Plus grands que Jésus ?

Violator était l’album [de Depeche Mode] qui s’était le plus vendu en date ; il s’est échangé à plus de six millions d’exemplaires de part le monde”.
– Daniel Miller, 1998

Quand Depeche Mode se sont réunis de nouveau en été 1989 pour reprendre l’enregistrement de Violator, c’était dans l’environnement familier des Studios PUK au Danemark. Selon l’assistant personnel du groupe, Daryl Bamonte, les sessions “ont pris une vitesse frénétique et à la fin du mois d’août [1989], Violator avait pris forme”.

Alan Wilder : “La période PUK était bien plus prolifique, et bien que certains morceaux comme Clean et Policy Of Truth sont passés par bien des aspects avant qu’on se décide sur les versions finales – avec Clean, on n’a trouvé que la ligne de basse retardée qu’à la dernière fin ; avec Policy [Of Truth], ça nous a pris un bon moment pour trouver un riff meneur qui marchait – on a passé un bon moment le plus producteur”.

Mais cette fois, pas tout le monde s’amusait à PUK. Andy Fletcher en particulier s’est aliéné dans la campagne isolé danoise, comme l’a expliqué Martin Gore : “Il y a de nombreuses raisons qui agravent les problèmes d’Andy, et on peut deviner certaines ! Je pense que ça fait 12 ans qu’il a eu sa première dépression, et qu’elle traîne toujours à ce jour. C’était absolument désespéré ; peu importe ce qu’on disait.

“Je pense que c’était durant l’enregistrement de Violator qu’elle est sortie pour la première fois ; il restait assis dans le studio, à gémir – il tirait la tronche, puis il se levait et allait vers la porte en traînant les pieds comme un vieux. Un jour, après qu’il soit sorti, on s’est regardés et on a éclaté de rire parce que ça ressemblait à du cinéma ! On pensait : Il n’est pas sérieux ! Mais si. C’était la première semaine où les symptômes sont apparus”.

L’amusement des collègues de Fletcher devant son comportement bizarre est rapidement devenu un déconcertement véritable. “On n’avait aucune idée qu’il était en pleine dépression, a dit Gore. On aurait dit qu’il jouait au malheureux. Il a commencé à penser toutes sortes de choses – qu’il avait un cancer. On lui disait : Mais tu n’as pas de cancer ! Va voir un docteur. Et il allait voir deux médecins, parce qu’il ne faisait pas confiance au premier et les deux lui ont dit qu’il était en parfaite santé. Et pourtant il n’y croyait pas, parce qu’il y avait un raté dans son cerveau !”

Alan Wilder : “Il a développé cette sorte de dépression, dont on s’est aperçue petit à petit durant cette période d’enregistrement. Alors on l’a renvoyé chez lui chercher des conseils et se remettre d’aplomb. Et ça a aidé les choses, d’une manière, parce qu’on n’avait pas cette distraction de quelqu’un qui était quelque part avec un problème”.

Fletcher est rentré au Royaume Uni et s’est rapidement fait interner à The Priory, clinique privée de Roehampton (dans le Sud de Londres) qui se spécialise dans le traitement de maladies psychiatriques, dont la dépression et l’anxiété, durant ce qui allait être la première de nombreuses visites. En regardant du côté plus joyeux, Fletcher s’est souvenu : “C’était assez marrant, parce que quand j’y suis allé, il y avait un gars de The Cure – on était tous les deux dans la même situation, ce qui était assez rigolo. C’était un endroit normal, mais maintenant, bien sûr, les people s’y font interner comme changement de carrière, ou pour dire : Hey, j’essaye d’arranger le problème, ce qui certainement n’était pas le cas avec moi. Le jour où j’y suis allé pour la première fois, je pensais aller en hôpital psychiatrique !”

Pour le claviériste perurbé, l’hôpital fournissait un sanctuaire bienvenu, mais pas une solution à ce qui était responsable du déclenchement de sa dépression : “The Priory ne m’a rien appris ! C’était bien après que j’ai rencontré des bonnes personnes qui m’ont aidé. The Priory était un endroit où aller parce que je ne pouvais rester à la maison. Je n’y suis resté que quatre semaines ; après ça, on m’a laissé me débrouiller”.

