Suede | NME – 4 juin 2011

Les Rebelles

Glauques, camés, réfractaires et visionnaires, Suede a ouvert la voie au cours des années 1990, tapant des mains et claquant leurs culs pour rentrer dans le folklore indé. Aujourd’hui de retour en affaires, ils mènent Emily Mackay au travers leur histoire sordide.

Dans une pièce blanche spacieuse d’une maison mitoyenne géorgienne convertie, à Kensington dans l’Ouest londonien, qui héberge l’agence de RP de Suede, nous parlons à Brett Anderson, mince, sympathique et vêtu de façon décontractée d’un jean et Mat Osman. Les dernières senteurs d’une bougie parfumée très chère se font sentir dans l’air printanier tandis que nous réfléchissons à des jours et des disques du passé. Et puis Neil Tennant rentre, en route pour organiser sa garde-robe pour la tournée avec Take That. Brett et Mat le saluent chaleureusement.

“On fait juste une petite interview”, dit Brett, “à être transportés dans le passé”.

“Ah oui”, réplique Neil. “Transportés à nouveau dans les années 1990 fabuleuses”.

“Exactement”, plaisante Brett. “La seule décennie qui compte”.

“Oh, les années 1980, sûrement…”, objecte Neil, avant de partir d’un air désinvolte pour décider en quelle sorte de polyèdre il va transformer sa tête cette fois. Le reste d’entre nous se redirige vers les années 1990. Ou plutôt, les années 1990 et au-delà, parce qu’il est rapidement clair que toute cette réunion Suede s’éloigne d’une manière théâtrale des frontières de la nostalgie. Avant d’arriver à cela, cependant, il y a toujours un rappel à faire. Le groupe est actuellement dans la dernière phase de répétitions pour trois soirs devenus très rapidement à guichets fermés à la O2 Academy Brixton de Londres, durant lesquels ils interprèteront leurs trois premiers albums, soir après soir : l’insolent qui crie, Suede, celui qui broie du noir, Dog Man Star et le tapageur décontracté, Coming Up. Ils revoient des choses qu’ils n’ont pas jouées sur scène depuis des années. Le NME est là pour chacun, témoin de trois performances électriques, démentes et d’une puissance à en perdre haleine, incluant des cadeaux rares tels que My Dark Star, Europe Is Our Playground et – oh ! – Stay Together, bien aimé des fans et injurié par le groupe (en gros, le Creep de Suede). Au cours de l’année passée, ils ont également ressorti des cassettes de boîtes poussiéreuses pour remasteriser et rééditer tous leurs cinq albums, avec les faces B et démos associées. C’est une sortie de processeur de guérison, et une redécouverte, mais aussi une recharge.

“Tu dois apprendre de tes erreurs et ne pas trop regretter les choses, mais les regretter assez pour en apprendre effectivement”, explique Brett. “Mais généralement, je ne regrette pas trop. Je suis incroyablement fier du travail qu’on a fait”.

Et le voilà…


SUEDE (1993)
Après quelques années à trimer dans de petites salles, Brett et compagnie se sont retrouvés déclarés “meilleur nouveau groupe de Grande-Bretagne” par le Melody Maker avant même qu’ils ne sortent un premier single, et ont obtenu le Mercury Music Prize pour leur premier album.

NME : Aviez-vous un projet très clair, ou est-ce que cela a évolué au fur et à mesure ?

Brett : “Au début, quand on traînait, en, genre, 1990, on écrivait des chansons comme Painted People, qui étaient en quelque sorte punky – tu dois écrire des chansons comme ça pour jouer à des endroits comme le Camden Falcon. Mais on est devenus sophistiqués assez tôt. Je pense que quand tu entres en studio, tu te rends compte tout à coup que tu peux faire des choses comme The Next Life, que tu ne pouvais simplement pas faire dans un contexte purement live”.

Pratiquement tous les albums de Suede ont été enregistrés à Master Rock…

B : “Ouais, juste à côté de Kilburn High Road. Il n’existe plus. C’est un parking aujourd’hui”.

Cela semble bizarrement approprié. Était-ce assez distrayant d’être au centre de Londres ? Vouliez-vous jamais en partir ?

B : “Quoi, Kilburn ?!”.

M : “Heureusement, Kilburn High Road, surtout il y a 18 ans, était tellement sinistre que je ne pense pas qu’on soit jamais sortis”.

B : “On sortait parfois pour manger un curry”.

