue. J’aimais l’alcool aussi, mais je préférais la drogue”.

Lui et Gore ont toujours eu une relation “bizarre” et il y a eu une tension additionnelle depuis que Gahan a commencé à écrire des chansons pour être incluses sur les albums de Depeche Mode en 2005. Durant l’enregistrement de Spirit, lui et le compositeur en chef, Gore, “se sont expliqués”. “Mart disait tout simplement, C’est ce que je fais, j’écris les chansons et je ne peux le faire sur scène sans toi, c’est ce que tu fais, on le fait ensemble. Il a dit, Tes chansons sont vraiment bonnes, mais j’ai besoin de ça”. La discussion a apaisé les tensions. “J’aime la communication d’une idée musicale”, explique Gahan. “On n’a pas besoin l’un de l’autre mais j’aime l’idée qu’en quelque sorte cette idée musicale surpasse tout ce qui se passe entre nous. Ça dépasse la merde personnelle, les trucs d’ego”.

Le moment où Gahan a failli le plus quitter le groupe, c’était à la suite de son premier album solo de 2003, Paper Monsters. Il l’avait aimé au point d’avoir pensé, “Comment vais-je revenir en arrière ?”. Mais il l’a fait, “parce que c’est ma famille. J’aime Martin. Il m’a donné tout ce que j’ai. Martin pourrait faire des disques à lui à jamais, il pourrait faire ça, mais avec Depeche Mode, il a besoin de moi. Et j’ai besoin de lui aussi”.

Dave Gahan déclare que la vie, c’est un peu un jeu, et il l’apprécie. “Je suis un voleur de voitures de Basildon qui a eu de la chance. J’ai une putain de chance, regarde moi !” Il va tout donner à Depeche Mode pendant les huit mois à venir, jusqu’à la fin de la tournée, et puis il ne sait pas ce qui va se passer. “Je suis très conscient du fait que ça va finir”, dit-il. “Quand on monte sur scène ensemble, j’ai l’impression que, C’est ça, j’ai fini, je suis heureux. Mais si [Gore] m’envoit quelques chansons dans quelques années qui me font faire, Wow, je serai attiré à nouveau. Il y en a toujours quelques unes…”.


Toronto, septembre 2017. Andy Fletcher est assis au bar du Four Seasons, hôtel d’un “luxe hors pair” selon son site internet, la sorte d’hébergement somptueux auquel les membres de Depeche Mode se sont habitués. Durant leur montée au cours des années 1980, le groupe louait une sono plus grosse quand l’homme de la société de location leur a dit, “À bientôt sur la descente”. “On n’est jamais arrivés à ce point”, déclare Fletcher dans un sourire. L’homme de 56 ans est de bonne compagnie, avec un côté père cool chez lui et un côté factuel dans ses conversations. “On est l’un des plus grands groupes au monde mais on mène des vies très normales”, dit-il, comme s’il vous parlait d’un bon contrat d’assurance habitations qu’il venait de découvrir.

Le joueur de synthé est le plus limité du trio sur le plan musical mais a agit comme communicateur en chef du groupe, surtout dans son rôle de manager de fait jusqu’à ce qu’ils en aient un vrai au milieu des années 1990, juste 15 ans après le début de leur carrière. Traditionnellement, Fletcher et Gahan n’ont jamais été d’accord mais ils s’entendent mieux récemment. Lui et Gore, par contre, sont meilleurs amis depuis l’école – “il est assez timide, je suis extraverti”, raconte-t-il. “Je suppose que c’est la raison pour laquelle on fait un bon couple”.

Le groupe est à sa sixième date d’une tournée nord-américaine à guichets fermés et Fletcher s’instaler dans sa routine de tournée. Il essaie d’aller à la salle de sports autant que possible et joue beaucoup aux échecs en ligne. “Il y a beaucoup de temps mort sur la route”, explique-t-il. “C’est pourquoi beaucoup d’artistes, dont nous-mêmes, se mettent à boire beaucoup parce qu’il n’y a rien à faire”. Fletcher est le seul membre du groupe qui boit toujours. Il boit une ou deux bières avant de monter sur scène, et la même chose après. “Avant, je buvains beaucoup avant les concerts, on le faisait tous, beaucoup sur scène et après”.