Vince Clarke ; qui avait brièvement réétabli une relation avec Fletcher après que son vieil ami aille à l’une des premiers concerts londoniens de Erasure, était juste aussi perplexe que le reste de Depeche Mode : “Je me suis remis à voir Fletcher, je suppose. On s’est bien amusés ; on est allés skier ensemble et on se foutait de la gueule de chacun en vacances, mais ça n’avait rien à voir avec le groupe ou la musique, avant qu’il devienne malade – je ne sais pas d’où ça venait. Il y avait une histoire avec son père – je sais ça, et avec sa sœur qui est décédée ; c’était quelque chose qu’il a dû traverser”.

Tragiquement, Fletcher avait perdu sa sœur Karen face au cancer plusieurs années auparavant, un événement douloureusement inconcevable agravé par le fait qu’elle laissait un enfant et un mari. “Ça en faisait partie, définitivement, a-t-il admis plus tard. Je n’ai pu traiter ça initialement parce que j’étais loin [avec le groupe] tout le temps”.

Robert Marlow acquiesce : “C’était très dur pour lui. Fletch a toujours été M. Affable au pub, mais tout à coup les choses n’étaient pas vraiment pareilles. Je me souviens que je suis allé aux sports d’hiver une fois avec lui – c’était moi, Vince… un petit groupe. Alors, on est allés au bar le soir et on s’est disputés – je pense que Fletch avait l’un des premiers téléphones portables, et il allait à la réception de l’hôtel chaque matin pour récupérer ses faxes. On pensait qu’il faisait son kéké avec tout ça, alors on a fini par bien se disputer à propos de la technologie moderne, je pense.

“Fletcher disait que c’était la voie à suivre, et on disait : Pourquoi tu as besoin d’un téléphone quand tu es sur le trône, ou n’importe ? Et il a dit : Oh, vous ne comprenez pas. Je voudrais avoir mes béni-oui-oui avec moi ! C’est toujours resté dans mon esprit. Je veux dire, il blaguait, mais il y avait aussi un élément de vérité dedans. Et c’est comme ça que les choses ont changé avec les années”.

Andy Fletcher : “Tous ces facteurs se sont accumulés – la spirale hors de contrôle au sein du groupe. Je ne veux pas dire que le boulot que je fais est plus stressant que celui de n’importe qui dans la rue – ce genre de truc arrive tout le temps et les familles des gens le savent. J’ai été élevé comme fils d’ouvrier, basiquement conçu pour travailler de neuf à cnq : dîner à table, vidéo, bouteille de vin, dodo.

“Dans un groupe, c’est 24 heures sur 24, mais à la fin de ton adolescence / début de vingtaine, c’est tout ce truc de gueules de bois – on est complètement paralysés et on se réveille juste le lendemain matin. Mais quand tu vieillis avec plus de responsabilités, ces gueules de bois s’empirent ; ça demande deux jours – trois jours – pour s’en remettre…

“Je pense qu’une partie de mon problème se trouve dans mes gènes – mon père souffre de TOC [Trouble Obsessionnel Compulsif] et j’ai reçu un côté de ça de lui – et une partie est liée à mon style de vie ; le boulot d’être dans un groupe est en gros devenu trop. Mais je suis heureux que c’est arrivé, marce que j’ai beaucoup appris sur moi très rapidement et j’ai appris à comment traiter les problèmes qui arrivent. Mais je pense que ça serait arrivé si j’étais dans un groupe ou pas”.

* * *

Sans la “distraction” de Andy Fletcher, comme Wilder l’a dit si délicatement, les trois autres membres de Depeche Mode, avec Flood, ont pu se dépêcher durant le reste de la partie danoise de la production de Violator à PUK. En septembre, quand l’équipe s’est relocalisée aux studios The Church dans le quartier nord londonien de Crouch End – appartenant à Dave Stewart de Eurythmics – ils avaient huit chansons dans le sac. Compensant le temps perdu à Milan, François Kervorkian a commencé à mixer tandis que le groupe continuait à enregistrer à l’étage, assisté par l’ingénieur du son au début peu convaincu, Steve Lyon, qui s’est rapidement aligné à l’écoute de Personal Jesus. Lyon deviendra, avec le temps, un associé de confiance dans l’entourage musical de Depeche Mode qui s’étend tout le temps.

