Chez soi, est-ce là où se trouve l’art ?

“C’était [Songs Of Faith And Devtion] un album très difficile à faire. Dave était assez parti à ce moment dans son propre monde ; Alan pensait en quelque sorte qu’il voulait faire l’album, et qu’il n’avait pas besoin de personne pour l’aider. La tension dans le groupe était assez mauvaise ; ils ne se parlaient pas”. – Daniel Miller, 2001

Quand Depeche Mode se sont réunis en janvier 1992 pour commencer à travailler sur leur huitième album studio, Songs Of Faith And Devotion, c’était à Madrid – à plusieurs kilomètres de la capitale espagnole pour être précis.

Daniel Miller : “Ils [Depeche Mode] avaient cette chose où ils voulaient travailler dans une ville différente pour chaque album, ce qui est une bonne chose en théorie – si tu peux trouver un studio qui est approprié pour leurs besoins. À Madrid, à l’époque, il n’y en avait pas, alors ce qu’on a fait, c’est louer une assez grande maison et construire un studio dedans. Ils vivaient dans la maison”.

Le concept de travailler et vivre ensemble dans une proximité proche a pu être nouveau pour Depeche Mode, mais la réalité de maintenir l’harmonie entre quatre membres du groupe très distincts – dont un qui était à peine reconnaissable des autres qui avaient leurs propres problèmes à gérer – était une proposition difficile, comme se rappelait le producteur Flood : “Ils ont toujours été une unité soudée, et puis, après le World Violation Tour, quand on a commencé à faire Songs Of Faith And Devotion, je ne sais pas… Beaucoup s’était détérioré, je pense que c’est ça l’expression”.

Dave Gahan : “Je suis revenu [à Depeche Mode] vraiment inspiré par beaucoup d’autres groupes comme Jane’s [Addiction] – pas tant pour ce qu’ils faisaient, mais pour la passion qu’ils avaient. Le danger vraiment m’attirait. Je me sentais assez en sécurité [sur le plan musical] ces dernières années, et peut-être que je m’efforçais pas autant que je le devais. Alors je pense que quand je suis retourné en studio en janvier à Madrid, tout le monde avait un petit peu peur de moi en quelque sorte. je pense que je dégageais une vibration à l’époque. J’étais très agressif à propos de ce que je voulais et ce que je pensais on devait faire, et comment, encore une fois, on devait être un groupe d’esprit !”

Andy Fletcher : “Il a pu avoir voulu qu’on devienne plus basés sur la guitare et plus traditionnel – guitare, basse et batterie ; c’était le genre de musique qu’il écoutait. À bien des égards, la tension a en fait créé quelque chose d’excitant et différent – pour nous, en tout cas”.

Plusieurs années plus tard, Gahan était mieux équipé pour offrir de la perspective : “J’étais déterminé à ce qu’on devrait être quelque chose qu’on n’était pas – on devrait essayer de faire de nouvelles choses avec une nouvelle instrumentalisation ; sinon, on se serait mordu la queue, et on serait devenus le [genre de] groupe stéréotype qui sort la même chose tout le temps. Je poussais pour qu’on soit plus durs – pour nous donner un côté plus rock ; je voulais combiner les deux choses, et je ne pensais pas que ça avait été bien fait. Il y avait des groupes à l’époque qui faisaient ça – comme Nine Inch Nails et Nitzer Ebb… qui avaient ce côté plus dur et plus blues. Je voulais ça à l’époque – je voulais qu’on déménage ! Et, honnêtement, je suis en quelque sorte parvenu à mes fins un petit peu”.

Alan Wilder : “On avait besoin de pousser un peu les frontières, et essayer de faire queque chose de complètement différent de Violator. Je suis sûr qu’inconsciemment, il y avait une grosse pression là pour répéter le succès, et la chose évidente à faire aurait été de faire un disque très similaire. Aucun de nous ne voulait vraiment faire ça, et je pense que en particulier, Flood, Dave et moi-même, on voulait le rendre aussi différent qu’on le pouvait, et surprendre les gens avec”.

Dave Gahan : “Ce dont on était conscients, c’était que, après Violator, Martin était sous pression de sortir ces chansons, et inconsciemment, ça nous a fait aller dans l’autre direction – je ne pense pas qu’il y avait une chanson qui durait moins de cinq minutes !”

Alan Wilder : “Après une discussion entre moi, Flood et les autres, on est tombés d’accord sur le fait que notre approche devrait plus être tournée vers la performance tout en essayant de nous pousser dans des domaines qu’on n’avait pas explorés. Certaines chansons comme I Feel YouIn Your Room et Rush suggéraient une ambiance plus cool et plus live et il est probablement juste de dire que moi, Flood et Dave, on était les principaux instigateurs de ce son ouvert et fluide. Ce style de travail fondé sur l’interprétation a mis des bâtons dans ses propres roues que certains trouvaient difficiles à accepter”.

Ce dernier commentaire était sans aucun doute dirigé vers Andy Fletcher qui a joué un rôle mineur dans le processus d’enregistrement.

Alan Wilder : Condemnation. “L’idée de ce morceau était d’améliorer le côté gospel que la chanson avait à l’origine sans tomber dans le pastiche, et d’essayer de créer l’effet qu’elle sooit jouée dans une pièce, dans un endroit clos. Alors on a commencé par mettre tous les quatre membres du groupe à faire une chacun dans le même espace. Fletcher tapait dans une flightcase avec une perche. Flood et Dave tapaient des mains. Je jouais d’un tambour, et Martin jouait de l’orgue. On a réécouté ça. C’était embryonnaire, mais ça nous a donné une idée pour une direction”.

Une approche similaire a été appliquée pour développer Walking In My Shoes – cette fois sans contribution de Fletcher : “Elle a été construite en utilisant une méthode inhabituelle pour nous – c’est-à-dire faire un bœuf ensemble. Martin jouait de la guitare, je jouais de la basse et on a fait partir une boîte à rythmes – c’était juste pour obtenir l’ambiance de base du morceau, et après pas mal de tâtonnement, la ligne de basse et le motif de guitare du refrain sont tombés en place.

