Rival pop

“Je pense que peut-être Vince Clarke disait en fait : Oublie d’être cool, laisse tomber tous les derniers vêtements à la mode, laisse tomber l’art, fais tout simplement des disques, et je continue à avoir tube sur tube. Ce gars aurait pu mettre votre secrétaire au sommet des charts ! Le groupe de garçons coiffeurs [Flying Pickets] a repris sa chanson [Only You] et en a fait un tube”.
– Rusty Egan, 2001

Loin des feux de la rampe, Vince Clarke était loin de ne rien faire. “Je n’avais pas de projet en particulier, autrement que rester à la maison à réfléchir”, a-t-il dit à Chris Bohn de Sounds, quelques mois après avoir quitté Depeche Mode. “Mais après une semaine, j’en ai eu marre de ne rien faire, donc j’ai décidé que j’aimerais faire Only You…”

Vince a commencé à travailler sur la tendre ballade synthétique presque immédiatement après avoir fini de tourner avec Depeche Mode en novembre 1981. “J’avais acheté un MC-4 et il pourrissait dans ma chambre depuis des mois. J’ai pensé que j’aimerais tripoter une de ces choses et que je n’avais jamais eu l’opportunité de faire quelque chose comme ça. Je voulais tout simplement l’opportunité de tripoter le matos que j’avais à la maison, en gros !”

Le MC-4 MicroComposer de Roland n’était pas le seul instrument technologique génial que Vince s’était acheté avec ses gains de Depeche Mode. Il avait également claqué environ 500£ dans un autre synthétiseur, le dernier né de Sequential Circuits Inc, le Pro-One – monosynthé analogique flexible à double oscillateur – avec la seule intention d’en jouer à partir du MC-4, afin de devenir un homme-orchestre électronique ad-hoc. Toujours heureux de parler technologie, Vince a simplifié son mode opératoire ainsi : “Je programme le séquenceur, et il déclenche le synthé ; j’ai utilisé un séquenceur nommé Roland MC-4. MC, ça veut dire MicroComposer, et le numéro 4 indique qu’il peut être utilisé pour contrôler jusqu’à quatre synthétiseurs en même temps – tout ça paraît terriblement compliqué, mais ce n’est pas le cas, vraiment. À partir de rien, je décode les bases d’une nouvelle chanson à la guitare. Quand tout marche bien, je prends le MC4 et programme les différentes parties. Quand il est connecté à une banque de synthétiseurs, le séquenceur va en faire jouer la basse à un, la mélodie à un autre, etc. Grâce à une petite console, je peux contrôler les notes jouées par les synthés, les step-tones, c’est à dire l’espace entre les notes, les changements de filtre et la forme des notes”.

L’ironie de cette percée était loin d’être un mystère pour Vince, qui a confessé en se dénigrant soi-même : “Je ne sais absolument pas jouer. On m’a élu 19ème meilleur claviériste de l’année dans Sounds, et je n’ai jamais vraiment touché le clavier ! Tout était programmé !”

Avec tant de contrôle musical à sa disposition, il n’est pas étonnant qu’Andy Fletcher ait remarqué par la suite : “Je pense que Vince pensait qu’il pouvait tout faire tout seul, et il l’a prouvé – il pouvait le faire seul”.

Quand le journaliste Ian Cranna a demandé s’il pensait entamer une carrière solo après son départ de Depeche Mode, la réponse de Vince a été inflexible : “Jamais je ne ferais de carrière solo ! Je n’ai pas ça dans le sang ! Je n’ai pas la confiance, je suppose”.

C’était ce manque distinct de confiance en soi qui a mené Smash Hits et compagnie à annoncer que Clarke avait d’abord l’intention d’offrir ses talents de compositeur “à quiconque intéressé, même Depeche Mode”. Avec l’assistance de quelques ruses de studio et les talents de promotion du publiciste de Depeche Mode, Neil Ferris, le groupe a cappella britannique Flying Pickets a emmené la chanson de Clarke Only You à la première place en novembre 1983.