Il déclare que la fête durant la tournée Violator était sous contrôle, mais que c’était durant la tournée de 1993 pour promouvoir Songs Of Faith And Devotion que “tout est tombé dans le gouffre”. Malheureusement pour moi, je venais d’avoir une dépression nerveuse au cours de l’enregistrement de l’album”, raconte-t-il. “J’ai dû faire 185 concerts à la suite d’une dépression nerveuse. Martin buvait comme un trou et Dave était, comme on sait…” Lors d’un concert à la Nouvelle Orléans, Gahan a eu un souffle au cœur lié à la drogue sur scène et ils n’ont pas pu faire le rappel. Gahan a été emmené à l’hôpital pendant que le reste du groupe faisait la fête à l’after avec des strip-teaseuses. Fletcher relaie tout cela avec l’attitude désinvolte d’un voisin qui vous détaille sa toute nouvelle tondeuse à gazon, puis rajoute de façon comique, “mais l’excès n’a dure qu’une période relativement courte de notre carrière”.

Plus tard ce même soir, Fletcher sirotte une bouteille d’eau sur la scène du Air Canada Centre de Toronto. Auparavant, c’était des grands verres de vin mais ces derniers temps, les concerts de Depeche Mode sont des opérations sans problème. C’est un concert spectaculaire de deux heures et Gahan est gonflé à bloc dès le début, avec ses cheveux gominés en arrière et une moustache fine en trait de crayon à la John Waters dessinée au-dessus de sa lèvre supérieure. Il se trémousse beaucoup et traverse la scène d’un pas lourd tel Mick Jagger au Moulin Rouge. Il est le maître pour faire monter la foule. Gore est plus une présence solide, déviant de sa position à la droite de la scène quelques fois pour chanter Home, une version dépouillée de A Question Of Lust et la ballade Somebody, tandis que Fletcher s’embarque dans d’excellents pas de danse de derrière son synthé. Ils vont d’un où on dirait qu’il dirige la circulation à un autre où il est hypnotiseur amateur. Le concert se conclut avec Gore et Gahan qui se moquent l’un de l’autre en riant comme des fous à la fin de Personal Jesus. La scène est leur refuge.


Le lendemain matin, Martin Gore s’amène dans une salle de conférence au troisième étage du Four Seasons. Il n’y a pas beaucoup de choses qui pourraient pénétrer l’euphorie de jouer devant 20 000 fans, mais baisser les yeux et voir les mots “salle de conférence” sur son itinéraire doit sûrement en faire partie. Même ainsi, l’homme de 56 ans est enjoué et gai, avec un sourire d’écolier (bien que ce ne soit possiblement pas les mêmes dents qu’il avait enfant) et un bronzage californien. Il vit à Santa Barbara avec sa femme et ses jeunes enfants. Il a un côté accommodant, du genre qu’on attend de quelqu’un qui décrit là où il vit comme le paradis.

Gore dit que le groupe ne voit pas beaucoup Gahan en tournée. Ils voyagent tous ensemble et séjournent dans le même hôtel mais Gahan, “pour une bonne raison, s’isole beaucoup”. Ils arrivent à la salle de concert à des moments différents et voient leur chanteur le soir avant de monter sur scène. Il dit que l’énergie du chanteur pendant le concert est probablement réprimée d’être dans sa chambre pendant 24 heures. La discussion d’apaisement des tensions avec Gahan durant l’enregistrement de Spirit a posé une limite, selon lui. “Quand Dave a commencé à écrire, j’ai compris qu’il avait besoin d’exprimer son côté créatif, j’ai compris ça. Ce n’était pas énorme. Mais au fil des années, Dave faisait de plus en plus pression pour avoir plus de morceaux sur le disque, alors ça a atteint un point critique. James [Ford, le producteur] a dit si l’album commence à avoir trop de chansons écrites par Dave, il devient un disque solo de Dave Gahan et qu’il y a quelque chose d’unique dans mon écriture et que si ça va trop vers Dave, ce n’est pas Depeche Mode. On avait besoin d’avoir cette discussion parce que Dave, à l’époque, suggérait une nouvelle chanson tous les jours”.

