Tribulations de quatre Anglais en Allemagne

“Une bonne chose sur notre carrière, c’est qu’elle a été très progressive. On a frappé fort dans ce pays, mais ce n’est qu’avec Construction Time Again que l’Europe a commencé à plus s’intéresser à nous”.
– Martin Gore, 2001

Le premier fruit de “pop expérimentale” de Depeche Mode a vu le jour avec la sortie d’un nouveau single – le huitième du groupe – en anticipation du larguage de Construction Time Again. Le Depeche Mode Official Information Service n’a pas perdu de temps avec son annoncement de juin 1983 : “Depeche Mode sortira un nouveau single, écrit par Martin, en juillet, qui sera suivi par un nouvel album intitulé Construction Time Again. Le 45 tours, qui n’a pas encore de titre, même s’il a été enregistré, sera disponible à la fois en 45 tours et maxi 45 tours au milieu du mois de juillet”. Manifestement, la difficulté déclarée de Martin Gore à sortir des titres de chansons était encore problématique.

Everything Counts s’ouvrait avec un motif de grosse caisse et de caisse claire puissant et lourdement traité – grâce à la boîte à rythmes digitale “bas prix” à 995$, le Drumulator de Emu Systems, Inc. – parfaitement synchronisé sur un son de frottement réverbé. “C’est un sample, reproduit via l’Emulator original”, a expliqué Alan Wilder. Le claviériste n’arrivait pas à se souvenir de la source exacte de ce son unique, en spéculant : “C’était probablement le résultat de nos diverses expéditions autour des chantiers de Shoreditch dans l’Est londonnien”.

La valeur de la production du disque brillait d’un lustre sonore qui convenait à l’équipement et au studio hauts de gamme à disposition du groupe. Mais il y a utiliser la technologie et savoir quand utiliser la technologie. Everything Counts rentrait indiscutablement dans la dernière catégorie – grâce, en grande partie, aux contributions de Daniel Miller et de Gareth Jones. De manière plus importante, la capacité de Martin Gore à sortir une bonne mélodie pop transparaissait dans l’impressionnante mixture musicale avec un refrain mémorable. Gore a choisi de chanter le refrain avec Wilder maniant habilement son harmonie vocale. Le résultat contrastait bien contre le bariton habituel de Dave Gahan qui portait le reste du morceau.

Cinq jours après la sortie du single le 11 juin, Gary Bushell a livré une critique cinglante pour Sounds : “Et le groupe continue à jouer… que les membres de Depeche Mode soient en réalité morts ou vifs est une question qui déconcerte la profession médicale depuis des années”. “C’est un connard”, a craché Dave Gahan dans Sounds une semaine plus tard quand on lui a rappelé la critique constructive de Bushell.

Mark Cooper de No. 1 était plus charitable. “C’est leur mélodie la plus forte depuis longtemps et un portrait irrésistible du monde des affaires britanniques”. Parallèlement, le collègue de Cooper chez No. 1, Paul Bursche a fouillé plus profondément dans les sentiments de la chanson quand il a interviewé le groupe : “Il se concentre sur les attitudes hypocrites qui abondent dans l’industrie – et pas seulement dans le domaine musical, mais partout où il y a de l’argent en jeu. Gore délcare que derrière tous les idéaux et les motivations réside de l’égoïsme à l’état pur”.

“Je ne suis pas personnellement amer, a dit Gore à Bursche. Je mène une vie assez bonne ; c’est juste des choses que j’ai remarquées”.

Pour le public qui achète des disques dans son ensemble, les sons samplés et les sentiments sauvages jouaient probablement un rôle secondaire auprès du refrain entraînant de la mélodieuse chanson. “Beaucoup de gens fredonneront tout simplement l’air sans jamais y penser, juste parce que le rythme est bon – c’est exactement ce que ma mère fait”, a admis Dave Gahan. Le 23 juillet, Everything Counts s’est hissé à la sixième place, représentant par conséquent le plus haut placement dans les charts de Depeche Mode depuis See You même si son parcours de 11 semaines dans les charts a en fait dépassé ce single d’une semaine. Loin d’apaiser toute peur de popularité sur le déclin que le groupe aurait pu entretenir en silence (à la lumière de leurs deux précédents singles qui ont échoué à percer dans le Top 10), Gahan était très conscient de nouveaux prétendants comme Tears For Fears qui empiêtaient sur leur territoire : “Chaque single pour moi est une vraie inquiètude, parce que je me demande si ces gens veulent toujours nous connaître. Je pourrais nommer dix groupes qui ont eu beaucoup de succès l’année dernière, et on n’a quasiment rien sorti”.