Neil Ferris : “J’ai choisi Only You parce que c’était une des chansons de Vince et que je travaillais avec lui depuis le début de Depeche Mode parce que leur manager, Daniel Miller, est mon meilleur ami. Avec tout le respect que je leur dois, je n’aime pas vraiment les [Flying] Pickets”.

Clarke, en fait avait à l’origine offert Only You à Depeche Mode.

Andy Fletcher : “Il [Vince] a fait une petite tournée avec nous, et il était censé continuer à écrire des chansons. L’histoire, c’est qu’après avoir quitté le groupe, il est venu nous voir avec cette chanson, et il nous l’a chantée et Martin et moi, on a sorti : On dirait autre chose, on ne l’aime pas – c’était Only You ! C’est une erreur que tout le monde aurait pu faire – c’est une excellente chanson”.

Le souvenir de Martin de l’événement différait légèrement de celui de son collègue, mais le résultat était cependant le même : “Je pense qu’il a fait écouter Only You à Andy et Dave – il ne me l’a jamais fait écouter et ils ont pensé que ça sonnait comme autre chose”.

* * *

Ayant été sonné par ses anciens collègues, Vince Clarke a été forcé de se tourner ailleurs – une petite annonce du Melody Maker, en l’occurrence. La petite annonce a été placée par Alison Moyet, autre native de Basildon qui a assisté tout-à-fait par hasard aux mêmes cours de musique de Laindon High Road – mais ils ne se connaissaient pas.

Vince Clarke : “J’avais écrit cette chanson [Only You] et je voulais que quelqu’un la chante pour moi. Le numéro d’Alf était dans le Melody Maker, elle cherchait un groupe R&B roots« .

Alors qu’Only You aurait pu à peine être décrit comme du R&B roots, Vince a appelé. “J’ai passé une annonce pour un groupe blues roots et Vince a répondu”, confirme Alison Moyet.

Vince Clarke : “Je connaissais Alison de toute façon, parce qu’elle avait joué avec Rob [Allen avec les Vandals]. Je ne la connaissais pas vraiment. Tout le monde avait peur d’elle parce qu’elle a été dans un groupe punk ! Je ne lui avais jamais parlé, mais elle a mis une annonce pour trouver un groupe blues et je savais que c’était la sienne. Je savais que c’était une excellente chanteuse, alors j’ai répondu à son annonce en disant : J’ai fait un album [Speak & Spell], mais je ne suis pas un groupe blues. J’ai cependant cette chanson, alors ça t’intéresserait de passer la mettre en démo ? C’est ce qu’elle a fait – c’était fantastique !”

L’enthousiasme de Clarke pour les fruits de cette session d’enregistrement maison était tel qu’il a rapidement caressé l’idée d’étendre sa collaboration avec Alison – un album demandait à être fait. Mais avant qu’on lui donne une chance, le rajeunissement musical de Clarke a presque été tué dans l’œuf.

Enregistrer et sortir Only You s’est révélé plus difficile que prévu. “La réaction initiale a été très négative, a-t-il révélé. Je suis allé à Seymour Place, où Mute avait ses bureaux à ce moment, et j’ai fait écouter la chanson à Daniel, qui faisait le con avec son ARP 2600. Il semblait plus intéressé par ça. Mais ce même soir, il est arrivé que Sonet, la société d’édition, est venu avec ses grands patrons suédois – Sonet appartenait à des Suédois – et ils ont dit : C’est une chanson vraiment, vraiment bonne. Ils y ont répondu de manière très positive, mais je me souviens d’être sorti de cette réunion en pensant Voilà”.