Alan Wilder : “François avait mixé Personal Jesus avec nous à Milan, et avait apporté avec lui une personnalité excitable et, par moments, avec laquelle il assez difficile de travailler. Cependnant, la tension qui résultait de cela a été bonne pour le disque et a fournit les morceaux individuels avec des petites touches en plus, ainsi qu’un nouvel angle bienvenu. Violator est bien plus électronique que dans mes souvenirs ; François a apporté une influence électro, aussi. Évidemment, ce genre de son était ce qu’il se faisait à l’époque, même si on a également présenté plus de loops de batterie (1) et de guitares aussi.

“Une partie de la raison pour laquelle le son des boîtes à rythmes sonne [mécanique], c’est à cause du manque de côté humain. Aucun son de caisse claire sonne pareil quand c’est un batteur qui le joue – j’aime ça. La majeure partie des sons de batterie sur Violator étaient samplés, à part les sons électros évidents [comme le bruit « prout » Kraftwerkien – de François Kervorkian, sans doute], mais les rythmes étaient toujours programmés. Quelques motifs de hi-hat – Policy [Of Truth], par exemple – ont été joués et samplés en boucles, et dans le cas de Halo et Clean, ce n’est que des boucles. Encore une fois, je préfère les parties en boucles à cause de l’élément de performance”.

Le chanteur de Depeche a fait son début instrumental enregistré sur Violator. “Dave joue une forme unique de guitare ; il a son propre style spécial, a déclaré Wilder. On a utilisé une partie de son jeu comme effets sonores sur l’une des sections intermédiaires sur Violator [liant Enjoy The Silence et Policy Of Truth]”.

Il semblait que l’absence de Fletcher ne manquait pas sur le plan musical.

Alan Wilder : “Il dit qu’il jouait de la basse au tout début de DM, mais je ne l’ai jamais entendu”.

Ayant récolté les fruits financiers du succès continuant de Dpeche Mode, les problèmes de Fletcher ont pu avoir été agravés par le fait qu’il ne contribuait plus sur le plan musical à un groupe qui était possiblement en bonne voie de devenir l’un des plus grands du monde.

Vince Clarke : “Fletcher a toujours été nerveux de sa position. Durant ma période, il était conscient du fait qu’il n’était pas nécessairement la personne musicale la plus importante du groupe – il a toujours été conscient de ça. Et c’est probablement ce qui l’a rendu un peu déséquilibré, bien que je ne pense pas qu’il apprécie vraiment la valeur entière de sa valeur dans la situation Depeche telle qu’elle est, et personne d’autre non plus, probablement”.

Dave Gahan : “Ça définitivement eu un effet sur le groupe, pas sur le plan musical ou créatif – Fletch serait le premier à vous dire ça, mais, définitivement, on était tous inquiets pour lui. Il semblait faire très longtemps que Fletch ne se sentait pas bien”.

Martin Gore : “Dans les années 1960, les gens étaient juste musiciens, et beacuoup de personnes se sont faites arnaquées. Les gens ne s’occupaient pas du côté business des choses. Aujourd’hui, on n’a pas besoin de quatre excellents musiciens dans un groupe – on a la technologie là pour nous aider. Un bon musicien, vraiment, suffit pour un groupe, et puis les autres peuvent faire les rôles divers”.

Dave Gahan : “L’implication d’Alan est beaucoup plus lourde – jusqu’aux arrangements et les choses comme ça. L’implication de Fletch est lourde aussi, mais il perd sa forme dans d’autres domaines. Il s’implique dans toutes sortes de choses qui nous ennuient, en gros – le côté management des choses”.

Un Fletcher (partiellement) guéri comme on le présumait a dit à peu près la même chose dans une conversation avec Lisa Tilston du Record Mirror quand ils se sont embarqués dans la tournée promotionnelle pour Violator deux jours avant la sortie britannique de l’albm le 19 mars 1990 : “Ne pas avoir un manager aide, parce qu’on doit apprendre le côté business nous-mêmes. On a le contrôle, parce que je m’occupe de ça. Il n’y a pas de pression sur Martin quand il écrit, ni sur Alan quand il rassemble la musique, ni Dave… en fait, c’est moi qui a toute la pression !