“À partir de ce moment, Flood et moi, on a commencé le bricolage – construire les loops de batterie, les arrangements de cordes, et tous les petits trucs. Malgré le fait qu’elle sonnait cassée et brute, la voix de Dave reflétait en quelque sorte l’intensité de la musique – elle semblait pleine d’émotion. Martin et moi, on ne voyait pas toujours les choses sur le même plan – sur Judas, par exemple, on a en fait enregistré le morceau de trois à quatre manières différentes – et je pense qu’il était généralement moins enthousiaste à propos des changements de style que, disons, Dave”.

Selon Wilder, la version finale de Judas n’a pas été finie jusqu’à… “très tard dans la journée, et Martin ne disait pas grand chose là dessus, ce qui est sa manière d’indiquer qu’il n’aime pas quelque chose”.

Sur le plan lyrique, bien sûr, Judas est restée inchangée dans ses variations enregistrées, allant aussi loin qu’un référence liée au Sida, quelque chose que Gore a plus tard décrit comme un “contre-poids” pour équilibrer toutes ses “gentilles chansons d’amour”.

Martin Gore : “Parfois, je pense qu’il y a eu des moments où on pense Oh, peut-être qu’on a fait une erreur là. Je veux dire, à certains égards, on se transformait peut-être en un groupe contre lequel on se rebellait quand on a commencé en étant électronique. C’est définitivement le plus rock qu’on ait été”.

Dave Gahan : “[Martin] a sorti un groupe de chansons qui penchaient vers le côté rock, et beaucoup plus fondées sur le blues – plus rock’n’roll. I Feel You a une sorte de riff classique, blues et rock’n’roll”.

Daniel Miller : “La chose, c’est qu’ils ne sont pas un groupe de rock, parce qu’un groupe de rock aurait beaucoup de problèmes, je pense, avec 99% de ce qu’ils font, musicalement, parce que ce n’est pas du pur [rock’n’roll]. Il y a ce genre horrible d’authenticité dans le rock, et ils ne sont définitivement pas authentique dans ce sens”.

Alan Wilder : “Je suppose que l’emphase est mise beaucoup plus sur la performance sur cet album [Songs Of Faith And Devotion], mais une fois que la performance était créée, on appliquait toute la technologie qu’on connaissait et aimait depuis toutes ces années pour montrer tout ça d’une manière qui est unique à Depeche Mode”.

Pour l’enregistrement, Wilder a utilisé le dernier modèle de samplers stéréo Akai et in S1100 Series conventionnel (d’époque 1991). “On a toujours la même collection de samplers – des Akai et des Amulator”, a dit le pianiste principal à Sound On Sound. “Et beaucoup de synthés modulaires montés en série : un MiniMoog, Oberheims, le Roland 700, ARP 2600. Les synthétiseurs plus anciens ont une qualité organique – une rondeur grumeleuse – qu’on n’entend pas dans les trucs digitaux. Mais la flexibilité est important, aussi. On a tant de flexibilité à diriger le son sur le vieux matos ; on peut créer ses propres patchs [de son] sans adapter le sample d’usine de quelqu’un. Alors [sur Songs Of Faith And Devotion] il y a moins de synthétiseurs modernes qu’avant – pas de DX7, de PPG ou de trucs comme ça”. (1)

Un exemple pratiquement parfait de cette “flexibilité” sonore peut s’entendre sur Higher Love. En l’espace des quelques seconds de son ouverture menaçante (qui inclut momentanément un orage créé de manière électronique), le système modulaire du Moog IIIC de Flood contribue une séquence de basse distincte et haletant, rappelant encore une fois Tangerine Dream des années 1970 par alliance.

Alan Wilder : “On séquence toujours une grande partie de la performance, mais on utilise la séquencer pour restructurer ce qu’on fait. Quand on joue ensemble, on finit par sonner comme un groupe de pub rock. C’est le problème : on n’est pas capable d’aller dans une pièce, de jouer ensemble, et de sortir un morceau de musique magique. On doit appliquer toute cette technologie pour le rendre plus spontané et humain. L’une des choses que je pensais avant qu’on commence ce disque était que le dernier album [Violator] – aussi bon qu’il était – avait une légère rigidité. On voulait rendre ce disque beaucoup plus lâche, moins programmé”.

Avec cela à l’esprit, Wilder a arrêté d’utiliser des boîtes à rythmes pour programmer les morceaux de batterie. “La dernière fois que j’ai extrêmement fait ça, c’était durant l’enregistrement de Violator, même s’il y a des loops de batterie live sur cet album aussi. Depuis lors, la majorité de la batterie est venue sous la forme de loops, même si je pourrais toujours programmer certaines parties de percussion, des charlestons et des cymbales.

“Ce n’était qu’à partir de Songs Of Faith And Devotion qu’on est passés à Cubase de Steinberg [le logiciel de séquencage], qui tournait sur Atari [ST, l’ordinateur], plus un moniteur de 21 pouces. On a passé les choses en live [à partir du séquencer] pendant un moment jusqu’à ce qu’on soit contents des structures des chansons. Puis on enregistrait la plupart des morceaux sur multipiste”. (2)

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Cependant, même l’énergie apparemment infinie que déployait Wilder en studio serait sévèrement mise à l’essai, comme s’en est aperçu Daniel Miller durant une première visite à Madrid pour un “rapport de progrès” de Songs Of Faith And Devotion : “Je les ai laissés continuer pendant quelques semaines, puis je me suis pointé et l’ambiance était si mauvaise. Rien ne se passait vraiment ; rien ne s’était passé ; personne ne communiquait vraiment avec les autres.

“Alan jouait de la batterie avec un casque et Fletch lisait le journal, Flood essayait d’obtenir un son sans que personne ne l’aide vraiment ou ne lui donne son avis, l’ingé son avait les pieds sur la table de mixage et dormait à moitié. J’était : C’est quoi ce bordel ? C’est le début de l’album, ça devrait être un moment vraiment excitant. Les chansons étaient là, mais Dave était dans sa chambre à peindre. Je savais alors qu’on avait du pain sur la planche”.