Voilà ? “Tout ce que je me souviens, c’est que, quand j’ai commencé Yazoo, et que j’ai fait écouter la démo de Only You à Daniel et qu’il n’a pas réagit, j’ai pensé : Eh bien, voilà. Je suis de retour dans le monde du travail. Je dois me trouver un job maintenant. C’est fini. C’est la fin de ma carrière dans la musique. Et ça aurait presque pu se terminer là pour moi, je suppose”.

Vince Clarke avait encore au moins une alliée en la personne de Betty Page de Sounds qui était fan de son œuvre depuis le début. Très tôt, elle a soutenu sa dernière tentative musicale en date en mentionnant la cassette démo de Yazoo dans la playlist de son journal bien avant que quoi que ce soit du duo voie la lumière du jour. Ceci dit, Clarke n’avait pas nécessairement besoin de s’inquiéter, étant donné que Daniel Miller a rapidement changé de ton.

Only You de Yazoo – accompagné par l’électro-funk tout aussi appréciable de Situation – est devenu le 20ème single de Mute Records le 15 mars 1982, peu de temps après la sortie de See You de Depeche Mode. Malheureusement pour Vince et Alison, sa progression dans les charts n’était pas exactement aussi rapide que celle de leurs rivaux de Basildon plus établis.

Vince Clarke : “Only You est sorti rapidement après leur chanson. C’est juste que notre chanson a pris plus de temps pour entrer dans les charts, elle a pris des siècles – c’est ce qui est étonnant. See You a vraiment bien marché, vraiment rapidement, et j’étais vraiment jaloux, évidemment. Puis, semaine après semaine, Only You est monté, monté, monté. C’était tout simplement étonnant !”

Linette Dunbar, qui a connu Andy Fletcher à Markhams Close, avait passé un été à travailler aux côtés d’Alison Moyet dans la même usine de cosmétiques de Yardley qui avait brièvement accueilli Vince Clarke et Dave Gahan. Linette était ravie du succès de son ancienne collègue : “Alison était fabuleuse – chaleureuse et marrante. Elle m’emmenait sans cesse dans les vapeurs de la section des poudres qui était privée d’air. C’était affreux ! Alison nous a tous fait chanter Shout! à pleins poumons, tout en emballant du talc pour Marks & Spencer. Je me souviens d’entendre Only You pour la première fois. C’était dans Roundtable sur Radio One un soir, ça m’a donné la chair de poule. J’étais si excitée pour Alison. Elle y était arrivée, enfin !”

* * *

Quand Only You a finalement atteint la deuxième place des charts singles britanniques le 17 avril, les rivalités avec ses anciens collègues se sont intensifiées à un tel degré que Clarke a déclaré : “On s’est complètement brouillés. C’était terrible, vraiment. Quand Only You a mieux marché que See You, j’ai fait : Yes ! Dans votre cul ! C’était comme ça – comme des gosses”.

Les relations se sont encore plus détériorées quand Situation, la face B de Only You, a été au sommet des charts disco américains plus tard dans l’année alors qu’elle bouillonnait sous le Top 100 des très importants charts nationaux du Billboard. “Ils [Yazoo] ont emmené le master là-bas et ils l’ont américanisée en y ajoutant des bongos et un horrible break de synthé-jazz au milieu”, s’humiliait Andy Fletcher.

Martin Gore : “On a été surpris [que] Vince ait accepté ça, parce que Daniel était contre”.

Avec le recul, Vince Clarke n’en veut à personne : “Je ne regrette rien. Au bout du compte, ça a en quelque sorte marché pour toutes les personnes concernées. Je ne prends pas le temps de penser : Oh, qu’est-ce qui se serait passé si… ? Parce que la vie ne marchait pas comme ça, hein ?”

Andy Fletcher : “Alison n’a pas aidé : on doit faire attention avec elle parce qu’elle te tabasserait ! Elle était dans notre classe à l’école et c’était la meilleure bagarreuse de l’année. Il y a eu un moment quand on était dans ce petit bureau de Mute : elle pensait qu’on se moquait d’elle, et elle est venue me dire : Fletch, si tu te moques de moi à nouveau, je te casse littéralement les couilles ! Ne vous moquez jamais d’Alison Moyet, elle vous tuerait sur le champ”.

