Les liens de Basildon

“Je détestais vraiment Basildon. Je voulais en sortir aussi rapidement que possible. Je pense qu’être dans un groupe a été une évasion. Il n’y avait quasiment rien à faire. C’est un de ces endroits où tu vas boire parce que c’est ta seule option”
– Martin Gore, 2001

Ils peuvent penser autrement, en se relaxant dans de somptueuses villas situées dans d’exotiques lieux de part le monde, mais l’histoire de Depeche Mode commence bel et bien dans la ville particulièrement ordinaire de Basildon en Essex.

Située à quelques 50 km à l’Est du centre de Londres, cette zone modeste est l’une des nombreuses “Villes Nouvelles” comme on les appelait, créées à l’origine comme conséquence directe du New Towns Act de 1946, conçu pour soulager la crise chronique du logement dans la capitale à la suite du Blitz. Idée personnelle de Lewis Silkin, ministre de l’aménagement du territoire, la loi a donné au gouvernement travailliste post seconde guerre mondiale de Clement Atley le pouvoir de désigner d’office toutes zones sur lesquelles un développement d’une Ville Nouvelle pouvait être considéré comme bénéfique à l’intérêt national.

Silkin lui-même a présidé une réunion publique au collège de Laindon High Road le 30 septembre 1948 pour débattre du projet proposé pour la création d’une Ville Nouvelle de 50 000 habitants. Dès 1951 – l’année où la Ville Nouvelle de Basildon a accueilli ses premiers “nouveaux” résidents – la population de la région avait triplé à 34 000 depuis le recensement de 1931.

Le nom Basildon est d’origine saxonne, comme l’a immortalisé la production régionale accueillie par la critique du dramaturge britannique Arnold Wesker, Beorhtel’s Hill, commandée pour célébrer le quarantième anniversaire de la ville, en 1989. La pièce de Wesker était un document fascinant des East Enders de Londres qui sont devenus les premiers colons de la Ville Nouvelle de Basildon. À l’origine, un type différent de Londonien avait pris goût à la campagne profonde de l’Essex. Comme les chemins de fer de Londres, de Tilbury et de Southend avaient ouvert la région à partir de la moitié des années 1850, la terre bon marché environnante avait laissé place à l’érection de “cabanes” inférieures aux normes exigées qui étaient liées par des routes non goudronnées avec aucun service. Selon la rumeur publique, une société qui vendait des terres à Pitsea et Vange, entre 1901 et 1906, a attiré des acheteurs potentiels avec du champagne, des repas et des billets de trains gratuits !

Pourtant le Basildon dont la Ville Nouvelle a hérité son nom – et d’où Depeche Mode émergera – n’était rien d’autre qu’un minuscule village dans les années 1940, une simple tête d’épingle sur la carte de l’Essex. Son développement annonçait un grand changement alors que les villes existantes de Laindon et Pitsea avec leurs capitales liaisons ferrées londoniennes respectives fusionnaient. Étonnamment, Basildon n’aura le bonheur de posséder sa propre gare qu’en 1970, même si cet oubli apparent n’a pas arrêté l’afflux rapide de la population.

En tant qu’ancien “Basildonien” et ami de toujours de Vince Clarke, Robert Marlow observe : “Tous les gens qui venaient à Basildon étaient des étrangers. Ma famille était du Pays de Galles – ma mère était galloise, mon père venait de Bishop’s Stortford dans le Hertfordshire. Ainsi tout était une question d’implantation – il n’y avait pas de racines, à ce titre. Je n’ai jamais ressenti de sens de la communauté, pour ainsi dire. Et je pense que c’est pour cela que tous ceux qui vivaient là dans les années 1960 et 1970 avaient probablement leurs cliques ou leurs gangs, tandis que dans d’autres régions, les gens avaient souvent de la famille établie qui vivait dans le coin. Sur le plan anthropologique, c’est assez intéressant”.

Si Gypswyk semble être un nom de rue étrange, alors on peut en théorie pardonner la Basildon Development Corporation, chargée de surveiller la construction de la Ville Nouvelle, puisqu’elle s’est efforcée à transformer la région en une ville tout à fait moderne, à construire et baptiser des centaines de nouvelles rues rapidement. Avec une population qui excédait les 120 000 habitants, Basildon a aujourd’hui plus de 1200 noms de rues – et elle ne cesse de s’agrandir.