Néanmoins, non seulement Everything Counts représentait un bond en avant dans le développement du son de Depeche Mode, mais également dans la manière dont le groupe était représenté sur scène. Grâce à un réalisateur compétent (Clive Richardson) le clip qui accompagnait la chanson était enfin regardable. “On sentait qu’après les années Julian Temple, on avait besoin de durcir non seulement notre son, mais notre image aussi, pensait Alan Wilder. Clive avait beaucoup de nouvelles idées qui n’impliquaient pas de storyboards où on avait besoin de jouer la comédie”.

Ceci dit, le clip nécessitait un certain degré d’interprétation puisque les trois claviéristes de Depeche Mode étaient représentés en joueurs d’instruments plus visuellement excitants. Andy Fletcher interprétait un motif contagieux de trois notes sur une chalemie, précurseur du hautbois moderne – effectivement extinct dans la musique européenne depuis le XVIIème siècle ; Alan Wilder s’occupait d’un motif plus stimulant rythmiquement sur un xylophone en bois ; et Martin Gore était vu en train de jouer le pont instrumental de 16 mesures sur un Mélodica – jouet hybride de clavier et harmonica populaire dans le reggae jamaïcain. La réalité était que tous les sons étaient samplés pour le single, mais leurs équivalents dans le clip semblaient intriguants sur diverses images de Berlin.

“La vidéo de Everything Counts a été faite à Berlin – de vraies stars, s’enthousiasmait Andy Fletcher. Je ne dirais pas que je suis fier des premières vidéos. Je pense qu’on était utilisés comme cobayes d’idées louches dans certaines. Mais c’était vraiment le début des clips, de toute manière. C’était tous des clips de type storyboard, et on devait beaucoup jouer des rôles. On n’était pas vraiment bons à ça. On s’est rendu compte qu’on n’allait pas être les nouveaux Beatles”.

Sur le sujet de vidéos, le lourd travail de Depeche Mode en termes de composition et de finition de Construction Time Again, il semblait de plus en plus invraisemblable que la vidéo enregistrée à l’Hammersmith Odeon lors du concert du groupe (25 octobre 1982) voit la lumière du jour comme il avait été projeté auparavant. Selon le Depeche Mode Official Information Service : “Le travail nécessité pour finir la cassette [vidéo] a dû être mis en veilleuse au moins jusqu’à août [1983] auquel moment le film aurait eu presqu’un an et Depeche Mode pensent qu’ils préfèrent sortir de nouvelles choses à cette date”.

Au lieu de cela, plus d’enregistrements d’époque – à savoir New LifeBoys Say Go!Nothing To Fear et The Meaning Of Love – ont été associés à Everything Counts le 1er août, afin de former un autre maxi 45 tours en édition limitée, qui complètait le maxi 45 tours standard déjà sorti qui comprenait Everything Counts (In Larger Amounts) avec Work Hard (East End Mix). Autre composition commune de Martin Gore et Alan Wilder, le refrain mantra de cette dernière était à peine mémorable et s’est avérée par la suite être la dernière collaboration entre les deux, non pas que cette décision ait gêné Wilder : “À un moment, j’ai essayé de persuader Martin à coécrire parce que je pensais qu’en tant qu’équipe on pourrait être capables d’écrire de bonnes chansons ensemble, mais il a complètement zappé l’idée. Ça ne l’intéressait pas du tout. D’accord”.

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“Dès que les gens entendent le nom [Depeche Mode], ils commençent à penser qu’il y a un autre single de pop douce”, a dit Andy Fletcher en grommelant durant une autrre tournée obligatoire d’interviews promotionnelles avant la sortie de Construction Time Again. “J’espère que les gens vont bien écouter le nouvel album. Ils pourraient être surpris !”