* * *

Comme la presse musicale l’a rapidement remarqué, Alison et Vince étaient certainement une paire inhabituelle. “À l’époque, Depeche Mode ne m’a jamais impressionnée, a-t-elle dit à Chris Bohn. Je n’écoutais jamais la musique des charts – je n’y ai même jamais été exposée avant d’être avec Vince, alors être impressionnée par ça ! Je n’arrive pas du tout à accepter le blues avec des synthétiseurs – on ne peut pas courber les cordes d’un synthétiseur, hein ?”

Non découragé, Clarke a encore plus alimenté sa réputation croissante de chercheur en synthé en cultivant une frange dandy exagérée et en donnant à One… Two… Testing la permission de reproduire très clairement les plans du panneau de contrôle des sons de synthé qu’il avait utilisé sur Only You. En prenant une page du manuel percussif fait maison par Daniel Miller, un tel schéma constituait la grosse caisse du tube. “Ils sont établis pour aller avec le synthétiseur qu’il a utilisé, le Sequential Circuits Pro-One, expliquait le magazine. Mais on peut convertir ses idées et ses schémas sur sa propre machine pour faire comme Yazoo”.

En fait, Clarke était si enthousiasmé par ce synthétiseur en particulier qu’il a accepté de donner son avis dessus pour One… Two… Testing dans son premier numéro. Il a chaleureusement conclu : “Je l’ai utilisé en studio pour pratiquement tout. J’ai très rarement trouvé un son qu’il ne peut restituer”.

Au moins, la puriste du blues Alison Moyet pouvait apprécier les paroles mûrissantes du maître du synthé : “Peu avant que je quitte le groupe (Depeche Mode), j’ai commencé à écrire des paroles plus simples, tout simplement plus sensées plutôt qu’absurdes ! Je pense qu’elles sont plus sérieuses – pas simplement plus sérieuses, mais pas que des mots pour des mots comme c’était le cas avant”.

* * *

De retour de leur première expérience extrêmement peu chaleureuse dans la Grosse Pomme, (1) Depeche Mode, récemment agrandi, a entrepris un séjour britannique de 14 dates pour promouvoir See You. Débutant au Top Rank de Cardiff le 12 février en finissant le 28 février à l’Hammersmith Odeon de Londres, la veille duquel le groupe a fait un concert inattendu au Bridgehouse de Canning Town. Le promoteur original, Terry Murphy, avait tenté de les payer la somme princière de 1000£ pour avoir rempli la salle jusqu’au plafond, mais le groupe a insisté pour que cet argent serve à rénover leur ancien repaire.

New Sounds, New Styles a rapporté que Depeche Mode “était assuré 22 000£ pour sa tournée britannique – d’avantage maintenant que l’Hammersmith Odeon est complet, donnant au groupe 5000£ pour un concert”. On était loin des 250£ par concert (moins 50£ pour la location de la sono) avec lesquelles le groupe survivait il n’y a qu’un an, même si la majorité de cette jolie somme à cinq chiffres était déjà passée dans le matériel, les lumières, les voyages et les hôtels avant que le groupe et son entourage posent les pieds dans le tour bus.

Réalités financières du business musical à part, le succès en lui-même continuait à apporter sa part de problèmes. Quand il a été interviewé par Johnny Black, un membre non identifié des Modes s’est rappelé : “On signait des autographes dans la loge après le concert de l’Hammersmith [Odeon]. Derrière la fenêtre, il y avait tous ces mecs qui essayaient d’entrer en criant : On vous a mis là et maintenant vous nous ignorez. Ce genre de choses nous blessent vraiment, parce qu’on essaye de signer le maximum”.