Gore dit que son meilleur trait est qu’il ne cherche pas la confrontation. “Je suis très calme, ce qui s’avère pratique au sein de Depeche Mode”. Il dit qu’il y a certaines personnes qui semblent aimer les disputes, et Fletcher en fait partie. “Je pense qu’il aime prendre des positions contraires sur pratiquement tout”, déclare-t-il en riant. Gore était alcoolique et a arrêté de boire durant la tournée Touring The Angel en 2005/2006 (“J’ai juste géré ça”, dit-il en haussant les épaules). Ces derniers temps, la chose la plus folle qu’il fait, c’est faire la sieste l’après-midi. “Je n’aurais jamais pensé que je pourrais faire une sieste l’après-midi. Je retourne dans ma chambre, je mets les cloches tibétaines, je commence à chanter et 10 minutes plus tard, je dors à poings fermés. Je me sens surchargé pour le concert !”.

Gore a remarqué que le public de Depeche Mode s’est renfloué, avec une nouvelle génération de fans aux concerts et d’adolescents rejoignant les purs et durs plus âgés attendant devant leurs hôtels. Il a toujours l’impression d’être un laissé-pour-compte. Il dit que le fait que le groupe n’ait jamais fait partie du mainstream est une partie importante de leur personnalité. “C’est pourquoi, en particulier en Europe, on est vus comme bien plus qu’un groupe de musique. C’est pratiquement un phénomène culte”.

Il dit que Depeche Mode doit être vu comme une chose finie, comme n’importe quel autre groupe. “Ça dépend juste quand c’est”, déclare-t-il, pensant tout à coup à voix haute d’une manière très Depeche Mode, “est-ce que ce sera à cause de la mort ? Personne ne peut prédire l’avenir. On oujours dit qu’on ne sait pas ce qui va se passer”. Il ne peut garantir qu’il y aura un autre album de Depeche Mode. Mais il dit qu’il dit ça depuis 1986. Notre temps est écoulé, et Gore rassemble ses effets personnels pour rejoindre le reste du groupe dans le hall. Leur jet privé les attend pour les emmener à Montréal pour le concert de demain soir.


Le Bell Centre est une salle d’une capacité de 21 000 personnes dans le centre-ville de Montréal. Accueillant habituellement l’équipe de hockey sur glace les Montréal Canadiens, ce soir ils laissent leur place à Depeche Mode et leur équipe d’une centaine de personnes. En coulisses, il y a des panneaux indiquant dans les passages style boulevard “Salle de Massage”, “Garde-Robe” et “Restauration”. Dans un autre couloir et en passant devant la “Chambre de Dave Gahan”, on entre dans la “Chambre des Gars”, où Andy Fletcher est assis dans un fauteuil à boire une grande cannette de Fosters et Martin Gore braille au sommet de quelques marches. L’heure du concert approche et l’excitation monte. Le groupe s’est changé pour la scène – combinaison grise sans manches et quelques paillettes sur les yeux pour Gore et bombers, jeans noir et baskets oranges fluo pour Fletcher. Du coin de l’œil, nous voyons Gahan mené dans sa loge. Le chanteur est tel une figure mythique dans les coulisses de ses propres concerts : on a plus de chance de tomber sur Timmy Mallett que sur le propre chanteur du groupe.

“Tu aimes ma grosse cannette ?” demande Fletcher, levant sa bière d’une taille impressionnante. “C’est une pinte et demie”, dit-il, levant une jambe en l’air dans le cadre de sa routine d’étirements avant concert. La discussion tourne à combien les premiers concerts du groupe en Essex ont formé leur approche à la scène. “Tout se résume à Southend ou Rayleigh”, répond Fletcher, levant l’autre jambe, “quand on était groupe résident à Croc’s. On avait un public le samedi soir qu’on devait faire danser, bouger, réagir, alors on a rapidement appris comment gérer un public”. Martin Gore finit de faire son infusion chinoise et s’approche. Il parle de la pétition en ligne pour faire revenir le groupe au Croc’s [le club s’appelle aujourd’hui The Pink Toothbrush], embarrasse par un documentaire des premiers jours du groupe qu’a récemment regardé. C’est pratiquement l’heure pour eux de monter sur scène alors Q attrape une boisson dans leur réfrigérateur (“tu peux prendre une de mes grosses cannettes, si tu veux !” offre Fletcher, et sort de la loge.