Dave Gahan pensait évidemment de la même façon durant une conversation avec Sounds : “On a plus de confiance maintenant – et je pense que ça se voit dans le nouvel album ; ça se voit plus. Je me sens beaucoup plus confiant pour chanter désormais ; on a tellement fait de progrès depuis le premier album. J’espère juste que les gens nous donneront une chance. Ce qu’on peut leur donner, c’est qu’on pense que c’est un album à 100 pour cent”.

Bien que Everything Counts était plutôt gentil sur le point de son contenu mélodique, quand il est sorti le 22 août 1983, Construction Time Again présentait une pochette fantastique de Brian Griffin sur laquelle un ouvrier industriel torse nu brandissait un marteau de forgeron sur le flan d’une montagne – le Mont Blanc dans les Alpes suisses – avec un autre pic montagneux visible au loin. Cette fois, la presse musicale a saisi la déclaration visuelle, avec Johnny Waller de Sounds qui a commenté : “Même s’ils nient toutes sympathies ouvertes pour le communisme voire une sorte démocratique de socialisme… le pochette du nouveau LP présente un homme qui brandit un marteau. Le précédent [A Broken Frame] montrait une femme avec une faucille. Le lien peut être fait”.

Alors est-ce que Depeche Mode était devenu politique du jour au lendemain ? Et si oui, quel était leur ordre du jour ? Le fait que l’ouvrier socialiste représenté sur la pochette balançait son marteau de droite à gauche en disait soi-disant long. Le collaborateur du NME adhérent du SWP (Socialist Worker Party – Parti Ouvrier Socialiste) “X Moore” (alias Chris Moore) était déterminé à découvrir le fin fond du demi-tour apparent de Depeche Mode. Continuant sur le thème de la construction, quand il a finalement rattrapé ses camarades durant leur performance au Ulster Hall de Belfast (10 septembre 1983), X Moore a voulu savoir “qu’est-ce qui a besoin d’être construit alors ?” Alan Wilder était incapable de trouver ses mots, et n’a pu qu’offrir “De toutes nouvelles façons de penser” en piètre réponse.

Wilder avait en fait contribué deux des chansons qui poussent le plus à la réflexion sur l’album. “Ce n’est qu’au moment du troisième album, Construction Time Again, que les choses se sont assez détendues pour que je puisse présenter une ou deux chansons, et, avec Gareth Jones, quelques idées plus radicales”, a-t-il plus tard révélé. Étant donné que la fin de guerre froide était encore loin, Two Minute Warning se centrait sur la menace d’une guerre nucléaire qui était épouvantablement réelle dans la Grande Bretagne de Thatcher. “J’aime vraiment l’idée des gens qui fredonnent Two Minute Warning sans se rendre compte de quoi elle parle”, a dit Wilder à Johnny Waller de Sounds. “C’est presque surréaliste – la possibilité d’un holocauste nucléaire est tellement terrifiante, mais en fait la retourner et essayer de la rendre belle – et la mélodie est très légère et dynamique – est plus un défi que de la rendre lugubre”.

The Landscape Is Changing portait sur un sujet tout aussi pessimiste. “J’ai vu un documentaire à la télé sur la pluie acide qui m’a donné l’idée de The Landscape”, a admit Wilder.

Des sujets lourds pour ce que beaucoup considéraient encore comme un groupe synthétique poids plume.

Alan Wilder : “Je pense que les aspects politique des premières chansons de Depeche Mode avaient plus à voir avec l’âge qu’avec tout grand désir de faire une déclaration – on était loin d’être Billy Bragg ! On n’avait jamais de point de vue politique collectif. On avait tous des idées différentes sur la plupart des choses – malgré nos milieux sociaux – et à part les morceaux sur Construction Time Again, je pense que vous auriez beaucoup de mal à trouver autre chose qui était directement motivé par la politique”.

Andy Fletcher a trahi un balancement vers la droite quand il a fait connaître ses propres croyances politiques. “Je ne suis pas totalement socialiste, je suis très patriote, très pro-britannique. Je sais que certains pensent que ce n’est pas bien, mais je ne peux m’en empêcher. Je ne crois pas qu’on devrait abandonner notre côté à la force de dissuasion nucléaire. Si on rendait nos armes nucléaires, l’envergure de la Grande Bretagne disparaîtrait. Je suis un peu soldat au fond”.