“C’est quelque chose par laquelle je suis intéressé de toute manière, parce que j’ai étudié l’économie à l’école. Je pense qu’un groupe moderne doit d’intéresser à ce côté des choses ; on se souvient d’histoires de Gary Glitter qui fait banqueroute, et on a toujours été très conscients de ça. On a le contrôle total de ce qu’on fait, parce qu’on n’est pas dans la situation de conglomérat de major ; c’est nous qui prenons les décisions”.

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Selon le “seul bon musicien” de Depeche Mode – Alan Wilder – il n’y avait aucune règle difficile ou rapide lors de leur travail à The Church : “Parfois les chansons changeaient drastiquement des démos et parfois elles étaient assez similaires. Martin n’aimait pas expliquer ses chansons à quiconque et, sachant ça, les autres membres du groupe lui demandaient rarement de quoi elles parlaient. Il est clair pour moi que l’ambiguité de ses paroles et la qualité subversive de certaines d’entre elles (avec leurs significatins sombres possibles), c’est ce qui les rendents intéressantes”.

Andy Fletcher : “Martin ne s’asseoit pas à une table en disant : Écoutez les gars, voici de quoi parle celle-là. Il n’explique jamais les paroles. Au début, quand on faisait des clips à histoire comme See You, il détestait ça parce qu’ils interprétaient ses chansons trop littéralement.

“J’ai entendu environ 10 interprétations différentes de Personal Jessus et c’est ce que Martin aime vraiment. Personal Jesus était sur un thème général, c’est ce qui est important. Les paroles sont très ambiguës, alors bien qu’elles auraient pu avoir été controversées, en fait elles se sont révélées ne pas du tout l’être. La plupart des gens l’ont pensé comme un hymne pro-chrétiens, ce qui n’était pas prévu. Si tu sors une chanson avec le mot Jésus dedans, tu dois t’attendre à avoir des problèmes, mais on voulait la sortir parce qu’on pensait que c’était une bonne chanson”.

Martin Gore : “La religion est l’un des thèmes qui survient beaucoup dans mes chansons. Je pense que je dois être fasciné par la religion, et je pense que c’est inhérent dans tout – de l’ambiance de la musique aux paroles”.

Malgré Fletcher qui a une fois déclaré qu’il s’était tourné vers l’évangélisme comme “source pour se faire des amis”, admettant que cela avait été important dans “la création de nos personnalités – la mienne certainement”, être dans un groupe dont le compositeur était si préoccupé par la religion a pu avoir été un facteur qui a contribué aux épisodes dépressifs de Fletcher.

Andy Fletcher : “J’ai toujours deux amis qui sont ministres et je dis toujours à l’un d’entre eux : Tu sais ce que dit la Bible – je vais être craché par la bouche de Dieu quand je mourrai ! Je suis pire qu’un non-croyant, parce qu’un personne qui croit et qui ne croit plus après est censée être crachée de la bouche de Dieu. Puis tu vas aux chaudières et tu les alimentes en charbon. Mais si tu n’es pas croyant, tu vas directement aux chaudières ; tu n’es pas craché par la bouche de Dieu. Paraît-il que tu peux te repentir”.

De manière intéressante, Personal Jesus était l’une des quelques chansons de Depeche Mode dont Gore a accepté de parler de son inspiration – Elvis & Me, l’autobiographie sincère de Priscilla Beaulieu Presley de son époque avec le “King”. “C’est une chanson qui parle d’être un Jésus pour quelqu’un d’autre, quelqu’un à qui tu donnes de l’espoir et de l’intérêt, a expliqué Martin Gore. Elle parle de comment Elvis était son homme et son mentor, et combien ça arrive souvent dans les relations amoureuses – comment le cœur de tout le monde est comme un dieu d’une certaine manière, et ce n’est pas une vision très équilibrée de quelqu’un, non ?”

Avec la religion ayant de l’emprise (considérable) aux États-Unis, ni Depeche Mode, ni, selon toute probabilité, Sire avaient de grands espoirs après la sortie outre Atlantique de Personal Jesus en maxi 45 tours, maxi cassette et maxi CD le 19 septembre – jusqu’à ce que les publicités controversées “Téléphonez à ce numéro pour avoir votre Jésus Personnel” entrent en jeu, où toute âme malavisée appelant le(s) numéro(s) se voyait offerte un avant-goût du nouveau single de Depeche Mode – à un prix exorbitant par minutes, bien sûr ! (Assez bizarrement, de nombreux journaux qui imprimaient aimablement des numéros érotiques ont refusé la publicité de Depeche Mode sous prétexte de l’offense religieuse.)

