Joy Division | NME Originals – Goth – 2005

Ne prenez pas de prisonniers, ne laissez aucun indice

Pas simplement un autre groupe de Manchester, le LP Unknown Pleasures de Joy Division les met au sommet de leur classe.

Paul Rambali (NME, 11 août 1979, p. 24)

Laissez-moi ouvrir les rideaux sur un soir d’hiver l’année dernière. Un soir de milieu de semaine sans signification spéciale, sauf que Joy Division étaient rentrés en ville.

Ce n’était pas un superbe accueil. Ce n’était pas un de ces concerts à guichets fermés de petite catégorie plein à craquer où on ne pouvait rentrer à cause de la longueur de la guestlist et où on retenait son souffle dans l’anticipation de quelque chose qui allait être énorme. Rien de la sorte. Dans les confins en sous-sol d’un célèbre troquet de Islington, tout était décontracté.

Devant la scène, cependant, un groupe d’une dizaine de garçons modernes surveillaient leur territoire comme si un complot se préparait. Des larbins ont été envoyés chercher les bières. L’espace devant la scène était jalousement gardé. Leurs couleurs vert pâle tribal les distinguaient de la foule terne.

Ils sont venus, Dieu seul sait d’où, pour Joy Division. Un autre groupe de Manchester. Le groupe qui semble fermement résolu à suivre les pas des Buzzcocks de succès local et underground vers de plus grands feux de la rampe – du moins à en juger de la réaction critique euphorique à leur premier album, Unknown Pleasures.


Un seul projecteur au plafond inonde le micro situé au centre de la scène et se répand sur les têtes di groupe susmentionné d’as vestimentaires. Des têtes qui commencent à hocher furieusement à la première pulsation de rythme simple, attachées à des corps qui titubent en va-et-vient, attachés à des jambes qui se lèvent et descendent d’un mouvement brusque et de bras qui balancent dans un vague crawl ou des coudes qui battent follement.

Le projecteur désigne le chanteur Ian Curtis. Le reste de Joy Division est dissimulé dans l’obscurité tandis qu’ils servent leur grondement métal discordant. Le corps du chanteur tremble, se balance et palpite, derviche fou pris dans ce seul projecteur.

Si vous passiez une lampe de poche sur cette scène souterraine, vous verrez les jeunes visages jolis de Joy Division et remarquerez peut-être la coupe ordinaire et élégante de leurs vêtements, avec la moindre touche des connotations régimentaires de leur nom sur leurs chemises à poche à rabat. Vous pourrez également remarquer l’enthousiasme sur le visage des spectateurs, se bloquant tous dans le mouvement irrésistible de la musique. La nouvelle musique la plus forte à émerger cette année.

Elle ne doit rien au culte post-punk de l’amateur. Si c’est pop, c’est purement accidentel. Et elle s’écoute avec les périmètres musicaux de manières ingénieuses, jamais prétentieuses – en bâtissant soigneusement sur leur base rock standard et en utilisant des sons en textures avec lesquelles construire une chanson. C’est une technique familière à tous ceux qui écoutent la radio ces derniers temps, de I Feel Love à Public Image, pour en donner deux exemples.

Les thèmes de la musique de Joy Division sont lugubres, douloureux et parfois profondément tristes. C’est la musique qui donne souvent des aperçus douloureux de confusion et d’aliénation. Joy Division marchent seuls, la tête baissée.


Du moins, c’est mon interprétation. Joy Division ne donne aucun indice à personne. Ils ne sont pas d’accord avec les planches de paroles.

“Il y a des gens qui semblent penser qu’on devrait mettre nos paroles pour pouvoir faire passer notre message”, déclare le bassiste barbu, Peter Hook, avec un dédain évident. “On leur a répondu, Ça ne vous est jamais arrivé d’écouter un disque sur lequel vous chantiez des paroles pour ensuite découvrir les vraies et être déçus ?. Mais ils n’admettront pas ça du tout. Ils voulaient toujours savoir de quoi parlaient nos paroles.

“Vous ne pensez pas que c’est mauvais de coincer quelqu’un comme ça ? Nos paroles peuvent signifier quelque chose de complètement différent d’un individu à un autre”.

Pourquoi ne pas écrire du charabia alors ? Sur une variation du paradoxe du singe savant, cela dirait quelque chose à quelqu’un tôt ou tard.

“Les chansons veulent dire quelque chose de personnel pour nous, mais ce n’est pas l’intérêt. C’est comme dire, Que voulait dire Max Escher quand il a peint ce tableau ?”. Il pointe du doigt une lithographie géante de l’un des puzzles perspectifs typiques de Escher accroché au mur du Central Sound Studio de Manchester, où nous sommes aujourd’hui. “Il pourrait répondre simplement, J’étais bourré. On ne veut rien dire. On ne veut pas influencer les gens. On ne veut pas que les gens sachent ce qu’on pense”.