Mat Snow du NME a noté avec finesse que Construction Time Again était une nouvelle voie. “Vous n’y trouverez pas de Meaning Of Love, de See You, ni même de Leave In Silence, a-t-il écrit. Construction Time Again évite le personnel. Il est sur sa propre tribune, pensant à voix haute sur le monde et ses malheures avec une voix à la fois perspicace, incertaine, naïve et gauche. Mais il y a une honnêteté, presque timidité, qui vous convainc que Depeche Mode n’est pas qu’un autre groupe de pop stars à deux balles qui se vantent de la ligne de parti pour recueillir de la crédibilité intellectuelle. Ils ont fait un disque audacieux et agréable. C’est aussi simple que cela”.

Martin Gore : “X Moore déclare que l’album [Construction Time Again] était pratiquement une réécriture du Manifeste communiste. Je veux dire, c’est tout simplement débile. Les chansons ne sont pas plus politiques que celles de bon sens”.

Quant au contenu de l’album socialiste sensé, Pipeline était un exemple quasi parfait de la tentative de Depeche Mode de gonfler le budget avec la technologie de sampling encore naissante.

Andy Fletcher : “Quand on a réellement fait l’album, on est partis dans une expédition de chasse aux bruits. On est allés à Brick Lane, on a tapé tout et puis on l’a enregistré, alors on a tout rapporté en studio et on a tout mis dans le clavier [le sampler]. C’est comme ça qu’on a fait le morceau Pipeline – en frappant de la tôle ondulée et des vieilles voitures. Le chant a été enregistré dans un tunnel de Shoreditch – on entend le train aux trois quarts de la chanson, ainsi que l’avion. c’est vraiment intéressant de faire ça”.

Dave Gahan : “Pipeline était très expérimentale dans le fait que tous les sons dessus ont été fait par nous dans la rue à frapper des trucs, enregistrant ça et en rejouant ça de manières différentes – même le chant a été enregistré dans un tunnel !”

Il a plus tard légèrement révisé son opinion : “Malgré ses défauts, je pense toujours que [Construction Time Again] est l’un de nos albums les plus purs. Musicalement, je devine qu’une partie était forcée. Peut-être qu’on a fait trop d’efforts à l’époque. C’était un changement énorme pour nous, à la fois musicalement et lyriquement. On tentait de sampler trop et d’essayer de donner un message sans trop penser à la structure de la chanson. On ne comprenait rien, vraiment. On allait partout et on passait des jours à sampler les sons de chantiers, comme des mômes avec un nouveau jouet. On a passé trop de temps et d’énergie à faire des recherches pour l’album, sans vraiment se concentrer sur les chansons”.

Alan Wilder : “J’aime Construction Time Again, à cause de sa fraîcher et de son ambition à avancer. On peut entendre que tout ce qui est bon dans ce LP dans Everything Counts, par exemple. Non seulement Martin s’est détaché de son style d’écriture très poppy – s’aventurant vers des sujets plus divers – mais le sampler est apparu sur la scène pour la première fois. Pour moi, il y a une intégrité positive sur le LP”.

Gareth Jones : “[Construction Time Again] était un grand pas en avant pour le groupe, pour moi et pour l’électropop”.

D’un point de vue de 1983, le propagandiste principal Andy Fletcher pensait que le groupe était fier de ce qu’il avait fait : “On a un son vraiment unique aujourd’hui ; personne ne sonne comme nous – surtout nos derniers trucs – et on s’améliore grandement. Cet album devrait être L’ALBUM ; il sera l’un des albums de l’année, je pense”.

Dave Gahan était tout aussi optimiste quant aux perspectives à l’époque : “C’est juste une humeur différente – le deuxième album était assez déprimant parce que c’est l’humeur qu’on avait à l’époque… mais l’ambiance en studio cette fois était définitivement optimiste ! Alors c’est un album optimiste”.

Fletcher et Gahan devaient en partie remercier Alan Wilder pour cette ambiance positive. “Je n’avais pas de problème à m’impliquer – les autres n’étaient pas particulièrement intéressés par le studio, a dit Wilder. La personne la plus protectrice était en fait Daniel Miller, qui contrôlait énormément la direction du studio à l’époque”.