En 1981, ces rues étaient quasiment achevées, et le phénomène aux visages frais et à la pop synthétique simple, Depeche Mode, était déjà en train de mettre Basildon sur la carte musicale. En effet, quand Depeche Mode a fait la couverture du numéro du 22 août 1981 du New Musical Express, le diplomate du groupe Andy Fletcher a fait remarquer avec enthousiasme : “Elle possède une liste électorale de 107 000 personnes et je ne compte pas les enfants. C’est la plus grosse du pays, et la prochaine fois, elle devra être divisée entre Basildon Est et Ouest”.

La Ville Nouvelle de Basildon a depuis atteint un degré de notoriété, représentant une interprétation baromètre des résultats des élections générales britanniques. Cela provient largement d’une première annonce que le député David Amess y a tenu pour les Conservateurs en 1992, premier signe que le parti travailliste de Neil Kinnock n’était pas sur le point de défier les sondages d’opinion et d’évincer le gouvernement de John Major. La prospérité relative de Basildon sous le Thatchérisme – durant lequel une grande proportion de ses logements des autorités locales a été vendue à des habitants – vivrait encore longtemps.

Basildon, semblerait-il, est une sorte d’anomalie – à plus d’un titre. Selon Robert Marlow : “Le son de Basildon sortait des briques !”

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Les Martin faisaient littéralement partie des milliers de familles qui se sont peu à peu enthousiasmées pour la promesse de logements à loyer modéré et les perspectives de bons emplois. Les East Enders Dennis et Rose Martin se sont mariés tardivement. Leur fils aîné, Vincent, est né à South Woodford, le 3 juillet 1960 (1). Vince se souvient de son père comme étant “une sorte d’affairiste”. Denis était en fait un aide de bookmaker (2), spécialisé dans la course de lévriers, tandis que Rose travaillait comme couturière. En 1965, le couple a pu déplacer sa famille qui s’agrandissait dans une maison toute neuve, relativement spacieuse avec quatre chambres des autorités locales, située au 44 Shepeshall à Basildon.

Pour le jeune Vince, sa sœur aînée Carol et ses frères cadets Michael et Rodney, la campagne parfaite de Basildon n’était pas à cours de découvertes avec ses nombreux parcs et ses régions boisées pour y traîner et y jouer.

Vince Clarke : “C’était génial. On s’amusait bien. Il y avait beaucoup plus d’espaces verts à l’époque qu’aujourd’hui. On avait trois zones : les bois, la colline et les arbres. Tout se passait autour de ces endroits. Quand on est un petit gosse, ils sont très très grands”.

Comme on ne pourra jamais changer les garçons, les frères Michael et Rodney ont rapidement été admis dans le gang de Vince pour des jeux élaborés de tir à l’arc, de crab football (football joué en se déplaçant assis, posture rappelant celle du crabe) et d’autres passe-temps populaires dans les bois avoisinants. Carol gardait ses distances, arrangement tacite qui convenait apparemment aux deux parties. “On détestait notre grande sœur, et bien sûr elle nous détestait”.

À Basildon, vers 1965, le soleil brillait évidemment d’un vif éclat sur Vince Martin. Comme il dira plus tard adulte : “C’était un milieu familial assez simple et normal. On s’entendait tous bien, vraiment”. Dès l’âge de cinq ans, Vince est allé à la Bluehouse County Infant School de Laindon (équivalent anglais de l’école maternelle), sur la Leinster Road.

Vince Clarke : “J’ai aimé la maternelle et la primaire parce que c’était de petites écoles. Ainsi, je me sentais un peu comme un gros poisson dans une petite mare. Puis quand je suis allé à Laindon High Road, j’étais un petit poisson dans une grande mare, et je détestais ça”.

Le jeune garçon a rejoint la 5ème Boys’ Brigade (boys scouts britanniques), dont la section junior se réunissait un soir de semaine à la Janet Duke Primary School dans Markhams Chase à Laindon. Ce que Vince ne savait pas, c’est qu’Alison Moyet dit “Alf”, sa future partenaire musicale dans le duo synthétique Yazoo, allait à l’école là-bas.

Vince Clarke : “La Boys’ Brigade, c’était FANTASTIQUE ! C’était comme un foyer de jeunes, tu y allais pour jouer au ping-pong, en gros. La seule chose que tu devais faire, c’était aller à l’église le dimanche, ça allait. Mais tu supportes ça pour les bons côtés. On allait camper et on faisait des excursions sur des péniches. C’est une expérience fabuleuse pour nous tous”.

Vince est devenu ami d’un autre boy brigadier de Basildon, Rob Allen, qui vivait à deux pas des Martin, au 3 Gypswyk.