Ian, qui écrit les paroles, partage de manière générale ces opinions. Hors scène, il est le quasi opposé de ce qu’il est sur scène. Sa voix parlée est aiguë et hésitante, pas profonde et assurée, et sa timidité qu’on ne devinerait pas de son abandon scénique.

Stephen Morris, le batteur qui a complété le quatuor quelques mois après que Ian l’ait rejoint, vit, comme Ian, à Macclesfield, et possède une énorme collection de disques, héritée en partie de son père, fan de jazz : “Il m’a emmené voir Count Basie une fois… Alors je l’ai emmené voir Hawkwind. Il se mettait sur son trente-et-un et j’ai dû lui expliquer, Papa, c’est pas ce genre de concert…”.

Il a acheté sa première batterie en hachant les meubles de chez lui pour les vendre en tant que bois de chauffage.

Ce qui ne laisse que Bernard Albrecht, qui joue de la guitare, et qui est allé à l’école avec Hook. Il est futé et a hâte de s’expliquer.

“Je n’aime pas beaucoup de musique”, il admet, “mais la musique que j’aime, j’en tire plus que tout le reste dans la vie. Je veux remettre le sentiment que j’obtiens de la musique dans la musique.

“Quand on a commencé, aucun d’entre nous savait jouer. Mais à chaque fois on faisait un pas en avant – et ça te mobilise. C’est juste un sentiment vraiment bon. Je pense que c’est pour ça que beaucoup de personnes se désillusionnent, parce que, genre, la musique se tarit”.

C’est relativement facile de tracer le progrès furtif que Joy Division a fait depuis leurs débuts agressifs, bruyants et négligés en 1977 à la superbe chaleur contrôlée qu’ils génèrent aujourd’hui.

Mais jusqu’à maintenant, Joy Division ont été tracassés par des problèmes d’affaire, retardés par des problèmes personnels et ignorés. Ils doutent des chroniques dithyrambiques qu’ils reçoivent aujourd’hui, et attendent, calmement, le retour de bâton.


Être à l’extérieur les a rendus très fermés et possessifs de leur musique. Cela leur a également donné leur force : pas une force rancunière, mais la satisfaction qu’ils tirent de leur musique.

“Tout le côté business – ça te bousille vraiment”, se plaint Peter. “Une fois que tu es de retour dans la salle de répétition et qu’il n’y a que nous quatre avec les instruments, on est de retour à la case départ. Ça plâne toujours au-dessus de tout comme un nuage – mais une fois que tu prends ton instrument, tu es libre…”.

“On travaille toujours sur la chanson suivante”, dit Ian. “Peu importe combien de chansons tu as faites, tu cherches toujours la prochaine. En gros, on joue ce qu’on veut. Ce serait très facile pour nous de dire, Eh bien, tous ces gens semblent aimer telle et telle chanson – ce serait facile d’en torcher une autre. Mais non.

“On ne veut pas être édulcorés, vraiment, et en restant chez Factory, on est libres de faire ce qu’on veut. Il n’y a personne qui nous restreint nous ou la musique – voire même la pochette et la promotion. Il y a des groupes qui reçoivent d’énormes avances – des prêts vraiment – mais en quoi ils les dépensent ? Que va leur apporter tout cet argent ? Est-ce que ça va rendre la musique meilleure ?”.

“Une autre bonne chose”, dit Stephen, du fond du cœur, “c’est que si tu as une sorte de frustration, quelque chose qui te ronge, tu peux extérioriser ça juste en jouant”.

“Le truc, c’est que, si tu as un cerveau”, explique Peter, “évidemment, tu veux faire quelque chose de ta vie, ou n’importe. Je suis sûr que beaucoup ressentent ça. Mais qu’on l’a, non”.

Ian : “À 15 ou 16 ans à l’école, je parlais avec mes potes et on disait, OK. Dès qu’on finit, on descend à Londres, à faire ce que personne ne fait. Puis je travaillais dans une usine, et j’étais heureux parce que je pouvais rêvasser toute la journée. Tout ce que j’avais à faire, c’est pousser ce chariot de haut en bas. Mais je n’avais pas à penser. Je pouvais penser au weekend, imaginer en quoi j’allais dépenser mes sous, quel LP j’allais acheter… Tu peux vivre dans ton petit monde”.

Ce n’est que trop vrai. Mais peu importe dans quel monde tu choisis de vivre, il y a grande chance pour qu’il coïncide rapidement dans celui de Joy Division. Ils vont rester.

Traduction : 7 mars 2021

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