Quelques minutes plus tard, I Wanna Be Your Dog de Iggy Pop braille dans la loge de Gahan et les hurlements gutturaux du chanteur rebondissent dans le couloir. Fletcher, qui s’étire les bras, et Gore attendent leur collègue avec les musiciens de tournée Christian Eigner et Peter Gordeno. “Allez putain !” crie Gahan, énervé derrière ses lunettes de soleil. Le groupe se met en cercle et la musique d’intro est lancée.

C’est un autre concert excellent et festif. Le public braille toutes les paroles, transformant des morceaux discrets comme Wrong et Poison Heart en hymne énormes, et les hymnes énormes en quelque chose qui semble plus joyeux et émotionnel qu’une liste de vieux tubes. La fin de Enjoy The Silence, en particulier, donne des frissons. Depeche Mode ne font pas les choses à moitié. Ils savourent l’applaudissement à la fin, Gahan restant le dernier pour en extraire chaque seconde, lançant des baisers au public. C’est à des moments comme cela que le chanteur pense que, ouais, ils pourraient partir en beauté et mettre fin au groupe. Il est heureux, il est bien, il a fini. Il fait cela depuis près de 40 ans et il sait que cela doit finir à un moment. Mais alors peut-être qu’ils feront une pause, et peut-être Martin Gore lui enverra des chansons, et peut-être Gahan les écoutera, et il pensera “Waou”, et Depeche Mode recommencera.


Passé de mode

Les membres qui ont quitté le navire

1. Vince Clarke, 1980-81
Depeche Mode était, dans les faits, le groupe de Vince Clarke. C’était le chanteur original et le principal compositeur de Composition Of Sound, avant qu’il n’invite Dave Gahan à les rejoindre et que le quatuor ne change de nom pour Depeche Mode. “Vince a frappé à ma porte. Il savait que je connaissais les bonnes personnes pour nous obtenir des concerts et il savait que je savais chanter, alors il m’a fait entrer”, raconte Gahan. “Vince jouait un vrai rôle moteur. Il écrivait des chansons toutes les semaines et il était désespéré de sortir de Basildon”, dit Andy Fletcher. Clarke, qui est né sous le nom de Vince Martin mais qui a changé son nom quand un journal local a écrit un article sur le groupe de peur que l’ANPE ne le voie, a écrit toutes les chansons à part deux sur le premier album du groupe en 1981, Speak & Spell, dont les premiers tubes New Life et Just Can’t Get Enough. Clarke a quitté le groupe peu après sa sortie, voulant emmener sa musique dans une direction plus pop et, selon une rumeur, parce qu’il n’était pas très fan de la voix de Gahan. Il a ensuite formé Yazoo, The Assembly et le duo pop Erasure, qui a vendu plusieurs millions de disques.


2. Alan Wilder, 1982-1995
Wilder, originaire de l’Ouest londonien, avait 22 ans quand il a répondu à la petite annonce de Depeche Mode dans le Melody Maker à la recherche d’un remplaçant pour Vince Clarke. Il a rejoint en tant que claviériste de tournée en janvier 1982, avant de devenir un membre officiel du groupe peu après la sortie du deuxième album, A Broken Frame, plus tard la même année. Son influence n’a cessé d’augmenter au fur et à mesure de la décennie suivante et il est devenu une partie intégrale de leur son, en particulier en studio – c’était Wilder qui a transformé la plaintive démo de Gore de Enjoy The Silence en un hymne euphorique avec un rythme house. “J’adore Al, il a fait un travail merveilleux avec nous”, déclare Gahan. “Violator et Songs Of Faith And Devotion sont des disques auxquels il a contribué l’arrangement”. Wilder est parti en 1995 après que l’hédonisme de la tournée Devotional ait plongé le groupe dans la crise. “Après ça, je pense qu’il a pensé que c’était fini. Il m’a regardé, a regardé tout le monde et a pensé, Il va mourir, il est taré, je me casse. Je ne lui en veux pas”.


Depeche Définitive

Les cinq meilleurs albums du trio de Basildon dans leurs propres termes.