Robert Marlow (3) : “Vince et moi, on est embrouillés en ce qui concerne nos âges quand on s’est rencontrés à la Boys Brigade, on ne se rappelle plus si on avait six et sept ans ou sept et huit ans – c’était certainement très tôt. Et, bien sûr, Andy Fletcher faisait également partie de cela”.

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Le dégingandé blond vénitien Andrew John Fletcher, né à Nottingham le 8 juillet 1961, était un autre petit nouveau à Basildon. York Shipley, fabriquant de matériel de réfrigération et de refroidissement basé à Nottingham, avait muté son père, John, dans sa nouvelle usine de Basildon. Andy a plus tard admis : “C’était un travail pour une maison. Si tu pouvais obtenir un travail, tu pouvais avoir une maison”.

En l’occurrence, le 101 Woolmer Green, villa moderne à trois chambres dans une rue piétonne à quelques pas de Shepeshall, serait la destination du Sud Est de la famille Fletcher. Ses sœurs cadettes, Susan et Karen partageaient une chambre tandis que Andy, enthousiaste footballer et supporter de toujours de Chelsea, avait une chambre pour lui. Comme Vince Clarke, ses premiers souvenirs de Basildon peignent un joli tableau : “Quand je grandissais, on avait des champs, du cricket, du football et de la campagne”.

La scolarité d’Andy à Basildon a commencé à Chowdhary dans Markhams Chase, à trois minutes à peine à pieds de sa nouvelle maison. Ancien voisin et ami durable, Rob Andrews se souvient : “Je vivais à 20 mètres de  Fletch, on partageait le même endroit au fond de nos jardins et alors on a joué ensemble très tôt. On avait des vies assez séparées en primaire – notre différence d’âge d’un an comptait à l’époque !”

Malgré le fait que Chowdhary était adjacent à Shepeshall, Vince Clarke était incapable d’expliquer pourquoi il est allé dans des écoles différentes de son futur collègue au sein de Depeche Mode. La Boys’ Brigade, et par la suite l’église, formera la base de leurs liens.

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Même si le jeune Fletcher était considéré comme un « bon garçon », l’ancienne résidente de Markhams Chase, Linette Dunbar, a tendrement raconté qu’elle avait rencontré Andy en rentrant de la Girls’ Brigade.  “Il m’a demandé si je portais une culotte bleue marine, ou quelque chose de ce genre. J’ai pleuré sur tout le chemin vers ma mère”.

Andy Fletcher : “Je suis rentré à l’église par accident à l’âge de huit ans. Mon père a suggéré que je rejoigne la Boys’ Brigade pour que je puisse jouer au foot”.

L’enthousiasme d’Andy pour ce sport était tel que son père a été poussé à fonder et manager le Central Boys Football Club, équipe constituée principalement de membres de la 5ème Boys’ Brigade de Basildon. L’ancien joueur Chris Sheppard se souvient d’Andy comme étant “une sorte de bon footballer mais était, et probablement est toujours, un fan malavisé de Chelsea !” John Bowden était dans la même Boys’ Brigade, mais  “seulement pour le football”. La nouvelle de l’équipe de John Fletcher s’est rapidement répandue parmi les convertis de plus en plus nombreux au football de Basildon.

“Tout le monde à la Boys’ Brigade aimait le football, dit Vince, euh, pas nécessairement branché par le foot, mais on jouait parce qu’il y avait ce championnat inter-Boys’ Brigade, alors tu étais immanquablement embringué là-dedans. J’étais toujours remplaçant”.

Pourtant un autre garçon du coin, Norman Webb, dont le père était le capitaine de la 5ème Boys’ Brigade de Basildon à la Janet Duke Primary School, se rappelait que la formation de cette équipe de football coïncidait avec un déplacement vers la Senior Boys’ Brigade dans l’église méthodiste de St Paul sur Ballards Walk. Vince Clarke maintient catégoriquement qu’il avait 11 ans quand ce changement est arrivé, puisque ses parents se sont séparés à peu près à cette époque. “Ma mère s’est remariée assez rapidement après s’être séparée de mon père”, se souvenait-il. La famille de Vince a alors déménagé tout près dans une maison à loyer modéré à trois étages au 59 Mynchens, cul-de-sac au nom bizarre à deux pas de l’église méthodiste de St Paul, dont la proximité sera exploitée par le garçon de Basildon.

La nouvelle association de la Senior Boys’ Brigade avec St Paul n’a pas échappé à Robert Marlow : “Ni Vince ni moi étions particulièrement bons footballers, mais on suivait et on s’amusait. C’était génial. Je suppose que ce qui allait avec – et aujourd’hui, ça ne se fait pas trop de dire ça – c’était qu’on est rentrés à l’église. On devait aller toutes les semaines au catéchisme le dimanche, ça faisait partie du régime de la Boys’ Brigade”.