Daniel Miller : “Alan est un musicien extrêmement talentueux – et techniquement talentueux –, et aussi il sait vraiment jouer du clavier. Il a un très bon sens de l’arrangement et il aime travailler en studio, ce qui n’est pas vraiment le cas des autres. Quand il a rejoint le groupe, il a en quelque sorte pris la place de Vince Clarke – il a écrit quelques chansons, mais il n’était pas le compositeur. Martin a toujours été très bon sur le plan mélodique – et [sur le plan] de l’arrangement, mais Alan a donné un plus à ça aussi. Il était plus sérieux qu’ils n’étaient ; c’était un musicien pro auparavant et je pense que c’était une opportunité de faire fonctionner les choses. Je me sentais à l’aise avec lui et il essayait de nous montrer sous un bon jour. Ce n’était pas un petit boulot, il était définitivement là sur le long terme”.

Vince Clarke, qui a plus tard travaillé main dans la main avec Gareth Jones lui-même, était dans le secret de quelques informations concernant les pratiques de travail de son ancien groupe : “Je ne m’en étais pas rendu compte, mais quand Gareth travaillait avec eux, Alan faisait tout le travail, pour ainsi dire – tous les trucs en studio. Alors je suppose qu’il a en quelque sorte repris mon rôle. Martin apparemment a pris un poil dans la main parce qu’Alan était plus intéressé par les aspects techniques du studio”.

L’engagement de Wilder pour la charge dont il était responsable a resplendi quand il a parlé de Construction Time Again à Johnny Waller de Sounds : “On fait cet album – y compris écrire les chansons et faire les démos – depuis le début de l’année, ainsi c’est huit mois de nos vies. On doit être confiants que ce qu’on sort est en fait ce que tu as entendu dans ta tête quand tu as entendu la chanson pour la première fois”.

Gareth Jones : “Alan et moi, on était très intéressés par les studios et la technologie d’enregistrement, et explorer aussi loin que possible. Daniel était, bien sûr, complètement branché par l’expérimentation aussi. Construction Time Again était vraiment un voyage de découverte pour nous tous”.

Alan Wilder : “La composition ne m’est pas venu naturellement. Mais je sentais que je devais participer au processus. Cependant, il est apparu clairement que mes forces résidaient plus dans le placement des sons et la structuration de la musique, et je suppose que mon éducation classique a joué un rôle dans tout ça. Ce que j’ai vraiment apporté était un enthousiasme et un désir de plus expérimenter. J’étais également désespéré qu’on soit pris plus au sérieux, ce qui voulait dire produire un son plus sombre et plus lourd”.

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Avant de repartir sur les routes pour promouvoir Construction Time Again, Alan Wilder est parti en vacances avec Dave Gahan et Jo Fox à Lanzarote dans les Îles Canaries, Andy Fletcher n’a pas bougé de Basildon (à part un jour à Clacton) tandis que Martin Gore s’est dirigé vers Berlin pour passer du temps avec sa petite-amie Christina Friederich. En août 1983, Jo Fox a annoncé qu’elle reprendrait la direction du Depeche Mode Official Information Service de chez ses parents au 42 Hillway, Billericay, Essex, après le départ compréhensible d’Anne Swindell à cause de “problèmes personnels”. (Dans un entrelas d’aventures amoureuses, Anne est plus tard sortie avec Vince Clarke pendant un temps.)

Jo a trouvé bon de mentionner que Dave Gahan avait échoué à son permis de conduire le 27 juillet : “Il est tombé sur un moniteur très vieux et grincheux qui l’a fait échouer pour deux petits points idiots et avait généralement une dent contre lui. Pas dissuadé pour autant, Dave s’est inscrit pour un deuxième essai”.

Quand le Construction Tour 83 de Depeche Mode est parti sur les routes le 6 septembre, s’arrêtant deux soirs à The Regal de Hitchin, Len Wright Travel et Eurotrux ont transporté le groupe et une équipe de 12 personnes pour monter la scène – dont Daryl Bamonte, désormais promu au statut de gestionnaire scénique. Le concepteur de la scène Dave Allen a élevé les trois instrumentalistes et leurs claviers sur des estrades alors que l’éclairagiste et mixeur Jane Spiers, “la fille la plus amusante de l’entourage”, selon Andy Fletcher, a donné visuellement vie au spectacle.