La nature réfractaire de la base madrilène de fortune de Depeche Mode était manifestement évidente quand l’animateur Paul Gambaccini est venu avec une équipe pour filmer un EPK pour Songs Of Faith And Devotion. Le “manager des opérations” qui l’a accueilli, Andy fletcher, était assis dans un bureau cher – ce qu’il appelait en blaguant son “antre de l’iniquité”, rempli de bocaux à poissons rouges occupés (calmant) et un bureau noir de créateur (imposant). Alan Wilder répétait “une partie de One Caress sur un piano à queue, tandis que Dave Gahan était assis en tailleur dans sa chambre, avec de nombreux cierges pénétrant son intérieur sombre et sinistre.

“Ça fait longtemps que je ne t’ai pas vu, et je pense que c’est toi, n’est-ce pas ?” a demandé un incrédule Gambaccini, ébouriffant les mèches du chanteur d’une manière qui n’allait pas avec le chanteur, qui dissertait rapidement avec lyrisme de ses tatouages : “Ils racontent tous une histoire… pour moi ; ils marquent tous une sorte de changement personnel ou quelque chose qui s’est passé dans ma vie. Comme le premier que j’ai eu, que j’ai fait [faire] très jeune. J’en ai fait enlever un autre, juste parce que je ne l’aimais pas. À cette époque, je pensais faire enlever les deux. Mais d’autres choses ont été faites… ils marquent tous des évènements, vraiment. C’est un peu ma peinture de guerre, vraiment. Je vais en faire plus avant qu’on parte en tournée”.

Gahan a fait un autre tour guidé de sa “peinture de guerre” au journaliste du NME Gavin Martin ; déclarant qu’il était passé “sous l’aiguille” d’un tatoueur nommé Clive sur le bord de mer de Southend à l’âge tendre de 14 ans. “Il avait un tatouage autour de son cou – découpez ici, avec tous les pointillés”, se souvient tendrement Gahan.

Selon Gahan, l’œuvre de Clive sur les avant-bras maigrichons du chanteur a été néanmoins admiré par le tatoueur des stars de LA, Bob Roberts, qui était responsable de la paire d’ailes massive gravée dans le dos de Gahan : “C’était comme mes ailes vraiment, pour la tournée ; c’était comme, disons, mon arme pour la tournée – si tu peux faire ça, tu peux tout faire. Si tu peux rester assis sous l’aiguille pendant 10 heures, tu peux tout faire, mec ! Ça m’a vraiment tué, mais je devais le faire”.

N’étant plus que l’ombre pâle de lui-même, Gahan luttait pour répondre à une question vieille comme le monde de Gambaccini, qui assimilait “… le genre de relation spirituelle et mentale” que Gahan partageait avec Gore à “… celle de Roger Daltrey dans les Who, qui chantait les chansons écrites par Pete Townshend”.

“Durant les deux dernières années, je pense que je me suis senti beaucoup plus proche de Martin”, a répondu Gahan avec hésitation. “Je le connais beaucoup mieux, et je l’aime beaucoup mieux. J’aime à penser qu’il pense la même chose de moi. Martin est vraiment un excellent songwriter, et j’aime à penser que nous autres – Alan, moi-même et Fletch – on fait ressortir le meilleur de ces chansons”.

Gore a été filmé séparément ; choyé par une maquilleuse alors qu’il se prélasse sur un lit de luxe du Portobello Hotel de Londres, sa bien-aimée guitare sous le bras. “Je pense qu’en ce moment tout le monde attend qu’on sorte un album techno – comme un album de dance hard, mais je pense qu’il y a tellement de cette musique en ce moment, et [l’art de] la chanson se perd vraiment.

“Alors je ne pense pas que je me suis consciemment assis et que j’ai essayé de réagir contre ça, mais je pense que c’est juste quelque chose qu’on fait parce qu’on écoute la radio et qu’on va dans les clubs, et on est immergés dans cette même sorte de musique partout où on va. Alors on reste chez soi et, pour moi, quand je m’asseois pour écrire une chanson je pense qu’elle sort différemment parce que je veux entendre quelque chose de différent”.

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Alors qu’est-ce qui a causé le déraillement de la machine d’enregistrement de Depeche Mode ? Alan Wilder a offert une explication : “Durant les premières années, tout le monde s’entassait dans le studio accompagné par divers niveaux d’intérêt pour le processus d’enregistrement d’un disque. Le résultat était beaucoup de bavardage et d’idioties avec peu de travail fait. Au cours des années, on a combattu ce problème en réduisant l’équipe de production aux personnes dont on avait besoin ou celles vraiment motivées à l’époque.

“On a oublié tout ça au début des sessions de Madrid, et on a en fait exagéré le problème en construisant non seulement un home studio, mais aussi en vivant ensemble dans le même environnement pendant 12 semaines. C’était un désastre, et j’ai détesté ça ! On ne pouvait s’enfuir pour une minute, et la vibration a atteint un niveau le plus bas. À ce moment, Dave s’était clairement détérioré, et se retirait pour peindre ou jouer de la guitare dans sa chambre. Il faisait occasionnellement surface pour chanter quelques prises et offrir quelques mots d’encouragement, et disparaissait encore une fois”.

Une de ses prises vocales s’est avérée sortir avec surprise du lot pour le chanteur perturbé, poussant Jennifer Nine du Melody Maker à commenter : “Spécialement, c’est l’atmosphère trempée d’âme de Condemnation qui est la vraie clé des changements qu’ont vécu Depeche Mode. Son cinéma sincère de Je me tiens là accusé serait un beau plaisir pour n’importe quel chanteur incendiaire ; Gahan chante de tout son cœur et la nomme de loin ma meilleure performance vocale”.

Dave Gahan : “Certaines lignes comme Je ne demande pas l’absolution / Le pardone pour les choses que je fais – il y a beaucoup de mots dedans qui étaient entièrement appropriés à la manière dont je me sentais. Et je sentais vraiment, pour la première fois, que les paroles coulaient en moi comme si je les avais écrites.

“On l’a faite sous le studio à Madrid, un endroit au plafond bas – très béton et métal, et avec beaucoup d’échos et de froid, et il avait un son et une ambiance géniaux. Quand je suis sorti, tout le monde dans la salle de contrôle s’est tu et s’est retourné ; et tout à coup Flood a dit C’était génial putain ! et Alan et tout le monde a dit C’est probablement le meilleur chant que tu n’aies jamais fait – et j’ai pensé Ouais. Je me désagrégeais complètement à l’intérieur, et, en même temps, j’étais vraiment optimiste et réjouit”.