L’ancien de la Boys’ Brigade, Chris Sheppard, jette plus de lumière sur ce régime : “Une partie de l’accord avec la Boys’ Brigade était d’aller à St Paul, l’église locale, et notre présence était notée. Si tu t’absentais régulièrement, tu courais le risque d’être renvoyé de la Brigade. Toutes les quatre semaines, il y avait une grande parade, où tout le monde revêtait l’uniforme pour assister à la messe”.

Andy Fletcher était bien versé dans l’exercice, à son vif dépit : “La chose la plus embarrassante, c’était d’assister à des parades à Bas [Basildon] en portant l’uniforme BB [de la Boys’ Brigade]. Cette période a formé mes croyances morales et mes attitudes”.

Mais là où il y avait des louanges, il y avait souvent de la chanson, comme Robert Marlow acquiesce : “Aller à l’église était assez musical en soi. Tu allais à la Boys’ Brigade le vendredi et tu faisais ton salut et ta marche, puis le mardi soir, c’était des jeux – billard et ping-pong, tous les trucs habituels de l’église. Mais il y avait un vieux piano là-bas, et je prenais des leçons de piano depuis que j’avais cinq ou six ans. Finalement, Vince a apporté sa guitare à la Boys’ Brigade et on a jammé”.

Malgré un an d’écart qui s’est transformé en deux ans de différence dans leurs écoles respectives, la musique jouera un rôle déterminant dans l’amitié durable entre Rob Allen et Vince Martin.

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Vince admet volontiers qu’il ne s’intéressait pas du tout à la musique enfant,  “même si je me trouvais assez musical : je pouvais trouver des airs sur le piano”. De manière surprenante, ce n’est pas faire tinter les ivoires qui donnera le coup d’envoi de son éducation musicale mais plutôt le maniement de l’archet. En rentrant au redouté Laindon High Road Comprehensive (collège-lycée public), Vince a commencé à prendre des leçons de violon le samedi matin. Il doit remercier sa mère pour cela : “Ma mère aimait écouter de la musique et nous a donné le goût de la musique. Elle nous a fait prendre des leçons de musique ! Carol a fait de la clarinette, de la flute, du violon et du piano, Michael a fait du piano, et Rodney a fait de la flûte. Ça semblait assez attirant à l’époque – pendant deux semaines, et puis c’est devenu complètement rasoir ». Quant à son choix d’instrument : « Personne ne faisait du violon, alors je pensais faire ça pour être un peu bizarre, je suppose”.

Karen Shorter, qui se trouvait dans la même classe que Vince Martin durant leur période à Laindon High Road, se souvenait de lui comme étant “un type très souriant et très amical – au fond, une personne heureuse et équilibrée”. En observant que Laindon High Road n’était pas la meilleure des écoles, elle a aussi remarqué que les amis de Vince étaient d’un naturel plus calme et studieux que les siens. “Il semblait être le type qui aurait dû aller dans une école plus académique”.

Cela correspond à l’explication ultérieure de Vince quant à pourquoi il est allé dans cette école d’époque construite en 1928, alors que le Nicholas Comprehensive considérablement plus récent sur la Leinster Road de Basildon était plus proche. “Ma sœur est allée à Laindon High Road, et, à cette époque, c’était un meilleur établissement scolaire. En fait, c’était toujours une Grammar School (collège-lycée privé où il faut passer un examen pour y rentrer) l’année qui a précédé mon arrivée et puis c’est devenu l’une des premières Comprehensive School du pays. De bon établissement scolaire, il est devenu horrible”.

Les rivalités étaient exacerbées et il y avait des bagarres régulières entre les deux écoles. De l’aveu général, Vince reconnaissait qu’il y a eu “quelques professeurs décents” durant les cinq ans qu’il y a passé, mais pour quelqu’un qui confessait se sentir “comme un petit poisson dans une grande mare”, ce n’était pas un bon signe. “J’ai appris très tôt que je n’aimais pas être dans un endroit où quelqu’un m’avait dit d’y être ou de faire quelque chose que quelqu’un m’avait dit de faire. C’était une injustice, en ce qui me concernait, de me forcer à aller à l’école. Alors j’ai passé beaucoup de temps à ne pas y aller – mettre les voiles”.

Le souvenir de Karen Shorter des leçons de violon de Vince dans le Grand Hall de l’école ne suggère pas vraiment une carrière musicale en formation. “Je dois dire qu’il ne semblait pas génial – je ne l’aurais jamais considéré comme l’auteur de ces grandes chansons et être si doué sur le plan musical”.