Quand on l’a interrogé pour savoir si le groupe était ou pas responsable de ce morceau d’ingénuité – par rapport à l’accroche “Décroche ton combiné” de la chanson – Alan Wilder a admis : “[Ça] doit être un farceur du département marketing”.

Personal Jesus a fait savoir sa présence dans les charts singles du Billboard dès le 9 décembre, culminant à la 28ème place en 20 semaines de présence – la meilleur performance d’un single de Depeche Mode outre Atlantique depuis People Are People en milieu d’année 1985. Il a encore mieux marché dans les charts Modern Rock Tracks où il a grimpé jusqu’à la troisième place. “Il s’est vendu à un demi-million de disques avant qu’il ne commence à passer sur les grandes radios”, un incrédule Gahan a dit à Jon Wilde du Melody Maker. “Il s’est juste construit dans les clubs pendant cinq mois et la radio l’a ignoré. Ils ne le captaient pas”.

Andy Fletcher : “On l’a sorti [Personal Jesus] six mois avant l’album [Violator], et il était encore dans les charts américains quand on a sorti le single d’après ! C’est le maxi qui s’est le plus vendu dans l’histoire de Warner Bors. – c’est plus que Madonna, ou n’importe qui ; c’est phénoménal !”

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Musicalement, Violator avait ses hauts – la ligne de basse répétitive d’une note déphasée qui ouvre Clean ressemblait remarquablement à celle de One Of These Days, du classique de 1971 de Pink Floyd, Meddle. “Je reconnais la similitude, a admis Wilder, mais ce n’est pas un sample des Floyd. Elle a été programmée en utilisant une combinaison de synthé analogique et une basse samplée”.

Sur une note similaire, la séquence inventive transcendante qui étayait Waiting For The night rendait également hommage aux influences passées, cette fois aux griffonnages de Moog des années 1970 de Tangerine Dream.

Alan Wilder : “Flood et moi, on écoutait Tangerine Dream et on a décidé d’essayer de créer une atmosphère similaire pour ce morceau. La séquence principale a été rassemblée en utilisant son ARP et le Sequencer qui accompagne [ce] synthé. À cause de ses nombreuses possibilités de vélocité et de filtrage, cet instrument a une qualité unique qui est difficile à reproduire en utilisant un séquenceur moderne déclenché par un MIDI. Une fois qu’il a été installé, afin que la séquence soit transposée pour suivre la structure d’accord de la chanson, j’ai dû jouer chaque accord sur un clavier externe.

“Un principe similaire a été appliqué à la partie de basse bouillonnante, qui, avec la séquence principale, forme la colonne vertébrale du morceau. Le charme du Sequencer ARP vient des légères variations d’accord et de tempo qui arrivent à chaque fois que la partie est jouée. Cela donne un sens de fluidité et de changement continuel qui semble aller avec la chanson”.

Tout-à-fait par hasard, avec son camarade de producteur (et enthousiaste des synthés) Ed Buller, son bras droit ingénieur du son Gary Stout et son complice musical Dave Bessell, Flood a enregistré un quasi pastiche de Tangerine Dream dans Node de 1995, sorti sur l’obscur label londonien Deviant.

Alan Wilder : “Je pense que c’était un LP unique, produit par Flood, Ed Buller et quelqu’un d’autre dont le nom m’échappe – une sorte d’électro ambiante, plus dans le style de, disons, Tangerine Dream plutôt que Aphex Twin. Ils ont fait un concert dans le hall de la gare de Paddington [dont des extraits ont été sortis par la suite sur Deviant en 1995 en single sous le nom de Terminus], qui a bien marché, en fait – surtout quand l’annonceur de la gare a commencé à parler”.

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Grâce au succès imminent de Violator, le son de séquencer syncopé que Tangerine Dream ont été les premiers à utiliser allait passer dans le mainstream grâce au charme populaire de Depeche Mode.