La dernière setlist en date penchait lourdement vers Construction Time Again avec une quasi indifférence envers ses prédécesseurs, s’ouvrant avec Everything Counts avant de continuer : Now, This Is FunTwo Minute WarningShameSee YouGet The Balance Right!Love, In ItselfPipelineThe Landscape Is ChangingAnd Then…PhotographicTold You SoNew Life et More Than A Party avec The Meaning Of LoveJust Can’t Get Enough et Boys Say Go! ou Work Hard réservés pour les rappels.

Reproduire la nature plus complexe des nouvelles chansons sur scène a dicté une sélection variée d’instruments dernier cri – un polysynthé digital aérodynamique Yamaha DX7 et le sampleur Emulator dans le cas de Martin, tandis qu’Alan Wilder et Andy Fletcher restaient résolument analogiques, avec leurs respectifs polysynthés programmables Roland Jupiter-8 et Oberheim OB-8 qui pesaient froidement à 3999 £ et 4418 £ pièce. Il est intéressant de noter que des taux d’échange déroutants dictaient que les acheteurs d’Oberheim au Royaume Uni dépensaient en gros le double de ce que payaient les clients américains – pas qu’Andy Fletcher en serait dérangé à la lumière des gains financiers de Depeche Mode.

Désormais, Fletcher, Gore et Wilder s’étaient confortablement installés dans des positions sur scène qui resteront pratiquement inchangées. “Étant petit et d’apparence bizarre, Martin a toujours semblé paraître meilleur au milieu, a commenté Wilder. Je choisis toujours la position la plus proche de la table de mixage pour communiquer avec l’ingénieur du son [Andy Franks, dans le cas du Construction Tour 83]”.

Mat Snow du NME a été impressionné par le résultat : “Leur concert est un soigneux mélange de spectacle et d’intimité. Alan Wilder et Martin Gore apparaissent les premiers sur scène, enveloppés peu à peu dans de la fumée tandis qu’ils préparent une ouverture instrumentale tourbillonnante. Puis arrive Andy Fletcher, aussi aimable et léger qu’il est. Contenant ses nerfs en coulisses, il allume nonchalament le magnétophone qui se tenait au milieu de la scène alors qu’il avance tranquillement vers son synthétiseur. Uniquement par la fait d’appuyer sur ce petit bouton, il résume le charme de Depeche Mode ; la technologie de leur fabrication musicale est instantanément démistifiée. On n’a pas besoin d’être un génie, ni riche, ni beau pour tenter sa chance. Tout comme cet autre quatuor de garçons ordinaires d’il y a 20 ans, Depeche Mode établit u rapprochement entre l’interprête et le public en montrant la magie potentielle dans les choses les plus familières et les plus accessibles”.

De l’autre côté de la Mer d’Irlande, Belfast a accueilli la machine de tournée toujours rondement menée au Ulster Hall le 9 septembre. “C’était intéressant – d’autant plus que le dernier album en date n’était pas encore sorti là-bas à l’époque, a noté Gore. Mais les nouvelles chansons ont été très bien reçues. Après tout, je pense que le public là-bas est un peu plus fou de toute manière”.

Désormais responsable de la garde-robe et du maquillage sur les routes avec son fiancé, l’enthousiasme de Jo Fox pour la légendaire hospitalité irlandaise s’est répandu dans la livraison d’octobre du bulletin du Depeche Mode Official Information Service : “L’un des meilleurs concerts a dû être l’Ulster Hall de Belfast ; tout le monde était sur ses gardes d’aller là-bas pour des raisons évidentes, mais ça en valait le coup étant donné qu’ils ont joué devant une salle comble d’Irlandais très appréciatifs qui vont très peu voir des groupes sur scène à cause des problèmes. Le spectacle de Depeche a extrêmement été bien accueilli sur toute la tournée, avec d’excellentes lumières d’une jeune Néozélandaise [Jane Spiers] ; c’était, au fond, une série grandement divertissantes de concerts pour le groupe et le public, aussi”.

Contrastant visiblement avec les tournées précédentes, Daryl Bamonte a depuis insinué que c’était l’année où “l’hédonisme total” est entré dans le cercle Depeche Mode ; ce qui s’est exactement passé en coulisses au nom du divertissement n’a pas été rendu publique. “Je ne dis pas qu’on ne s’adonne pas à ces choses, a admis Dave Gahan avec une timidité feinte. C’est juste que si c’est réellement le cas, ça ne sort pas. Je veux dire, la plupart des groupes travaillent pour des sociétés vraiment grandes et il y a toujours quelqu’un qui va voir la presse. Notre société est si petité qu’on sait que ça ne filtra pas”.