Il était clair que Vince et le violon n’étaient pas faits l’un pour l’autre, et après deux ans de partenariat difficile, ils ont pris des chemins séparés. Au lieu de cela, Vince s’est tourné vers la guitare, convaincu que l’instrument “faisait des sortes de sons sexuels”.

Un professeur d’art à Laindon High Road, dont on se souvient uniquement sous le nom de Mr White, allait devenir son nouveau mentor musical, impressionnant le collégien sans soucis ne serait-ce à cause de ses longs cheveux et sa barbe. Vince n’arrive pas à se rappeler pourquoi il a emprunté l’une des guitares acoustique de l’école pour aller aux cours de guitare du soir de Mr White, mais professe posséder toujours les partitions de classiques des années 1960 comme Blowin’ In The Wind de Bob Dylan utilisées pendant ces leçons formatrices.

Ancien élève de Laindon High Road, Paul Cornhill, qui se souvient de Vince comme étant “un gars calme à l’école”, déclarait que le futur Svengali du synthé avait commencé son propre club de guitare au collège. “J’y suis allé par curiosité. Je me suis plus tard mis à la guitare et possède toujours The Beatles Complete dont l’achat m’a été inspiré par lui après avoir vu l’exemplaire qu’il possédait. Je suppose qu’il était un aussi grand fan des Beatles que moi”.

Vince Clarke : “J’ai appris la guitare dans ces cours, et puis Rob, qui avait toujours joué du piano, et moi-même, on a commencé à faire les idiots”.

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Pour Rob Allen, dont la famille avait, désormais, acheté une propriété de Basildon plus haut de gamme au 312 Falstones (toujours à deux pas du domicile de Vince dans Mynchens), les souvenirs de ces temps d’une naïveté rafraichissante restent vivants.

Robert Marlow : “Vince venait chez moi et on allait dans la chambre, on complotait et on conspirait – des choses typiques d’écolier. On a commencé à jouer de la guitare ensemble – des versions terribles de Get Back des Beatles et de Pinball Wizard des Who. Je me rappelle sauter partout dans ma chambre en voulant être Pete Townshend ! On voulait vraiment être des popstars, c’est définitivement ce que je voulais être – dès que j’ai vu Marc Bolan à Top Of The Pops qui chantait Children Of The Revolution”.

Si Vince Martin entretenait de similaires aspirations, il ne les exprimait pas. Rob trouvait que la personnalité terriblement timide et sensible de son ami a influencé sa perspective musicale. “Vince était plus réticent à cause de ses goûts. Il était branché par les chanteurs/auteurs/compositeurs – il aimait Simon & Garfunkel – et c’était un grand fan de Pink Floyd, à cause des atmosphères. À cette époque, j’allais chez lui le samedi soir, quand ses parents étaient sortis et on regardait de vieux films d’horreur. On se faisait des sandwiches aux œufs frits, on éteignait les lumières, allumait un bâton d’encens, puis écoutait Ummagumma – tous ces trucs bizarres et merveilleux comme Set The Controls For The Heart Of The Sun – ou le Space Ritual de Hawkwind. Puis on regardait le film d’horreur, c’était le point d’orgue de la soirée”.

Puisque la famille Martin ne possédait pas de tourne-disques – ni, effectivement, de radio jusqu’à ce que Vince ait 13 ans – c’était chez Rob que le duo a fait ses premiers pas expérimentaux dans la composition. “En plus d’un piano, on avait un orgue de type Hammond avec une boîte à rythmes dessus, Marlow raconte. C’est là qu’on a commencé à entendre ces sons boum-boum-tchac, boum-boum-tchac”.

“La boîte à rythmes est arrivée quand j’ai entendu OMD pour la première fois”, révélait Clarke, décrivant le mode opératoire du duo installé dans la chambre comme suit : “Il y avait quelque chose dans les charts, on écoutait le disque et déchiffrait les accords. On prenait aussi des magazines – Words et Disco 45, qui était une sorte de Smash Hits précoce – alors on avait les paroles de la chanson, et on écrivait les accords dessus. On ne jouait pas devant d’autres personnes, à ce titre, on s’amusait”.

Pourtant Rob Allen couvrait ses paris musicaux.

Robert Marlow : “J’ai rencontré Martin Gore pour la première fois grâce à l’école quand on était dans une pièce ensemble, on a fait My Fair Lady en 1974/75. Fletcher et lui étaient dans la classe au dessus de la mienne à Nicholas, parce que, bien qu’on ait le même âge, je suis né plus tard, en octobre 1961. Martin n’était pas vraiment bigot, il n’était que studieux vraiment – ce que tu pourrais appeler un bûcheur”.