À l’époque, le Depeche Mode Information Service appliquait toujours sa règle de s’arranger à ce que tout ce que les abonnés envoyaient soit signé personnellement par le groupe. À peine un an plus tard, cela sera modifié en une requête polie stipulant que les fans n’envoient qu’un seul article chacun, ce qui était encore généreux compte tenu des circonstances.

Pour Alan Wilder, décrocher le concert de Depeche lui a fourni un nouveau synthétiseur – un Roland Promans, probablement choisi parce que c’était effectivement une version monophonique réduite du Jupiter-4 de la même société, utilisé auparavant par Vince Clarke. Comparé au PPG Wave 2 de Martin Gore, il n’était pas particulièrement tape-à-l’œil, mais il était programmable ; percée en elle-même maintenant que tous les instruments de Depeche Mode sur scène étaient construits ainsi. Un tel progrès faisait un plaisir fou à Martin Gore : “Les synthés programmables aident. On n’entend pas le urt, urt avant chaque chanson pour s’assurer qu’on a le bon son. Je ne sais pas comment on s’en est tirés avant. Avant, on montait sur scène pour s’accorder, on repartait et on revenait cinq minutes plus tard pour faire le concert. On a pensé à porter des masques ! Maintenant, on a des accordeurs électroniques silencieux”.

Le principal souvenir de Wilder de ces performances de février porte principalement sur les escapades de ses trois collègues : “Ils portaient tous des culottes de golf, des pullovers Haircut 100, étaient très timides et s’asseyaient à l’arrière du bus pour manger des chips avec leurs copines. Je suppose qu’à certains égards, ils semblaient naïfs à la première impression”.

Une autre preuve de la naïveté de Fletcher et Gore a été apportée par un ancien camarade de la Nicholas Comprehensive School qui s’est rappelé que la célèbre paire de Basildon a assisté à une discothèque de dernière année tenue au collège en 1982, pour en repartir dégoûtés quand le DJ a refusé de jouer un disque de Depeche Mode !

Avec son triumvirat de synthétiseurs, Depeche Mode, avec le fidèle quatre pistes à bobines TEAC 3340, était loin d’être un groupe pop conventionnel sur scène – ou, d’ailleurs, à la télévision. Faire le playback de See You sur Top Of The Pops pour la première fois reste gravé dans la mémoire d’Alan Wilder :

“C’était quelque chose qui durait toute la journée, principalement passé dans notre loge alors que l’équipe de la BBC menée par le syndicat prenait ses différents repas et pauses. Le public était constitué d’une dizaine de personnes qui étaient aiguillonnées comme du bétail pour qu’elles passent rapidement d’une scène à une autre. On a eu le douteux honneur d’apparaître dans la même émission que le one-hit wonder Adrian Gurvitz. Si votre mémoire n’est pas capable de ressusciter son inoubliable chanson, les paroles, c’était : Je vais écrire un classique, je vais l’écrire dans un grenier antique…– il y est toujours, apparemment !”

Après avoir fini sa deuxième tournée britannique en tête d’affiche, plus quelques passages obligatoires à la télévision Depeche Mode était en route pour l’Europe. Débutant par deux soirs aux Rock Ola de Madrid en Espagne les 4 et 5 mars, l’itinéraire a emmené le groupe au Danemark, en Allemagne, en Hollande, au Luxembourg, en France et en Belgique, avant de se terminer à Guernesey le 12 avril avec encore une fois Blancmange en première partie. Bénéficiant sans aucun doute de l’exposition au public de Depeche Mode, le duo du Lancashire a finalement décroché en octobre 1982 un tube du Top 10 britannique avec son Living On The Ceiling d’inspiration orientale.