L’ancienne Jo Fox a discrètement mis de la lumière sur ces manigances : “J’étais au courant d’une scène dont j’étais mal à l’aise, mais c’est dur de sortir pour de l’hédonisme total quand les filles étaient partout ! Je pense que Dave est restreint ; peut-être pas les autres”.

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Cloturant triomphalement la première partie britannique de 24 dates du Contruction Tour 83 avec trois soirs à guichets fermés à l’Hammersmith Odeon les 6, 7 et 8 octobre, Depeche Mode a pu brièvement se ressourcer avant de continuer sur le continent européen en décembre. Avec Construction Time Again à la sixième place, leur single actuel, Love, In Itself a eu une vie comparativement médiocre de sept semaines dans les charts singles.

Alan Wilder : “Love, In Itself n’était certainement pas notre single le plus fort, pourtant il a engendré une multitude de remixes différents. Je ne me rappelle pas vraiment comment la plupart, comme la version swing, est arrivée – probablement un dérivé du pont de l’original. Tout ce que je peux dire, c’est que les écouter et en aimer quelques uns fait la différence chez les vrais fans.

“En fait, c’était un morceau bizarre tout le long, surtout parce que dès qu’on l’a entendu pour la première fois, un sujet de plaisanterie continuel était né sur le fait que les couplets sonnaient exactement comme une comptine particulière – je n’arrive pas à mettre le doigt sur laquelle, mais je suis presque sûr que c’est le Vilain petit canard. Quand on l’a poussé, Martin a admis qu’il avait, en fait, basé la mélodie autour de la comptine et je crains que je ne pourrais jamais réécouter sérieusement la chanson”.

Avant qu’une version remixée de Love, In Itself ne sorte sous le nom de Love, In Itseld 2 en 45 tours le 19 septembre 1983, Johnny Waller de Sounds louait déjà les vertues de l’original : “Des chansons plus récentes comme Get The Balance Right!Everything Counts et un superbe nouveau morceau Love, In Itself font allusion à une nouvelle douceur mélancolique au centre d’une dureté récemment découverte”.

Johnny Waller a immédiatement relevé la dernière ligne du refrain quand il a demandé à son créateur ce qu’il voulait dire par “Love’s not enough in itself” (“L’amour ne suffit pas en lui-même”). Gore a répondu avec réticence : “C’est vrai – il ne suffit pas”, laissant Gahan élaborer : “Je pense qu’il y a beaucoup de choses personnelles dans cette chanson que peut-être tu ne voudrais pas en parler dans une interview – peut-être que Martin essaye de découvrir ce qu’il y a d’autre dans la vie”.

Que Gore ait choisi d’harmoniser trois quarts du second couplet un octave plus haut que le chant de Gahan suggérait en lui-même un besoin de souligner le sentiment qui résidait dedans. À 22 ans à peine, le compositeur sortait clairement de sa carapace en chanson, sinon sur papier.

“Mélodie sobre [qui] marque leur bonne volonté continue de percer tout préjugé qu’on pourrait avoir sur eux”, a écrit Chris Bohn du NME le 24 septembre. Le break de piano jazzy de Wilder au milieu de Love, In Itself 2 était ponctué par quelques secondes de jeu de frette de guitare acoustique par Gore, plus tard mis en valeur dans le clip de Clive Richardson (filmé dans des cavernes galloises, avec un court extrait de la performance du groupe au Colston Hall de Bristol le 12 septembre).

Andy Fletcher : “Même à ce jour, je continue à penser [qu’il] était un peu bizarre, parce que c’est [Gore] en fait un très bon guitariste, et qu’il n’est pas encore un bon claviériste”.

Geoff Barton de Sounds était convaincu du futur succès du nouveau single : “Un autre grand tube, et seul un crochet de boucherie glissé dans la boîte cranienne difforme de David Gahan l’en empêchera”. Soutenu par l’inédite Fools d’Alan Wilder, le 1er octobre, Love, In Itself, s’était arrêté à la 21ème place, représentant le placement de Depeche Mode le plus bas dans les charts de leur pays natal depuis Dreaming Of Me et sa 57ème place plus de deux ans auparavant.