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Le futur auteur-compositeur principal de Depeche Mode, Martin Lee Gore, est né le 23 juillet 1961, et a grandi au 16 Shepeshall, avec ses sœurs cadettes Karen et Jacqueline. La famille Gore venait de Dagenham dans l’Essex, où son beau-père travaillait à l’usine automobile Ford, comme sa mère Pamela, téléphoniste.

Martin Gore : “Je ne voulais pas quitter l’école. Je me sentais en sécurité là-bas”. Camarade au Nicolas Comprehensive, Mark Bargrove traînait quelques années derrière Martin, qu’il décrivait comme  “un mec très calme, modeste et poli”. Une invitation au 16ème anniversaire d’un ami mutuel, Mark Crick, qui en 1981 concevra la pochette du premier single de Depeche Mode, produira un résultat inattendu qui a laissé une empreinte indélébile sur Bargrove. “Après que beaucoup d’alcool ait été bu, je me souviens de Martin qui a laissé la salle bouche bée au petit matin avec une guitare acoustique, s’accompagnant dans une interprétation impeccable de American Pie de Don Mclean”.

Robert Marlow : “Martin était l’une des personnes les plus terriblement timides que je n’ai jamais rencontrées – jusqu’à ce qu’il boive”. Cette impression correspond au récit de la première fois où Vince Clarke a vu son futur collègue : “Je rentrais chez moi de quelque part et Martin était évanoui dans les buissons devant sa maison, assis dans son vomi, il rentrait de la fête de l’école”.

Martin Gore : “Mon intérêt pour la pop provient de plusieurs choses. D’abord, j’aimais beaucoup le magazine pour ado Disco 45. J’en avais des centaines et je lisais toutes les paroles. Je me rappelle encore de toutes ces paroles, même si je n’ai pas de mémoire pour autre chose. Un ami m’a appris quelques accords de guitare et on a commencé à écrire des chansons”.

Robert Marlow : “Martin vivait à deux pas – entre ma maison et celle de Vince – à Shepeshall, alors j’allais chez lui, je montais dans sa chambre et il était vraiment branché par les Sparks. Comme moi, il était plus dans le glam rock. J’avais une cassette qu’on avait faite de nous sur laquelle on jouait Blockbuster ! Il avait une sorte d’orgue Bontempi dont il jouait et je jouais de la guitare fuzz – j’avais une boîte de distorsion que je transportais toujours avec moi.

“Je suis passé d’une guitare espagnole à 5£ à une électrique, une copie blanche de Strat par Jedson qui coûtait environ 25£ – et j’avais un ampli de 9,5 W ! Je faisais assez de boucan pour que ma mère éteigne l’électricité !”

Pour aller de pair avec cette révélation fondamentale, Rob avait pris goût à personnaliser son uniforme scolaire. “On commençait tous à s’habiller – autant que tu pouvais à l’école – dans une sorte de mode n’importe quoi : sandales en plastique, pantalon droit, lunettes de soleil et essayer de faire son nœud de cravate aussi serré que possible. Je me souviens d’avoir été renvoyé chez moi pour avoir porter une croix de fer allemande sur mon blazer d’école ! Bien sûr, certains de ces profs dans les années soixante-dix se rappelaient encore de la guerre”.

Une telle attitude a donné à Rob Allen l’opportunité d’une brève incursion dans le monde naissant du punk grâce à The Vandals, un groupe précédemment entièrement féminin mené par la chanteuse prometteuse Alison Moyet.

Robert Marlow : “Elle était dans la classe au-dessus de la mienne à l’école. Un jour, elle est venue me voir et m’a dit : Tu joues de la gratte, hein ? Tu fais un concert samedi !”

Quelques brèves répétitions ont eu lieu chez Kim Forey, membre des Vandals, au 12 Gladwyns, en préparation pour le grand soir. “Alison avait écrit ces chansons, qui étaient des morceaux assez faciles à deux accords, se souvient Marlow. Une s’appelait I’m In Love With My Guitar qui avait une sorte de rythme reggae”.

Rob est monté sur scène pour la première fois avec Alison, Kim et Sue Padchett, au plutôt salubre – du moins pour un groupe punk au son rageur – Grand Hotel de Southend.