Curieusement, optimiste et réjouissant étaient les mots mêmes qu’Alan Wilder choisira plus tard pour décrire l’album : “Je ne suis pas d’accord sur le fait que Songs Of Faith And Devotion est un album sombre – c’est le seul album de Depeche Mode qui vous laisse exalté. I Feel You, par exemple, ou Higher Love [et] Rush ont toutes un sens prédominant d’optimisme”.

Martin Gore : “[Condemnation] n’était pas un des morceaux sur lesquels on a utilisé d’autres personnes, ou des choristes – des chanteuses de gospel. Mais il est en fait chanté d’un style quatuor de gospel ancien. on a en gros répété les parties et on les a chantées – on n’a pas samplé les chants, on a simplement chanté les parties comme un quatuor. Alors c’était très intéressant de faire ça, et je pense que Dave a fait sa meilleure performance vocale au monde sur ce morceau”.

Alan Wilder : “On a fait ce chant particulier [Condemnation] à Madrid, et la maison dans laquelle on avait installé le studio avait une pièce carrelée avec beaucoup d’écho dans le garage. Et il [Dave Gahan] a chanté là-bas, et il a aimé chanter dans cet espace – juste la manière dont la pièce renvoyait le son de sa voix lui plaisait et donc il a bien chanté”.

Dave Gahan regardait sa performance sur Condemnation avec une combinaison de fierté et d’honnêteté : “C’était la chanson où j’avais vraiment chanté de tout mon cœur – je me sentais vraiment connecté à quelque chose ; elle m’émeut toujours vraiment. Elle touchait presque ce que je voulais faire, mais je n’avais pas l’énergie où je n’étais pas assez là pour vraiment suivre ça. C’était vraiment Alan et Flood assis aux manettes”.

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Exception faire des occasionnels meilleurs moments d’enregistrement, Gore était peu habituellement ouvert quant à la détérioration de Gahan : « Dave prenait beaucoup d’héroïne à l’époque, ce qui m’a demandé un moment à remarquer. Je ne suis pas un expert en matière de drogue – je ne connais pas tous les symptômes, mais il disparaissait dans sa chambre tout le temps. On ne le voyait pas parfois pendant trois jours.

« En même temps, je me sentais totalement détaché du groupe ; je ne voulais vraiment pas être là-bas [à Madrid]. Jusqu’à ce moment, on s’était toujours senti comme un gang, et puis tout à coup on ne voyait pas Dave pendant des jours. Quelque chose clochait vraiment pour la première fois. Alan refusait de sortir avec nous à chaque fois qu’on sortait… durant la période où on enregistrait à Madrid il était isolé dans la villa qu’on avait – il ne pouvait sortir avec nous ».

Étant donné la nature imprévisible de certaines sorties récentes du groupe, il est plus probable que Wilder ne ressentait plus le désir de socialiser : « J’ai une très forte éthique du travail – quand je travaille, je travaille, ce qui est la seule manière dont je peux finir un projet et sais que j’ai fait absolument de mon mieux. Flood et moi, on trouvait que c’était de plus en plus difficile de se concentrer avec certaines distractions qu’on rencontrait dans la villa. Il y avait certains moments difficiles durant les sessions de Madrid ».

Notamment le comportement de plus en plus imprévisible d’un membre, comme l’a confirmé Wilder : « Ces choses n’arrivent pas du jour au lendemain, mais je pense que Dave vivait de plus en plus dans son monde. La chose la plus perturbante était que sa consommation de drogue affectait sa personnalité de manière négative, soit par l’agression augmentée ou la perte de son meilleur atout : son sens de l’humour. Je pnse que je l’ai remarqué pour la première fois durant l’enregistrement de Violator à Milan – le « spanner » en lui est passé en avant. Je me souviens que, sans raison, il a délibérément chercher à se battre avec une dizaine de gars du coin qui marchaient dans la rue. J’étais pétrifié, j’attendais à ce qu’il se fasse poignardé à n’importe quel moment, mais en quelque sorte, il s’en est toujours tiré avec ce genre d’attitude. Il a causé un autre incident, totalement non provoqué, dans un club de Madrid en insultant un groupe de Hell’s Angels, ce qui a résulté en bagarre dans la rue.

« Tout cela a rendu la communication normale plus difficile, ce qui était de la pression de plus dans une relation de groupe déjà assez tendue. Une distance s’est formée, ce que je trouvais triste, si on considère quelle personne enthousiaste et vitale il est vraiment. Dave a également une nature très généreuse et ouverte, mais c’est là où se trouve le problème, peut-être. Tout le monde a essayé de l’aider à sa manière, mais je ne pense pas que l’un d’entre nous avait l’idée de comment s’y prendre. Personne d’autre dans DM n’avait jamais pris de l’héroïne en ce qui me concerne, alors j’imagine que Dave se sentait étranger à nous autres à l’époque ».

La déclaration de Wilder était à double tranchant si on prenait pour argent comptant celle contradictoire de Gahan à Paul Gambaccini en 1993. « Honnêtement, je me sens un petit peu triste que je ne me suis pas beaucoup plus rapproché des trois autres personnes avec qui je travaille, et avec qui je travaille depuis beaucoup d’années. J’aurais aimé changer des choses qu’on a faites. Notre relation, pour moi, est vraiment, vraiment importante… ce qu’on a. Toute l’atmosphère de ce que Depeche Mode crée quand on est ensemble dans la même pièce – je la déteste putain que oui autant que je l’adore. Et j’aime chaque personnes aussi ».

Admirablement, Gahan a plus tard endossé la responsabilité de la situation. « Pour être honnête, j’étais tellement pas là que je ne remarquais rien. Je ne communiquais avec personne. e peignais dans ma chambre ; je sortais sporadiquement des bouffées d’émotion créative, puis je retournais dans ma chambre. La lutte sur cet album était – tout à coup, après toutes ces années ensemble – on se séparait beaucoup. Individuellement, nos propres vies se détachaient progressivement – c’est ce qui était difficile.