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Pendant ce temps, ayant marqué encore un autre tube dans le Top 5 singles britannique – Nobody’s Diary – en mai 1983, Vince Clarke allait commencer un sabbat étendu des charts quand il a mis fin à Yazoo après uniquement quatre singles, deux albums, une tournée britannique et un petit nombre de performances dans les clubs américains, à peine deux ans après avoir commencé à enregistrer avec Alison Moyet. Voici l’histoire qui se répète, et l’ami loyal Robert Marlow était à peine surpris : “Je pense qu’il y avait des problèmes similaires – des problèmes de personnalité. Je ne pense pas qu’Alison était particulièrement intéressée par ce qu’il faisait ; elle voyait ça comme une manière de faire connaître ses chansons et elle-même”. Ce qu’elle a fait, en signant un contrat à six chiffres avec CBS peu après et retournant dans le Top 10 britannique comme artiste solo à succès moins d’un an après…

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Les abonnés du Depeche Mode Official Information Service ont été informés que le groupe avait l’intention d’enregistrer “un single complètement nouveau à la nouvelle année”. En attendant, deux versions maxi 45 tours étaient disponibles pour ces fans de Depeche qui souhaitaient prolonger leur piqûre : le premier comprenait d’autres variations sur le thème de Love, In Itself (Love, In Itself 3 et Love, In Itself 4) plus Fools (Bigger) ; le second constituait la troisième – et dernière – partie de la récente série du groupe de sorties en édition limitée avec Love, In Itself accompagné de quatre autres enregistrements live extraits du concert de l’Hammersmith Odeon – à savoir, Just Can’t Get EnoughShout!Photograph Of You et Photographic.

Alan Wilder : “Je pense qu’on a caressé l’idée de And Then… et un ou deux autres morceaux, mais pour une raison ou une autre le troisième single [de Construction Time Again] ne s’est jamais matérialisé”.

Des nouvelles plus réjouissantes sont venues d’Allemagne, où Construction Time Again avait atteint la septième place des charts. Selon le Depeche Mode Official Information Service, l’album fonctionnait aussi bien en Belgique, en Suède, en Suisse et, étonnamment, en France, “se vendant beaucoup mieux que A Broken Frame dans tous les pays”. En fait, le succès de l’album était tel en Allemagne – se vendant à 250 000 exemplaires, le double auquel il s’est échangé au Royaume Uni, malgré le fait que Depeche Mode avait encore à rassembler un single dans le Top 20 allemand – que les ventes de billets pour la partie européenne à venir allaient être revues à la mi-novembre avec la possibilité de revaloriser certaines salles. En l’occurence, la demande était telle que le concert prévu au Metropol de Berlin le 8 décembre a été déplacé dans la plus grande Deutschland Halle, où Depeche Mode a joué devant 10 000 personnes ! “C’est très bizarre”, a observé un Dave Gahan agréablement surpris. “Quand on joue dans les villes allemandes, le bruit court qu’on est un gros groupe dans le vent. Je suis ravi. Ça montre que notre musique a réellement un plus grand charme”.

Andy Fletcher était d’accord : “C’est agréable d’avoir finalement un tube en dehors d’Angleterre. Mais il est difficile de comprendre pourquoi. Après que l’album ait vraiment bien marché ici [au Royaume Uni], on a sorti Love, In Itself en single et il a fait un bide. On n’arrive pas à comprendre ça. Il se peut que le succès soit juste une chose bizarre ; peut-être que ça n’arrivera plus jamais”.

Le groupe a terminé son périple de 18 dates européennes avec trois soirs consécutifs à la Musikhalle de Hambourg les 21, 22 et 23 décembre, juste à temps pour rentrer chez eux pour Noël. Le goût du succès teuton a dû être d’autant plus doux pour Martin Gore qui, en plus d’avoir désormais une petite-amie allemande, était resté en contact avec la famille Frenzen chez qui il avait séjourné dans la ville d’Erfden située en Schleswig-Holstein quand il était étudiant dans le cadre d’un échange en 1976-78. C’était aussi en Allemagne que Depeche Mode allait détourner ses énergies d’enregistrement.

Traduction – 28 janvier 2007

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