Black Celebration
(Mute, 1986)
Martin Gore commençait à être reconnu en tant que compositeur au moment de leur cinquième LP, combinant accroches pop et intensité sinistre. “Black Celebration n’a pas été l’album qu’on a le plus vendu, mais il était unique”, explique Andy Fletcher. “Le truc avec [nos] albums, c’est qu’ils prennent du temps, ils ne sont pas immédiats. Des morceaux comme Stripped sont aujourd’hui considérés comme des classiques mais à l’époque, ils n’ont pas bien été accueillis”. Dave Gahan dit qu’au moment de l’enregistrement de Black Celebration, ils se sont rendus comte qu’ils ne faisaient pas partie d’une scène en Angleterre. “On faisait notre propre truc”, raconte le chanteur. “Notre publiciste était là, Elle est où la chanson pour la radio ? Mais il était plus important pour nous de faire un corps d’œuvre”.

Violator
(Mute, 1990)
Encouragés par le succès de l’album Music For The Masses en 1987, le disque suivant du groupe a été leur chef d’œuvre. Il a été un succès astronomique, les emmenant à un niveau que seuls peu de groupes d’une génération atteignent. “Violator est un disque parfait”, déclare Fletcher. Gore attribue une partie du succès de l’album à un incident à LA quand la police a mis fin à une séance de dédicaces chez un disquaire et des portions des 17 000 personnes ont commencé à manifester violemment. “Cette émeute a fait de nous des sujets de journaux nationaux”, explique-t-il. “Je pense qu’elle nous a fait basculer aux États-Unis. Tous ces gens dans les zones rurales, des endroits où on n’avait jamais été, nous voyaient aux infos et ont pensé, C’est qui ce groupe ? Je vais peut-être me renseigner sur eux…”.

Songs Of Faith And Devotion
(Mute, 1993)
Passionné par la scène grunge dominante, Gahan a encouragé le groupe à ajouter des guitares funèbres dans le mix sur leur huitième LP. Malgré le problème avec l’héroïne du chanteur, ils ont écouté son conseil et le palpitant Songs Of… est leur album qui sonne le plus live. La débauche commençait à laisser des traces, cependant. “Les groupes font des albums géniaux drogués, mais on ne peut faire album après album drogué”, explique Fletcher. “Tu peux en faire un, peut-être un deuxième, mais tu ne peux continuer à le faire parce que ça prend juste feu”. “On était jeunes et on a atteint de nouveaux sommets ; il est devenu numéro 1 dans 17 pays ou un truc comme ça”, raconte Gore. “Je pense qu’on a en quelque sorte touché un peu le fond avec ça”.

Playing The Angel
(Mute, 2005)
Le trio semble revigoré sur le premier d’un triptyque d’albums avec le producteur Ben Hillier. Gahan avait considéré quitter le groupe à la suite de son LP solo de 2003, Paper Monsters, mais a été encouragé à revenir quand Gore lui a envoyé des morceaux. “Mart buvait toujours”, raconte-t-il, “alors c’est tout ce qui l’intéressait à cette époque, mais il avait écrit de bonnes chansons et j’étais partant”. Premier LP de Depeche à comprendre des chansons écrites par Gahan, la nouvelle dynamique leur a donné un nouveau départ. “Depeche Mode est différent ; c’est Martin, et moi, et Fletch aussi”, explique Gahan, “et c’est qui on amène dedans, que ce soit Ben Hillier, ou Flood, ou Daniel Miller, ou James Ford. C’est ce qui rend la chose intéressante pour moi”.

Spirit
(Mute, 2017)
Une impasse entre Gore et Gahan a immobilisé le progrès sur Spirit jusqu’à ce que le producteur James Ford les fassent s’asseoir pour trouver une solution à leurs problèmes. “On s’est fait face et on a vidé notre sac pour la première fois en 30 ans”, raconte Gahan. “Ça a apaisé les tensions”. Ce qui a émergé, c’est leur album le plus vital depuis des années, les chansons de Gahan sur la confusion et le déplacement s’assemblant avec les hymnes état de l’union de Gore. “J’avais l’impression que le monde était sans dessus dessous et je voulais aborder ça”, explique Gore. Il montrait que le groupe était toujours une force créative moderne. “On pense être d’actualité”, déclare Fletcher. “On n’a pas l’impression d’être des seniors. On est capables de faire de grands disques et des disques meilleurs”.

Traduction : 17 janvier 2021

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