« La partie la plus difficile était probablement celle de Flood, qui devait tout assembler. Je pense que cet album l’a presque détruit, aussi. Il m’a dit après que l’album le plus difficile sur lequel il n’ait jamais travaillé était Songs Of Faith And Devotion, mais, à l’époque, je n’étais pas vraiment conscient de ça ! J’étais beaucoup absent, aussi – sur le plan chimique et physiquement ; même si j’étais là, je n’étais pas vraiment « .

Alan Wilder avait dit à peu près la même chose à Gambaccini. « Il y a eu de grands changements dans chaque membre individuel du groupe, que je ne pourrais résumer en quelques phrases – particulièrement durant les dernières années, je pense, depuis qu’on est tous passés [dans] la trentaine, ce genre de choses. On peut voir chez tout le monde que certains aspects de sa vie sont devenus beaucoup plus importants. Avec une pause significative de chacun avant de commencer l’enregistrement de cet album, quand on s’est réunis à nouveau, on pouvait vraiment voir les changements chez tout le monde ».

Andy Fletcher : « Je traversais une période difficile ; j’avais mes propres problèmes, ce qui rendait tout dix fois pire ! »

Les frustrations étaient encore plus aggravées par le fait que Depeche Mode avait juste deux morceaux à montrer de deux sessions d’enregistrement qui s’étalaient sur leur séjour de 12 semaines à Madrid. Ça devait finir par craquer clairement.

Alan Wilder : « Naturellement, l’atmosphère complexe d’un album réfléchit l’état des individus impliqués à l’époque, et, dans ce cas, la toxicomanie de Dave était un facteur durant l’enregistrement de l’album. C’était évidemment décevant – non ps pour des raisons morales, mais parce qu’elle affectait de manière négative sa personnalité ; il n’était pas vraiment  la majeure parti du temps et son esprit me manquait. Il est également vrai qu’il n’était pas là la plupart du temps, alors son rôle actif était quelque peu limité. Martin s’est introverti, et Fletch a commencé par se plaindre de se sentir déprimé.

« Au moment où on a commencé les sessions d’Hambourg dans un studio commercial complètement plus adéquat [Chateau Du Pape], on s’était souvenu que moins de personnes veut dire plus de travail à faire. Fletch est retourné en Angleterre et s’est refait interné à The Priory ; Dave ne se montrait que pour faire ses voix, et ça laissait moi, Flood et Martin – qui se revigorait un peu – avec l’album à créer. On a enregistré huit morceaux en six semaines, comparé aux deux ou trois qu’avait avait lutté à produire à Madrid ».

Gore a fait allusion à la dispositions plus optimiste de Wilder durant le travail en Allemagne : « Alan ne s’entendait pas particulièrement avec Andy, et Andy est retourné chez lui durant la période d’enregistrement à Hambourg ; c’est probablement pourquoi alan s’est égayé et a commencé à sortir – il sortait avec nous tous les soirs ! C’est un Gémeau ; il est bizarre ! Il y a toujours deux côtés dans leurs humeurs ».

Vince Clarke a brièvement croisé le chemin de ses anciens collègues quand Erasure a joué deux soirées à la Sporthalle de Hambourg les 12 et 13 septembre 1992 dans le cadre du Chorus Tour de 103 dates de Erasure – alias The Phantasmagorical Entertainment Tour. (3)

Vince Clarke : « On est effectivement sorti, mais Dave était junkie à l’époque, alors je n’en ai pas des souvenirs de potes géniaux ensemble. Je n’ai jamais vraiment connu Martin, et Dave non plus. Au bout du compte, la personne dont j’étais le plus proche, c’était Fletcher, à cause de la Boy’s Brigade. Je le connaissais depuis très, très longtemps, et puis on ne s’est pas vraiment vus depuis sa maladie. Il a changé, mais la vie, c’est ça, du changement ».

Et en ce qui concerne Flood, les bouleversements se sont réfléchis dans Songs Of Faith And Devotion – de manière important, le dernier disque qu’il a co-produit pour Depeche Mode : « Il y avait de la tension durant tout le processus ; c’est un disque très sombre – très sombre ».

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Toujours grandement inconscient de la toxicomanie de Gahan, l’avant-goût du public britannique de ces enregistrements sombres ou – selon le point de vue – optimistes et réjouissants est venu le 15 février 1993 avec la sortie de I Feel You, le premier single de Depeche Mode depuis World In My Eyes en septembre 1990.

Le clip en noir et blanc de Anton Corbijn, tourné dans l’un de ses lieux de prédilection dans le désert en dehors de LA, se concentre sur un Gahan tatoué à la longue crinière, les cordes vocales saillantes tandis qu’il finit par se déshabiller devant l’actrice britannique Lysette Anthony. Fletcher « jouait » du clavier, Gore faisait des poses de headbanger convenablement agressives, tandis que Alan Wilder « faisait de la batterie ».

Alan Wilder : « Avec I Feel You, j’ai joué de la batterie en même temps que le morceau passait d’un style particulier puis j’ai recommencé dans un style plus funk, et ainsi de suite. On a enregistré cette batterie dans une villa qu’on avait louée à Madrid. On a installé un studio dans la cave. Les deux batteries – la petite et la plus grande – ont été enregistrées dans des endroits différents, ce qui a donné à chacune un côté différent.

« De plus, elles étaient jouées de manières très différentes. La plupart était samplée et puis séquencée sous la forme de loops de batterie. Ça ne veut pas dire qu’elles ne changent pas au fur et à mesure de la chanson. Il y a une série de loops, qui sont séquencées ensemble, avec Cubase [de Steinberg], dans une structure différente de la manière dont elles étaient jouées à l’origine. Au début de I Feel You, la batterie est jouée, samplée, mise dans un synthé, distordue, et puis son niveau est réduit de moitié ».