Violator, je pense, était une perçée aux States, parce qu’il avait vraiment un côté pop”, a justifié après coup Richard Blade de KROQ. “Et ce n’était pas parce que Depeche Mode a trahi son camp ; je pense que c’était parce que tout le monde a adhéré. Depeche Mode n’ont pas changé ; ils ne cessaient d’évoluer. On écoute chaque album de Depeche Mode, et chacun est en avance par rapport au prochain. Et, je pense, avec Violator, ce qui est arrivé, c’est que l’Amérique était prête pour Depeche Mode ; elle était prête pour Policy Of Truth et Enjoy The Silence – des chansons absolument brillamment réalisées”.

L’album grandement anticipé a été précédé par un autre single.

Daniel Miller : “Enjoy The Silence – l’histoire derrière celui-là est assez intéressante. Il a en fait commencé comme balade, et je pense que Alan Wilder a eu l’idée de l’accélérer et de le transformer en morceau plus orienté vers le tempo. Et il a fait ça, et ça a vraiment bien marché, et puis Martin a ajouté le riff de guitare dessus”.

Alan Wilder : “On a demandé à Martin de nous donner des démos dans leur forme la plus basique, et Enjoy The Silence était très basique. Bizarrement, la chose qui venait immédiatement à l’esprit était que je pouvais entendre Neil Tennant [le chanteur de Pet Shop Boys] la chanter dans ma tête – quelque chose dans la ligne All I ever wanted sonnait très hamster… euh, Pet Shop à mes oreilles ! Et il m’est venu l’idée qu’elle pouvait marcher brillamment en morceau dance rythmé. Je pensais que prendre l’approche de simple balade pour cette chanson [Enjoy The Silence] aurait été un crime sur son énorme potentiel commercial. C’était une grande mélodie qui criait à corps perdu pour avoir le traitement qu’elle a finalement eu.

“Je pense que les autres étaient un peu douteux, mais après un petit peu de persuasion, ils ont dit : Eh bien, pourquoi vous n’iriez pas Flood et toi monter quelque chose que vous pensez être approprié pour ce morceau, et on reviendra quand vous serez prêts à nous le faire écouter. Et c’est ce qu’on a fait avec plusieurs morceaux sur cet album [Violator].

“Flood et moi, on a travaillé sur le fond sonore avant d’appeler Martin pour jouer le riff de guitare. Au fur et à mesure que le morceau s’est assemblé, je pense que ça nous est tous venu à l’esprit – même Martin, qui avait été le moins enthousiaste à prendre la route rythmée – qu’on avait un tube entre les mains”.

Fletcher a rapidement changé de ton en entendant le résultat. “C’est l’un des moments les plus magiques que je n’ai jamais eu avec Depeche Mode, s’est-il répandu en compliments. On était aux studios PUK au Danemark et on avait cette balade intitulée Enjoy The Silence, et on a juste décidé de l’accélérer ; puis Martin a sorti sa guitare et y a mis ce riff, et en une heure, on savait qu’on avait un énorme tube !”

Dave Gahan se souvient d’un voyage quelque peu moins direct vers la gloire : “Je me rappelle qu’il [Gore] était assis là, à jouer de la guitare, et puis il a sorti ce riff, et puis j’ai chanté la chanson, et tout le monde a été surpris que je la chantais si bien – moi y compris ! Et puis, on a passé une semaine à essayer d’en faire quelque chose, en disant : Wow ! Je pense que ça pourrait être un single. Pourquoi n’essayons-nous pas de faire ça ? Et peut-être qu’on peut refaire le motif de batterie. Et Martin, peut-être que tu pourrais jouer de la guitare un peu mieux. Et à la fin, bien sûr, on est revenus à la case départ, et on a sorti : Eh bien, elle était géniale le premier jour qu’on l’a enregistrée. Tout était en place, et ce n’était pas parce qu’on avait essayé de toutes nos forces ; c’est juste arrivé – de loin, ce sont les moments les plus spéciaux”.

L’enregistrement du single a peu ne pas être particulièrement difficiel, mais le mixage l’a certainement été, comme se souvient Wilder : “On a mixé le LP [Violator] avec François ; personnellement, je [ne] pensais [pas] que notre mix de Enjoy The Silence était mauvais. La guitare [sonnait] bien et le son général [avait] un peu plus de pep’s. [Mais] Daniel [Miller] avait une idée fixe à propos du mixage et pensait fortement qu’il pouvait faire mieux. On l’a laissé essayer, et après deux ou trois tentatives, comme on peut le voir dans les crédits, on a décidé que son mixage était acceptable pour la version 45 tours. S’il ne l’avait pas poussé, je pense qu’on serait partis sur le mixage original. Il est assez marrant de voir que notre single qui a eu le plus de succès ait eu l’un des mixages les plus plats et rasoirs, avec une caisse claire qui sonnait comme un caramel collant !”