Robert Marlow : “Tous ces poseurs et ces punks sont venus parce que l’école d’art était tout près. C’était la première fois que je jouais dans un gros ampli, alors il y avait ce hurlement. Je ne pouvais entendre Alison à aucun moment et ce n’était que lorsque Vince m’a fait écouter plus tard une démo de portastudio qu’il avait fait de Only You que j’ai découvert sa voix. Il m’a demandé : Devine qui c’est ? Je lui ai répondu que je n’en avais aucune idée et il a dit : C’est Alison ! C’était bizarre”.

La salve d’ouverture du punk avait laissé Alison froide, ainsi que le seul homme des Vandals, Rob Allen. Robert Marlow : “Tout à coup, on était LE truc du coin – à cause de la voix d’Alison. Je pensais que c’était à cause de mon jeu de guitare, mais évidemment, ce n’était pas le cas ! On était influencés par X-Ray Spex, le Clash et les Pistols – tout le truc punk”.

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Vince Martin et Andy Fletcher étaient toujours profondément engagés dans une confrérie de jeunesse chrétienne à l’église méthodiste St Paul à l’époque. “Vince et moi avons été évangélistes de l’âge de 11 ans jusqu’à l’âge de 18, admet Andy. On allait à Greenbelt chaque année dès l’âge de 11 ans, c’est un énorme festival rock chrétien. On avait une vie sociale active qui tournait autour de l’église sept jours sur sept. Vince et moi étions du côté du sermon – à essayer de convertir les non-croyants. Vince était numéro trois dans la hiérarchie locale. Le samedi, il y avait un bar BB [Boys’ Brigade] où j’essayais de prêcher aux racailles. Bien sûr, on s’est fait éreintés pour nos croyances”.

Pour sûr ! L’ancien élève de Nicholas Comprehensive, Brian Denny – aujourd’hui rédacteur en chef de la rubrique monde du journal marxiste britannique le Morning Star – a admis d’un air penaud avoir une fois bombardé de boules de neige “les Chrétiens qui allaient à l’église sur Ballards Walk”.

Vince Clarke : “On prêchait dans la rue et dans toutes sortes d’endroits comme les cafés. On était terriblement branchés par ça. Tout le monde allait à Greenbelt. On faisait des excursions à Londres pour assister à ces trucs revivalistes chrétiens au Albert Hall. On allait en vacances, tout était très orienté vers les jeunes”.

Un membre nommé Chris Briggs était au centre de ces événements, Vince Clarke se souvient de lui comme étant “très influent sur nous tous – c’est aujourd’hui un prêcheur. Il savait très bien écouter les gens. La confrérie de la jeunesse était une sorte d’activité secondaire de l’église méthodiste à laquelle on allait, et c’était le meneur. On était une sorte de révolutionnaires de l’église, parce que les Méthodistes étaient assez pondérés. On allait sauver tout le monde dehors – presque comme des Pentecôtistes au sein des Méthodistes !”

Pour aller de pair avec cette remarque, Rob Allen maintient catégoriquement qu’il a vu Vince se balader près du Basildon College Of Higher Education portant un long manteau gris avec “Jesus Saves” (“Jésus sauve”) blasonné sur ses épaules. La religion a indéniablement fait sa marque sur la vie d’Allen.

Robert Marlow : “Quand tu grandis, adolescent, tu cherches des choses, non ? Et, je suppose, c’était ce que Fletch, Vince et d’autres personnes périphériques comme Rob Andrews faisaient”.

La musique était intégrale dans la confrérie chrétienne à St Paul à plus d’un titre, comme Andy Fletcher l’a confirmé : “C’est là qu’on a appris à jouer d’un instrument et à chanter – on a appris notre métier, je suppose”.

Avec Rob Allen engagé autrement avec Martin Gore, Vince Martin a repris ses travaux musicaux à l’église : “J’étais impliqué avec un autre gars qui s’appelait Kevin Walker – c’est aussi un prêcheur. On formait un petit groupe, un duo folk, qui jouait de la guitare et qui chantait. Il écrivait la majeure partie du truc, on faisait quelques reprises, et puis j’ai commencé à écrire des chansons – je ne sais pas pourquoi ni comment”.

Les chansons étaient peu astreignantes, pourtant dès le début, l’oreille de Vince Clarke pour un air mélodieux étaient évidente : “C’était des sortes de comptines heureuses – des trucs simplistes, mais toujours mélodiques”.

Kevin Walker jouait aussi de la batterie dans un groupe rock nommé Insight, avec le meneur de la confrérie Chris Briggs. Ils jouaient I Can’t Explain des Who avec d’obscures reprises religieuses, bien que Vince Clarke se donnait du mal pour faire remarquer que c’était “des chansons religieuses contemporaines, avec une pointe de folk”. Insight jouait régulièrement aux soirées de rencontre de St Paul et d’autres églises liées sur leur scène, impressionnant sans aucun doute les ados réceptifs Vince Martin et Andy Fletcher. Bientôt, Andy, aussi, exprimait un intérêt dans tout ce qui était musical.