Gahan s’est vanté à Jennifer Nine du Melody Maker que c’est lui qui a persuadé Wilder de s’asseoir sur le tabouret de batteur : « J’ai définitivement gagné mes batailles, pour être honnête – parce que quand on a commencé ce disque [Songs Of Faith And Devotion], je savais que ce serait bon pour nous d’avoir un batteur. On a fait ça tellement longtemps, j’ai pensé : Pourquoi ne pas ajouter un autre élément à notre son ? alors je n’ai pas arrêté de pousse et pousser, et, à la fin, Alan s’est mis à la batterie et a dit Okay, je vais le faire, putain !« 

Ce n’est ps la manière dont Wilder lui-même s’en souvenait. « J’y pensais depuis un moment et finalement, je l’ai mentionné à Dave, qui a trouvé que c’était une bonne idée ».

Gahan maintenait que c’était son idée, disant au NME : « J’ai forcé Alan à faire de la batterie, parce que j’ai dit : Je veux une vraie batterie. Fletcher pensait que j’étais devenu fous, il a dit : Dave est devenu fou, il veut de la batterie ; après il voudra des choristes. Et c’est vrai ».

Depeche Mode ne pouvait avoir choisi un morceau plus puissant pour dévoiler son nouveau son avant de retourner dans l’arène – malgré Gahan qui poussait activement Condemnation. « C’est la chanson que je voulais que tout le monde entende en premier, a-t-il expliqué à Paul Gambaccini. Parce que je pense simplement qu’on a capturé quelque chose de vraiment, vraiment spécial ».

Alan Wilder : « Si je me souviens bien, tous les autres pensait que I Feel You devait être le premier [single extrait de Songs Of Faith And Devotion] dont Daniel Miller. La raison principale du choix était que le morceau avait de l’attitude et était radicalement différent de ce qu’on avait fait avant. On espérait que ce surprendrait les gens et les rendrait curieux d’entendre le reste de l’album ».

Avec un retour aussi dramatique, la presse musicale s’est assise et a fait attention. Jim Arundel du Melody Maker : « Presqu’aussi mortels qu’ils aimeraient être, I Feel You est un exercice d’escalade des charts à la dure. Ils écrabouillent positivement une bande rythmique tandis que le nouveau Dave Gahan grunge se fait tatouer les boules en direct dans le studio. Les synthés pètent, glougloutent et gémissent, les amplis hurlent, les dentistes de la symphonie londonienne apparaissent sur quelques mesures et le refrain fait soit « This is the dawning of Allah » ou « This is the dawning of Alan » (4) – on présume une référece au « nouveau gars » Wilder qui est désormais autorisé à rester aussi longtemps qu’il le souhaite sans être accompagné d’un adulte ».

Gina Morris du NME s’est moqué : « I Feel You démarre avec un puissant cri strident allongé de guitare avant que M. Body Art commence à faire tourner les roues de la fadeur. Bien plus que les pantalons blancs anciens et les cheveux en brosse que sa nouvelle image hard-rock l’indiquerait ; assez puissant, pourtant désespérément oubliable. Les Depeche Modules de part le monde vont baver en anticipation ».

À en juger par la performance finale de la chanson dans les charts, Morris avait raison. Assisté par la gamme habituelle de remixes – sept versions du titre phare (dont deux remixes du pionnier de l’ambient, Brian Eno) plus One Caress (de Songs Of Faith And Devotion) étalés sur le mélange habituel de cassette, vinyle et CD (en édition limitée ou pas) – au 27 février, I Feel You avait monté à la 8ème place des charts singles britanniques.

La jeunesse alternative de l’Amérique a lapé ses connotations grunge, propulsant I Feel You au sommet des charts Modern Rock Tracks après sa sortie américaine le 9 février ; la première fois qu’un disque de Depeche Mode soit sorti avant sa date britannique. Il n’a réussi que la 37ème place dans le Billboard, après être entré le 6 mars, pendant un total de 12 semaines.

* * *

Songs Of Faith And Devotion a finalement vu la lumière du jour le 22 mars 1993 au Royaume-uni (le lendemain aux États-Unis) – au grand plaisir de ces « Depeche Modules baveurs de part le monde ».

David Fricke a chroniqué l’album pour le Melody Maker : « Les temps ont changé. Depeche Mode s’est ajusté. Jamais juste un groupe synthétique, ce sont des synthétiseurs, des pies expertes au don frappant pour la digestion du genre et le mimétisme. Ils se sont ainsi réorganisés pour les années 1990 avec une arnaque très admirable ici, une collision ingénieuse et transparente avec défi du Achtung Baby de U2 et du Automatic For The People de REM – un crépitement pop industriel avec une tournure confessionnelle sinistre et obssessive ».

Autre part, Fricke était involontairement dans le mille en observant : « Le thème soutenu de la douleur, la possession et la fausse rémission est pratiquement repoussant. C’est quasiment un discours impénitent – de junkie… Par moments, le côté sinistre acharné et égocentrique – même quand le personnage Gahan/Gore revêt la cilice de la victime – vous pousse à vous méfier de la soi-disant ironie de tout cela. Dans Get Right With Me, il est difficile de dire si le chanteur est une sorte de gourou laconique d’épanouissement personnel ou vénère simplement l’Église des Connards ».

La comparaison avec U2 a refait surface avec David Quantick du NME : « Il y a des guitares dessus, un quartet à cordes et d’excellents bruits de scratchs, c’est sacrément fort et Dave Gahan, à en juger des photos très Anton Corbijn-esques de Anton Carbijn du livret, a perdu à peu près 60 kilos et s’est fait pousser la barbe… Les fans de style vont donc noter que Depeche Mode – pratiquement détrônés par U2 sur Achtung Baby stylé par corbijn/Berlin/le monochrome/Eno – sont revenus avec un album qui détrône Achtung BabySongs Of Faith…, c’est Depeche Mode dans toute sa, euh, mode de rock de stade d’art européen maussade, et il laisse les concurrents sur la ligne de départ ».

Un devotee de Depeche, désespéré d’obtenir des informations concernant les nouveaux enregistrements des Modes, a plus tard déclaré qu’il a demandé quel était le titre de travail de l’album durant une rencontre fortuite avec le tour/production manager Andy Francks, qui a apparemment dit en blaguant : Achtung Baby 2.