Les nouvelles des escapades de la récente tournée de Depeche Mode, grâce au Depeche Mode Information Service, étaient à la fois bonnes et mauvaises : “Le groupe vient juste de revenir de ses concerts européens avec le récit de ses malheurs ! Apparemment, les trois synthétiseurs ont rendu l’âme à un moment ou un autre, le magnétophone s’est arrêté en plein milieu de New Life à quatre concerts et le bus est tombé en panne dans un village situé en pleine brousse luxembourgeoise. Cependant, toutes les salles étaient combles et tout le monde semblaient s’amuser”.

* * *

Le 26 avril 1982, Depeche Mode a lâché un autre single écrit par Martin Gore, The Meaning Of Love. Produit par Depeche Mode et Daniel Miller et enregistré par Eric Radcliffe et John Fryer, le morceau a été mis en boîte avec plusieurs autres candidats possibles à un second album au début du mois de février 1982 à Blackwing (sans la participation d’Alan Wilder).

Sa modeste face B était étrangement nommée Oberkorn (It’s A Small Town) – intitulée ainsi en reconnaissance d’un hameau belge quelconque.

Martin Gore : “On prend rarement la peine de regarder notre plan [de tournée] et alors naturellement, on pensait qu’on jouait à Bruxelles. Mais au lieu de ça, on s’est retrouvés à entrer dans un minuscule village nommé Oberkorn. C’était un village curieux à la population qui remplirait à peine les premiers rangs d’un théâtre normal, alors c’était assez fascinant pour nous de découvrir ce qui arrivera.

“Au lieu de jouer devant une poignée de gens, l’endroit était comble car des gens étaient venus de tous les alentours et même de l’étranger. Mais ce concert a eu une tournure intéressante. Quand on est revenus à l’hôtel, notre maison de disques nous a dit qu’alors que la face A de notre single était toute prête, ils avaient rapidement besoin d’un titre pour la face B. On n’a jamais été très bons pour les noms et la première chose qui me soit venue à l’esprit était le nom de ce village, Oberkorn. Alors c’est le titre qu’on a utilisé !”

La version maxi 45 tours désormais obligatoire de la chanson était intitulée The Meaning Of Love (Fairly Odd Mix) – description assez appropriée [“Mix assez bizarre”] étant donné que le groupe a augmenté l’arrangement simple de la chanson “avec un changement d’accord Stars On 45 (2) qui sort de nulle part”, selon un observateur. “On s’est bien amusés, a dit Dave Gahan au magazine One… Two… Testing, mais certains fans ont écrit en demandant ce qui n’allait pas dans notre nouveau disque. C’était un peu bizarre”.

Alors que The Meaning Of Love n’était pas nécessairement aussi fort que See You du point de vue des paroles, ou de l’arrangement, l’estimation critique de Valac Van Den Veen de Sounds de la “ligne mélodique” de la nouvelle chanson étant “identique à son dernier tube” est plutôt dure, sans dire qu’elle est totalement erronée !

Alan Wilder : “La presse britannique – musicale ou pas – aime bâtir les gens pour mieux les démolir la semaine suivante. Les journalistes musicaux en particulier aiment ce sentiment de puissance, parce que la plupart sont des musiciens ratés – et donc amers !”

Dave Gahan : “Ce qui me contrarie plus que tout en Grande Bretagne, c’est le genre de critique qu’on reçoit. On n’a jamais été opposés à la critique constructive et on peut recevoir les critiques désobligeantes de la presse musicale. En fait, on préfère les critiques, parce qu’on apprend souvent d’elles, mais les commentaires qui nous sont directement adressés au lieu d’être adressés à la musique nous mettent totalement en colère. Ça semble complètement hors de propos !”

Le succès de la récente tournée britannique du groupe garantissait pratiquement une autre entrée rapide dans les charts pour The Meaning Of Love. Tout en informant en grande hâte les fans qu’on avait conseillé à Andy Fletcher et Martin Gore de porter des lunettes à cause de leur mauvaise vue, le bulletin du Depeche Mode Information Service recommandait : “Avec la toute récente sortie du dernier single, il n’y a pas grand chose à dire à part : Faites-en un tube !” Hélas, le disque est resté à l’écart du Top 10 à la 12ème place le 8 mai, seulement deux semaines après sa sortie du 26 avril.