M : “On était assez assidus, on doit dire. Si tu venais de passer trois ou quatre ans sans argent et sans opportunité d’enregistrer, être en studio, c’était la récré, tu vois ce que je veux dire ?”.

Vous souvenez-vous d’illuminations durant son enregistrement ?

B : “Tout à coup, on est passés d’un quatuor rock’n’roll à quelque chose d’autre avec un petit peu plus de sophistication et d’élégance. Mais toujours avec du cran : ce n’était pas comme si on trahissait nos racines, mais il semblait qu’on embrassait le processus d’enregistrement, plutôt que juste nous répéter”.


DOG MAN STAR (1994)
Édifice gothique grandiose qui se dresse au-dessus de la carrière du groupe, la noirceur du disque est très réelle. Les relations entre le guitariste Bernard Butler, dont le père venait de mourir, et le reste du groupe s’était décomposée de manière catastrophique, avec lui et Brett s’échangeant des démos par la poste”.

Est-ce qu’il y a eu une partie de l’enregistrement de l’album qui a été agréable ? Ou était-ce juste infernal ?

B : “Ouais. C’était agréable parce que c’était tellement bon. Je me réveillais en pensant qu’on pouvait tout faire, vraiment… On l’emmenait loin du format guitare-basse-batterie vers un niveau complètement nouveau. J’avais l’impression qu’on était intouchables, vraiment… Évidemment, les relations brisées au sein du groupe y ont ajouté une autre dimension et c’était difficile, sur le plan émotionnel. Mais sur un plan purement professionnel, c’était incroyablement excitant”.

Es-tu capable d’en parler avec Bernard maintenant ?

B : “Non, même maintenant c’est assez sensible et assez difficile, alors on l’évite en quelque sorte pour être honnête. Ça ouvrirait la boîte de Pandore et je ne suis pas sûr que lui ou moi voulions ça. J’en parle vraiment uniquement dans ces sortes de situations parce qu’on me pose la question. Si Bernard voulait en parler, j’en parlerais volontiers, mais je pense que nous deux, on est là, genre, eh bien, c’est dans le passé et on a foiré tous les deux un peu, et il y avait cet accord tacite, tu sais, qu’on laisse tomber tout ça”.

Vous avez parlé d’être plus ambitieux sur ce disque…

M : “Il y avait des instruments juste étranges qui traînaient constamment et un flot de joueurs. Tu rentrais et il y avait, genre, les cuivres avec leurs bouteilles de vin rouge, et on leur criait des idées, et il y avait, genre, un joueur de… bawu !”.

Avez-vous essayé quelque chose qui n’a pas fonctionné ?

B : “Oui. Ce n’était pas notre idée, c’était celle de Ed [Buller, le producteur]. Pour la chanson The 2 Of Us, il voulait que ce soir un danseur de claquettes qui joue au lieu de la batterie. Et devine quoi, c’était complètement merdique”.

M : “Ça sonnait comme un joueur de claquettes”.


COMING UP (1996)
Après le départ moins qu’amical de Bernard, le groupe a embauché le fan de 17 ans Richard Oakes, petit génie qui a vaillamment affronté le scepticisme de la presse et des fans pour contribuer à l’écriture du grand album pop de Suede. Le cousin de Simon Gilbert, Neil Colding, a également rejoint le groupe aux claviers.

Est-ce que cela vous inquiétait que Coming Up serait perçu comme un album moins important que DMS ?

B : “Ça ne m’a pas du tout inquiété, je ne me souciais pas de ça. Je ne voulais pas qu’il ait cette pose torturée, je voulais qu’il soit modeste”.

M : “On n’a pas besoin de cette sorte de difficulté louable pour qu’il signifie quelque chose aux gens. Quelque chose comme The Wild Ones [extrait de DMS] était le morceau le plus léger dessus et c’est celui qui a parlé le plus aux gens”.

Le processus d’écriture a dû énormément changer.

B : “Avant, c’était toujours Bernard qui m’envoyait un morceau de musique et j’écrivais la mélodie vocale et les paroles. Mais à partir de Coming Up, je me suis bien plus impliqué dans l’écriture de la musique. She et Filmstar ont ce rythme double vraiment simple. J’étais chez Richard et j’ai clappé des mains en chantant “Filmstar, nah nah nah” et il a écrit sa partie de guitare autour de ça. C’était plus une question d’échange d’idées”.

M : “Les chansons sont frivoles et légères, elles sont traversées par cette joie et cette énergie. Une amie à moi qui était stripteaseuse m’a dit que She était une excellente chanson pour faire un striptease dessus. Elle a un côté vraiment primaire et animal”.