« Je pense que c’est son célèbre esprit du West Country », est la réponse que Wilder a donné à l’anecdote. « Il y a certainement des parallèles entre DM et U2, mais musicalement, ce sont deux mondes bien à part. Les équipes de production n’étaient même pas les mêmes – je pense que Achtung Baby était produit par Eno et [Daniel] Lanois, avec le rôle de  Flood réduit à celui d’ingé-son ; dans notre cas, Flood était un co-producteur.

« Avec Anton qui prenait des photos des deux groupes, il y allait évidemment y avoir des similitudes, parce qu’il a un style si distinct. La pochette de Achtung Baby est en fait très similaire à celle de 101 et à chaque fois qu’on voit un autre clip d’Anton, on remarque toutes sortes de caractéristiques qui sont très particulières à lui ».

Le quartet à cordes auquel Quantick se référait fugitivement était, en fait, une assemblée quelque peu plus extravagante qu’un simple groupe de quatre personnes, réuni pour accompagner Gore sur la ballade de rigueur de l’album, One Caress.

Alan Wilder : « Une fois qu’on avait décidé qu’on voulait de vraies cordes, il n’y avait qu’un ou deux choix quant à qui devrait les arranger. Wil Malone a rrangé les cordes de Unfinished Sympathy de Massive Attack, favorite particulière de Martin et moi. Les cordes ont été enregistrées aux Olympic Studios (à Barnes, dans le Sud Ouest de Londres), utilisant une section à cordes de 28 personnes, sur laquelle Martin a chanté en live [avec les joueurs à cordes à côté] – égalant ainsi l’enregistrement le plus rapidement de tout morceau de DM, l’autre étant Somebody« .

Quantick a également observé : « Songs Of Faith And Devotion suit la tradition des Modes d’avoir un titre pompeux, un vague thème liant les chansons et une pochette qui semblera grandement datée dans un an ou deux ».

Alan Wilder : « Je dois reconnaître que ce n’était pas une des meilleures. Mais personne ne voulait blesser Anton puisqu’on lui avait donné le boulot de la direction artistique – un de ses problèmes, c’est qu’il est assez inflexible une fois qu’il a une idée. Quand on en vient à l’art des pochettes, j’ai toujours l’impression que Anton aurait vraiment dû se focaliser exclusivement sur sa photographie, c’est ce qu’il fait de mieux, et laisser aux autres le soin de la mise en page et le graphisme ».

Notable en son absence de tous les clichés distincts en noir et blanc de la pochette à part un, Andy Fletcher, qui était, en toute probabilité, toujours soigné à The Priory.

« Anton est venu quelques semaines ça et là, et toutes les photos étaient naturelles ; Fletch n’apparaît pas parce qu’il n’était pas là à l’époque », est le simple récapitulatif de Wilder.

Le 10 avril, dans un exploit sans précédent pour Depeche Mode, Songs Of Faith And Devotion est entré dans les charts albums américains du Top 200 du Billboard directement à la première place, le sixième groupe britannique seulement à atteindre une telle distinction en date. (5) L’album est également entré dans les charts albums britanniques en pole position – tout cela était de bon augure pour la prochaine grande tournée somptueuse du groupe, prévue avec l’ancien comptable de tournée, Jonathan « Baron » Kessler.

Alan Wilder : « Les tournées étaient planifiées par nous, notre agent et Jonathan. Entre nous tous, prenant en compte nombreux facteurs, on décidait dans quels pays et quelles villes jouer et quand. Une fois qu’on avait un plan général, la route spécifique serait optimisée, encore une fois en fonction des horaires de voyage, la disponibilité des salles, le conseil du promoter d coin, les dates de sortie des disques et d’autres considérations logistiques ».

Alan Wilder a enregistré la montée de Kessler dans les rangs vers « conseiller spirituel » autonommé : « Il est devenu de plus en plus impliqué dans la coordination des tournées, et ses talents vont bien au-delà de la pure organisation financière. Comme ses négociations de tournées impliquaient invariablement parler à des maisons de disques et des promoters, c’était, pour lui, une progression naturelle vers le management. Il est le genre de manager qui ne s’implique pas dans les aspects musicaux et artistiques du groupe, mais excelle plutôt dans les relations publiques et le management des gens ».

Et en tant qu’exercice de relations publiques et management des gens, le marathon Devotional Tour était sur la plus grande des échelles.

* * *

Alan Wilder a à peine eu le temps d’absorber le succès de Songs Of Faith And Devotion car il se terrait dans son studio Thin Line, à préparer fébrilement les bandes rythmiques pour les concerts avec Steve Lyon, aidé d’un nouveau système d’enregistrement sur disque dur indéterminé du fabricant japonais d’instruments de musique hi-tech, Roland.

Alan Wiler : « Maheureusement, assembler la tournée Devotional s’est avéré plus grand que ce à quoi on s’attendait. On savait quand on a commencé qu’on n’avait pas beaucoup de temps devant nous, et ça n’aidait pas que le sequencer Roland nous donnait des problème continuels. Cependant, on a persévéré et on avait presque fini quand le désastre a frappé : la machine ne pouvait tenir tout le volume même de trafic qu’on lui demandait et un jour, tout le système a simplement planté – on a tout perdu ; trois mois et demi de travail ! Heureusement, on avait eu la prévoyance de sauvegarde toute la musique sur ds [bandes] multi-pistes, mais les edits étaient partis.

« Avec le nouveau single, Walking In My Shoes, qui allait sortir et les répétitions qui arrivaient, on s’est retrouvés avec la tâche gigantesque de tout rééditer en deux semaines environ. On a travaillé nuit et jour et puis on a poursuit Roland en justice. Après une longue bataille, ils ont remboursé le prix d’achat de deux machines. Je ne me rappelle pas du prix exact, mais c’était beaucoup (possiblement 20 000£). Le problème, c’est qu’on avait aussi investi dans beaucoup d’équipement de sauvegarde sur DAT, qui est devenu redondant. Aussi, à la dernière minute, on a dû acquérir deux machines multi-pistes digitales [Sony] pour emmener sur la route à la place, alors on a toujours été perdants financièrement.

« En fait, cette expérience m’a appris une leçon très précieuse sur la technologie de pointe – n’y touche pas, même de loin ! Ce n’est pas drôle d’être le cobaye d’un matériel qui n’a pas été testé sur le terrain par des professionnels, seulement pour découvrir qu’il est plein de défauts de conception ».