Par conséquent, en juin, le DMIS a annoncé : “Après la chute décevante de la 12ème à la 17ème place des charts le 18 mai, il est probable que The Meaning Of Love ne soit pas suivi d’une autre sortie avant quelque mois”. Ayant fait 40 concerts “traditionnels” dans 11 pays sur quatre mois, les deux premières semaines de juillet ont été déclarées “Vacances officielles des Modes”. Martin Gore et Anne Swindell sont partis vers le soleil du Portugal ; Andy Fletcher est parti faire un voyage en péniche alors que Dave Gahan et sa fiancée Jo Fox sont partis vers l’île grecque de Kos le 29 juin. On a dit à tous ceux qui voulaient faire au revoir à ce dernier couple qu’il “décollerait de Gatwick vers 11h du matin”.

Pour aggraver les choses, la performance du single ne souffrait pas la comparaison avec la présence de 14 semaines dans les charts de la chanson même que Depeche Mode avait auparavant refusée. Dès qu’Only You est sortie des charts, une autre chanson de Vince Clarke était prête à la remplacer. Combinaison classe d’accroches de synthé entraînant, de la voix exubérante d’Alison Moyet et d’une ligne de base martelante capable de mettre le feu aux dancefloors, Don’t Go de Yazoo ne pouvait pas ne pas impressionner. Le 17 juillet, elle a atteint la troisième place des charts singles britanniques. Voilà ce que valaient les peurs de Clarke que sa carrière soit fichue.

Dans The Face, Lesley White a résumé la formule gagnante de Yazoo et a même réussi à insérer un coup de patte à peine déguisé contre Depeche Mode : “Alors que Clarke dirige l’opération Yazoo et appuie sur les boutons, Alf génère l’émotion avec un style vocal étonnamment fort, subtil, humanisant (la touche féminine ?) et prouvant que la musique à la Mode n’a pas besoin de voix sirupeuse et de jolis garçons avec des nœuds papillon pour avoir des chances de succès commercial”.

Même s’il semblait que le courant tournait en défaveur de Depeche Mode sur son territoire, le fait demeurait : Mute Records avait désormais deux groupes qui fonctionnaient dans les charts au sein de sa liste d’artistes en expansion. “Il n’y a aucun talent là-dedans, disait modestement Daniel Miller. Je n’ai pas demandé à Vince de quitter Depeche Mode et de se mettre à travailler avec Alison Moyet en disant : Hey, vous pourrez être des stars !”

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Depeche Mode est retourné au Ritz de New York le 7 mai pour commencer une tournée américaine de huit dates, jouant devant des publics intrigués et par occasions enthousiastes à Philadelphie, Toronto, Chicago, Vancouver, San Francisco et Pasadena, avant de clôturer au Roxy de Los Angeles neuf jours plus tard. En acceptant les différentes cultures impliquées, la réaction outre-Atlantique envers Depeche Mode a laissé Dave Gahan perplexe : “Aux États-Unis, on semble attirer des aficionados musicaux ou le côté intellectuel du business musical, ce qui est vraiment bizarre. En Grande Bretagne, on est très connus, et on a beaucoup de fans du type habituel – beaucoup de jeunes filles, naturellement. Mais aux États-Unis, on ne reçoit pas du tout ce genre de réaction. Les gens qui viennent en coulisses ou à nos concerts ont tendance à être plus select. C’est assez bizarre et on ne sait pas comment réagir”.

Bien qu’encore une fois tourmenté par de pénibles anicroches techniques tout au long de la tournée, le groupe a été capable de s’en moquer, grâce aux indispensables talents d’intervention de Daniel Miller.