B : “Le sentiment derrière Saturday Night, c’était quelque chose que je n’avais jamais essayé auparavant, c’est à dire trouver la beauté dans quelque chose d’ordinaire et de normal. Avant, je me mettais dans la peau d’un héros torturé à la Byron…”.


HEAD MUSIC (1999)
Leur quatrième album a vu Suede travailler avec le producteur des Happy Mondays, Steve Osborne. La dépendance de Brett pour le crack et le syndrome de fatigue chronique du claviériste Neil Codling ont mené à une création désordonnée.

Les drogues affectaient vraiment les choses, n’est-ce pas ?

B : “Ouais, ça passait d’une chose récréative à quelque chose qui dominait… J’y repense aujourd’hui et je regrette vraiment ça, mais on ne peut réécrire l’histoire. On a pris des décisions négligentes à cause des drogues. Et puis Neil a été malade, il avait le SFC, et c’était une autre chose qui a brisé en quelque sorte l’unité du groupe”.

Cela a dû être assez difficile de revivre cette sorte de période dysfonctionnelle ?

B : “C’était comme être dans une maison et d’essayer de consolider les fondations alors qu’elle s’écroulent”.

M : “Je n’ai littéralement aucun souvenir plaisant de l’enregistrement de cet album”.


A NEW MORNING (2002)
Après avoir abandonné les sessions enregistrées avec le producteur de Beck, Tony Hoffer, le groupe s’est dirigé vers le studio avec le fidèle des Smiths et de Blur, Stephen Street.

Vous avez des réserves sur cet album aujourd’hui. Est-ce qu’une partie de vous à l’époque pensait qu’il n’était pas fort, ou y croyiez-vous ?

B : “Beaucoup de personnes ont beaucoup travaillé dessus alors je ne veux pas dire que c’est de la merde, mais je pense qu’on était las des chansons parce qu’on les a enregistrées trois fois. On aurait dû prendre six mois de vacances”.

Étiez-vous tentés de ne remasteriser que les quatre premiers ?

B : “(Rit) Non. Il y a des choses que j’y changerais, mais tu dois accepter ton histoire pour le meilleur et pour le pire”.

Est-ce qu’une partie de ce qui a poussé la réunion est de livrer une meilleure fin à votre histoire que cet album ?

B : “Beaucoup. Pour dire que ce groupe n’était pas que le dernier album et mettre le bon bout sur les choses”.

M : “Il y a toujours un sentiment dans nos esprits que l’idée de A New Morning étant le dernier album de Sude est un peu éprouvante. Quand quelqu’un dit, Je ne connaissais pas vraiment ton groupe, alors j’ai acheté votre dernier album, t’imagines qu’ils rentrent chez eux, l’écoutent et pensent, Vraiment ? Il y a eu un gros tapage là-dessus ?”.


Mais il y a un gros tapage, et les concerts de réunion ont servi à démontrer ce qu’ils, comme le dit Brett, faisaient de mieux, couvrant ce gémissement avec un gros bruit exubérant. Tout en réécrivant leur fin, le groupe a aussi, (“techniquement”) souligne Brett, écrit de nouvelles choses. Ils ont quatre ou cinq “bricoles” mais ils prennent les choses avec précaution.

Brett rit quand nous proposons l’idée d’un sixième album produit par Bernard Butler. “Je ne sais pas. Je ne suis pas sûr qu’il le voudrait. Je n’avais même pas considéré ça, mais je pense que la bonne chose à faire serait d’avoir Ed Buller qui le produise. On a toujours fait nos meilleurs disques avec Ed et il finirait toute la chose”.

Cela serait difficile, on penserait, après avoir juste revécu son histoire entière, de ne pas essayer de sonner comme Suede. Ou d’essayer de ne pas sonner comme Suede.

“C’est mieux de ne pas trop y penser, vraiment”, rit Brett. “C’est l’une des choses que j’ai apprises : on est à notre meilleur jour quand on est le plus instinctif”.

Brett finit également son quatrième album solo, Black Rainbows, qu’il dit sonne comme un disque rock mais ne sonne pas comme Suede. “J’écris d’une manière différente et j’utilise ma voix d’une manière différente aujourd’hui. Alors si et quand des chansons de Suede apparaitront, elles auront un élément différent. Mais ne vous inquiétez pas, je ne les sortirai pas à moins qu’elles soient excellentes”.

Traduction : 28 février 2021

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