Andy Fletcher : “Vince et moi avions un groupe quand on avait 16 ans nommé No Romance In China qui essayait d’être comme The Cure. On était à fond dans leur LP Three Imaginary Boys. Vince tentait de chanter comme Robert Smith”.

Vince a confirmé l’influence Cure : “On voulait être The Cure. J’ai une copie CD de ma première démo qui ressemble étonnamment à The Cure”.

Clarke est certain que No Romance In China, “le premier groupe auquel j’ai appartenu à avoir un nom et à avoir joué sur scène”, était un quatuor, compris de lui-même à la guitare et au chant, Andy Fletcher à la basse, la guitariste des Vandals Sue Padgett, qui travaillait au noir, ainsi que le batteur Pete Hobbs. Ceci dit, No Romance In China n’a joué sur scène qu’une seule fois – au pub The Double Six sur la Whitmore Way de Basildon.

Vince Clarke : “Il y avait une nuit jam le mercredi. Il y avait une batterie déjà installée là-bas et vous y alliez et vous faisiez ses chansons. On n’a fait que trois ou quatre morceaux. On écrivait nos propres chansons, on n’a même pas fait de reprises”.

Rob Andrews s’accorde sur le fait que No Romance In China était “un groupe assez axé sur la guitare” mais n’arrive pas à se rappeler que Sue Padgett faisait partie de sa composition. En 1979, Andy Fletcher était actif sur le plan musical, chose qui rendait perplexe Gary Smith, autre copain d’enfance de Rob Andrews et ancien ami de Vince Martin,  “parce que… comment dire ? Andy n’était pas vraiment branché par la musique tant que ça”.

Tout cela élude la question : est-ce que No Romance In China était effectivement bon ? Probablement non – si on doit en croire le journaliste de Basildon Mat Broomfield. “Andy était affreux à la guitare ! Personne ne connaissait vraiment Vince, mais il était très sérieux sur le fait d’être musicien – un peu comme John Lennon était le moteur des Beatles”.

Broomfield se souvient d’avoir vu Vince Martin, Andy Fletcher et possiblement Pete Hobbs répéter après la Boys’ Brigade dans leur vieux repaire de Ballards Walk, réserve de neuf mètres carrés, au milieu de sacs de vente de charité. Broomfield déclare aussi que l’habitude de Andy Fletcher de se dérober aux devoirs de la Boys’ Brigade en filant aux toilettes avec un journal lui a donné le surnom plutôt approprié, quoique grossier, de “bogroll” (“rouleau de PQ”) !

Robert Marlow : “Andy et moi, on est allés une fois voir The Damned à Londres. Fletch portait cette veste des chemins de fer avec des boutons de British Rail dessus ! Je me souviens de monter dans le train et il y avait ces filles de Basildon. Je ne me rappelle plus de leur nom aujourd’hui, mais je me souviens que Fletcher disait : Oh, c’était bien l’autre soir à l’église, Rob ? Alors j’étais là, à fumer ma clope, à essayer de paraître cool devant ces nanas et il rabâche l’église et la Boys’ Brigade !”

Cependant, Vince Martin a rapidement repéré le potentiel de son protégé de bassiste : “Fletcher était vraiment assez bon, il s’était acheté une basse et je lui ai en quelques sorte montré comment en jouer. Il était très passionné et enthousiaste – très avide d’écoute et d’apprentissage. Et c’est vraiment comment Depeche Mode a commencé, c’était juste Fletch et moi”.

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(1) En 1980, tandis que Depeche Mode se préparaient à sortir son premier disque, Vince Martin a adopté le pseudonyme de Vince Clarke. En ce qui concerne ce livre, toutes les citations directes sont attribuées à Vince “Clarke”. 

(2) Ticktackman, de ticktack, jargon utilisé par les bookmakers aux champs de courses pour indiquer les mouvements du prix d’un cheval, ou, dans le cas de Dennis, d’un chien. 

(3) Lorsqu’il a signé sur l’éphémère label de Vince Clarke, Reset Records, dans les années 1980, Rob Allen a suivi l’exemple de son mentor et a adopté le pseudonyme de Robert Marlow, tel qu’on le connait aujourd’hui. En ce qui concerne ce livre, toutes les citations directes sont attribuées à Robert Marlow. 

Traduction – 22 avril 2005

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