Andy Fletcher : “Le Roland, le Moog, le PPG – ils causaient tous des problèmes. On a dû louer un autre Source et Danny l’a programmé en 45 minutes avant le début du concert ! Et puis quand on est montés sur scène, il y a eu un gros bruit et on pensait que le PPG avait explosé. C’était la sono – même ça partait en vrille ! À Pasadena, rien ne marchait – le son était vraiment fort, comme à un concert punk. On n’entendait rien de ce qu’on faisait. À Philadelphie, on est partis après le set et ils demandaient tous un rappel, et tout à coup, le [Moog] Source a commencé tout seul à faire eep, urp, oop, oop et à faire du bruit. Le public croyait que c’était le rappel !”

“On n’était pas vraiment techniciens, a dit Fletcher à Sounds. On ne pouvait rien réparer. Si ça ne marchait pas après un bon coup de pied, on devait le jeter”. En vertu de cet aveu, Depeche Mode ne s’accordait pas avec l’image mi-musicien, mi-chercheur scientifique qui était projetée par une nouvelle génération d’artistes synthétiques comme Thomas Dolby, qui est même allé jusqu’à intituler son premier album de 1982 The Golden Age Of Wireless (“L’âge d’or de la TSF”). Dolby a certainement présenté à EMI un dilemme marketing, un premier communiqué de presse disait : “Sa production théâtrale est un hybride bizarre de musique générée par ordinateur, de clip vidéo, de diapositifs et de projections, peut-être plus proche du théâtre d’avant-garde ou de l’art de performance que du rock’n’roll”.

* * *

Quand Depeche Mode est rentré aux Blackwing Studios en juillet 1982 pour commencer à travailler sur son second album capital, Alan Wilder a reçu un choc : “Quand le temps est venu d’enregistrer le second LP, j’avais donné ma part de travail et je pensais que l’implication m’était garantie. Je devais contribuer quelque chose. Pourtant, ils [Depeche Mode et Daniel Miller] ont dit non. Le problème était qu’ils devaient se prouver quelque chose. Les trois ne voulaient pas que la presse dise qu’ils ont embringué un musicien pour faciliter les choses après le départ de Vince. J’étais assez vexé et j’avais de la rancune par rapport à ça”.

D’une perspective plus détachée, Wilder a été capable d’offrir une perspective différente : “Il y avait un degré de prudence chez les autres – surtout Daniel – envers ma musicalité ; on se référait souvent à moi comme le musicos, ce qui, dans une atmosphère post-punk, était sans aucun doute quelque chose dont il fallait se méfier”.

En juillet 1982, Alan Wilder était loin d’être dans la position de négocier : “J’aurais aimé avoir été impliqué en studio pour cet album [le second], mais Daniel Miller m’a dit – le groupe ne m’en a jamais parlé – qu’on n’aurait pas besoin de moi”.

Ignorant l’option évidente de quitter le groupe, pour le moment, Wilder attendait simplement son heure.

*

(1) Tout à fait par hasard, la première incursion américaine de Yazoo était tout aussi désastreuse. Selon un reportage de l’Evening Echo de Basildon (13 octobre 1982) : “Le groupe à succès Yazoo a été démoli par une incroyable menace de procès à 3,5 millions de £ – dans un différent sur son nom inhabituel”. Bien qu’Alison Moyet ait à l’origine baptisé le duo d’après un obscur label de blues américain, elle ne savait pas qu’un tout petit groupe de rock américain se faisait déjà appeler Yazoo. Au lieu de courir le risque d’être traînés devant les courts, Vince et Alison ont accepté être annoncés sous le nom de Yaz pour leurs premières – et dernières – performances américaines. 

(2) Starsound (alias le producteur de disques hollandais Jaap Eggermont) a inscrit trois tubes dans le Top 20 britannique sous le nom de “Stars On 45” en faisant chanter à des choristes des extraits de vieilles chansons populaires sur une boîte à rythmes monotone. 

Traduction – 17 mai 2006

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