À l’époque, Fletcher avait une approche plus positive de la sortie. “Enjoy The Silence est probablement notre chanson la plus commerciale depuis un moment, avance-t-il. Elle a une bonne mélodie et un rythme house, mais elle semble toujours lugubre comparée à la dance dansante de Black Box et de Technotronic. À certains égards, peut-être, on est dans notre propre petit monde ; on ne vise pas à être subversifs, mais si on l’est, c’est très naturel”.

Enjoy The Silence s’est vu élu “Single de la Semaine” dans le NME : “Ces mauvais garçons qui parlent aux petites filles et leurs grands frères ; ils font aussi rimer silence avec violence et sortent des chansons lugubres introspectives sur lesquelles tout le monde peut danser quand ils mettent leurs bas ventres vêtus de cuir sur Top Of The Pops, et on s’en fout que ce tendre morceau maussade sonne comme New Order”.

Le chroniqueur invité Jon Marsh des Beloved, qui venait d’avoir un tube dans le Top 20 britannique (Hello) a ajouté son grain de sel : “Eh bien, ne pouvant résister à une bonne chanson de New Order, j’ai trouvé ça [Enjoy The Silence] excellent. Elle commence un peu bizarrement, mais la plupart des chansons de Depeche Mode, j’ai tendance à ne pas les aimer jusqu’à la 6ème écoute. Mais j’ai pensé que c’était leur meilleure depuis très longtemps et j’investirai définitivement mes deniers durement gagnés dedans. Mais aussi, j’aime les airs mélodiques européens et froids”.

Simon Reynolds du Melody Maker n’était pas entièrement convaincu de ce qu’il avait entendu : “Depeche gardent soigneusement leur doigt sur le battement de la contemporaineté [sic] (la chorale de synthés faisant un clin d’œil au truc New Age, les guitares à New Order), mais d’une certaine manière, le vibrato sérieux dans le gosier du chanteur date vraiment la chanson : le Nouveau Romantisme infecté du côté misérable de C86 (2)”.

Les étiquettes “Nouveau Romantisme” et “Côté misérable de C86” de Reynolds se fatiguaient quand elles étaient appliquées au nouveau son de Depeche Mode pour les années 1990. De manière frustrante, dans le même numéro, le chroniqueur a récompensé d’un “Single de la Semaine” le nouveau groupe Mute A.C. Marias pour One Of Our Girls Has Gone Missing, nommant la chanson “parfois somptueuse et austère, le genre d’expérience rarefiée et déroutante que nous avions cessé d’espérer pour la pop ces derniers temps”.

Pour Enjoy The Silence, pas moins de sept (3) versions musicales remixées différentes ont été rendues disponibles au public britannique dès le 5 février 1990. De plus, les sorties comprenaient deux faces B instrumentales distinctes écrites par Gore : Memphisto sur le 45 tours et le maxi 45 tours en édition limitée ainsi que sur la cassette, et Sibling sur le maxi 45 tours et le single CD. Enjoy The Silence (Harmonium) – comme vue sur le maxi 45 tours en édition limitée et le single CD – était constituée de la démo “très basique” de Gore avec le compositeur chantant accompagné d’un orgue à nu.

Alan Wilder : “La plupart des chansons de DM ont changé de tempo à un certain degré par rapport à la démo originale, bien qu’aucune n’a été aussi extrême dans mes souvenirs”.

Si les fans loyaux de Depeche Mode ont été déroutés par les nombreuses configurations, cela ne s’est pas vu dans les ventes du single, car Enjoy The Silence s’est révélé être le disque de traversée qui échappait à Depeche Mode depuis si longtemps. Non seulement il a atteint la sixième place dans les charts britanniques le 17 février, mais plus remarquablement, il s’est emparé du charitable BRIT Award [équivlent britannique des Victoires de la musique françaises] du “Single de l’année”, élu par les auditeurs de Radio 1, “exploit bizarre en lui-même étant donné la relation en dents de scie de DM avec le public de radio dans leur propre pays”, a noté un observateur. Le groupe a voté avec ses pieds en boycottant l’événement.

Alan Wilder : “On pensait tous pareils en évitant les cérémonies basées sur l’industrie – on les laisse à Sting et Elton”.

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Sans doute que le succès du single a été aidé par le clip d’Anton Corbijn – tourné, pour changer, en couleurs.

Dave Gahan : “Enjoy The Silence, c’était Anton à son apogée”.

Andy Fletcher : “On est allés dans un studio et Anton a dit : Ça ne va pas prendre longtemps et on a dit : Ouais, ouais… ça va prendre toute la journée. Et après une demi-heure, il a dit : Okay, vous pouvez rentrer à la maison maintenant, alors on a pensé : Génial ! Puis le pauvre Dave a eu six jours de tournage dans des conditions hivernales !”

Ces “conditions hivernales” ont laissé une impression durable sur Gahan : “On a passé environ une semaine à filmer ce [clip]. C’était du dur boulot, mais on s’est bien marré. Et j’ai dû m’habiller en roi, avec une couronne et tout. On est allés au Portugal ; on est allés en Écosse – Balmoral ; on est allés dans les Alpes françaises. C’était en gros moi et Anton, et le producteur – Richard Bell – voyageant dans toute l’Europe.

“C’était la bonne couleur et la bonne image pour la musique. Il a bien travaillé avec Bono et U2, et je me suis toujours senti vraiment à laise avec Anton. Il arrive à me faire faire des trucs dans les clips que personne d’autre ne réussit. Anton dit toujours – et c’est très flatteur – que je suis le meilleur acteur avec qui il n’a jamais travaillé ; je ne sais pas avec combien d’acteurs il a en fait travaillé, mais je ne veux pas rendre Bono jaloux !

“Il y a des plans dans ce clip qui ne sont pas moi. Vers la fin du tournage, il y avait ce plan où j’en avais vraiment marre – je voulais juste rentrer à l’hôtel. On avait pris cet hélicopter, qu’on avait posé au sommet de la montagne, et Anton voulait me faire faire ce plan où j’étais loin, loin. Il y avait cette belle scène ; ce n’était que de la neige, et je suis, genre, [tout petit]. Et ainsi j’ai juste pensé : Tu sais quoi, Richard ? J’ai enlevé la couronne et je lui ai mis sur la tête ; j’ai retiré la cape et je lui ai mis, et j’ai dit : Tu le fais, merde ! Je suis monté dans l’hélicoptère et je suis allé prendre un chocolat chaud à l’hôtel !”

Le 27 février, Enjoy The Silence a été rendu disponible sur maxi 45 tours, maxi cassette, plus sur singles CD en boîtier cristal et slipcase. Une fois que MTV a mis le clip en rotation stricte, le single a percé le Hot 100 le 14 avril 1990 (4) ; grimpant à la huitième place (le plus haut placement du groupe dans le Billboard) durant 24 semaines renversantes de présence. Encore mieux, le single aculminé le Modern Rock Tracks Chart pendant 12 semaines à compter du 10 mars. À ce moment-là, la position de Depeche Mode outre Atlantique était telle que Dangerous, la face B de Personal Jesus, a eu tellement de passages radio de son propre droit dans les mêmes charts alternatifs, qu’elle avait culminé à la 13ème place deux mois auparavant.

Depeche Mode étaient officiellement “Énormes en Amérique” ; avec la publicité sans précédent qui entourait la sortie en mars 1990 de Violator, ils allaient devenir encore plus énormes…

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(1) Courts enregistrements digitaux (samplés) de vraies performances de batterie. 

(2) C86 étant le nom d’une cassette sortie par le Melody Maker en 1986 qui montrait des nouveaux talents comme The Jesus & Mary Chain et d’autres groupes aux penchants indés et/ou goths similaires. 

(3) Qui étaient constituées du 45 tours, maxi 45 tours, maxi 45 tours en édition limitée, maxi 45 tours en édition “extra” limitée partageant les quatres mêmes remixes du titre phare que le single CD, le single CD en édition limitée et le single CD en édition “extra” limitée. 

(4) Auquel moment Sire a sorti en plus un 45 tours et une cassette. 

Traduction – 27 décembre 2009

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