Les bandes multi-pistes digitales de la plus grande importance pour le Devotional Tour ont été préparées par Wilder et Lyon aux Olympic Studios, et finies à Thin Line.

Alan Wilder : « DM a toujours utilisé une certaine quantité de musique pré-enregistrée durant ses concerts. D’un point de vue personnel, j’aime à avoir quelque chose à faire sur scène, bien qu’au bout du compte, je ne pense pas que ça compte vraiment du moment que les gens rentrent chez eux en ayant vécu un bon moment ».

Quand on l’a interrogé quant à quel pourcentage d’un concert typique de Depeche Mode de l’époque pourrait être considéré comme de la véritable musique « live », Alan Wilder a répondu « Environ 50%. notre politique était toujours de jouer autant qu’on le pouvait (sans avoir recours à beaucoup de musiciens additionnels) ».

Pas étranger à l’utilisation de bandes rythmiques lui-même, Karl Bartos (ancien Kraftwerk) a vu ces bandes du Devotional Tour mises à l’épreuve à plus d’une occasion, à la fois pré-enregistrées et sur scène, et a été impressionné par ce qu’il a entendu. « Aujourd’hui, tous les groupes soi-disant à synthétiseurs, comme Depeche Mode, utilisent des machines 32 pistes digitales pour passer des enregistrements  de studio sur scène, a-t-il observé en 1997. Je veux dire, c’est cool ; ils savent jouer et ils sont vraiment bons, mais je pense que cette manière de jouer, ça crée trop d’histoires. On a besoin de beaucoup de personnes pour la maintenance et deux machines 32 pistes au cas où une tombe en panne ! »

L’énorme budget de tournée de Depeche Mode signifiait que lorsqu’on en est venu à présenter Condemnation dans un environnement live, Wilder jouait sur un piano à queue acoustique – avec l’accordeur qui allait avec – plutôt qu’utiliser une approximation samplée, avec Gore accompagné par les choristes Hildia Campbell et Samantha Smith (qui étaient aussi créditées de « chants additionnels » sur Get Right With Me sur Songs Of Faith And Devotion).

« Il est facile d’oublier que monter un concert est une activité compliquée qui prend beaucoup de temps, a continué Alan Wilder. Ce n’est pas juste retaper les chansons, ce qui bien sûr peut être très excitant. Il y a un million d’autres boulots à attaquer, comme décider ce qui sera sur les bandes rythmiques et ce qui sera [joué physiquement] sur scène, ou qui jouera quelles parties et comment ça va affecter la manière dont je programme les claviers – ce qui est un cauchemar logistiques en soi !

« Il y a aussi des questions sur l’ordre des chansons et les différentes setlists elles-mêmes – ça allait être un long voyage et jouer exactement les mêmes chansons chaque soir pendant 15 mois aurait été une agonie. On doit aussi prendre en considération chaque pays différent, parce que chaque public réagit différemment, préférant différentes chansons qui ont été particulières sur leur territoire.

« Par conséquent, on avait quatre setlists – rouge, verte, jaune, bleu. C’était une pratique standard de changer le set si on jouait dans une salle deux soirs ou plus, ou si on revisitait une région [où on avait] déjà joué sur la tournée. On avait huit bandes séparées – en gros quatre setlists différentes, qui étaient séparées en deux moitiés avec une chanson acoustique quelque part au milieu, ce qui permettait le changement de bande. En réalité, donc, on pouvait mélanger toutes les combinaisons de bandes. Avec quelques alternatives différentes pour les chansons acoustiques de Martin, ça nous donnait l’opportunité de jouer différentes chansons dans des ordres différents, même si toutes avaient les mêmes formes et structures générales. alors, par exemple, une rapide discussion avant pouvait résulter en Jouons le set bleu/rouge ce soir avec Somebody au lieu de I Want You Now au milieu. On pouvait aussi changer les bandes pour les rappels, si nécessaire.

« Puis il y a des détails comme l’heure où on monte sur scène. Par exemple, avec la partie européenne et la première partie américaine de la tournée, au printemps et en automne [1993] respectivement, on savait que ce sera la tombée de la nuit quand le concert commencera, alors ce semblait être une bonne idée de capitaliser dessus. Je pense que la séquence d’ouverture qui s’en est ensuit de foudre et d’éclair qui précède Higher Love et accompagnée par les énormes rideaux, les lumières appropriées et l’heure magique elle-même, c’était l’un des moments les plus dramatiques de toute la tournée ».

Wilder avait déjà fait allusion à quelles préparations Depeche Mode faisaient en prévision de leur prochaine tournée à Paul Gambaccini : « On travaille toujours en conjonction avec d’autres personnes quand on monte des concerts – Anton travaille sur ce décor particulier avec nous, et on comptera sur lui pour des idées très fortes. Plus, on essaie de mettre autant de réflexion dedans autant que l’on peut pour essayer de la faire d’une manière très différente que l’on a fait avant, ce qui est généralement la manière dont on aborde la plupart des choses ».

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(1) Ceci dit, dans le livret de Songs Of Faith And Devotion, on peut voir un polysynthé digital PPG Wave 2.3 derrière un Oberheim Xpander sans clavier sur l’une des photos en noir et blanc prises par Anton Corbijn durant une de ses nombreuses visites aux sessions de Madrid, mais peut-être était-ce un surplus de matériel. 

(2) Analogique 2 pouces avec une réduction de bruit Dolby SR, dans le cas de Songs Of Faith And Devotion.

(3) La partie britannique avait vu le duo jouer au Apollo Theatre de Manchester 12 incroyables fois, suivies par sept concerts « intimes » de même capacité au Playhouse de Édimbourg, et 15 incrédules apparitions consécutives au Hammersmith Odeon de Londres, et puis 11 autres soirs à l’Apollo de Manchester encore une fois – un total de 150 000 personnes britanniques dans le public ; en gros le double des tournées britanniques de Depeche Mode.

(4) Gahan chante en fait « This is the dawning of our love ».

(5) Les autres étant les Beatles, Eric Clapton, Pink Floyd, Elton John et Def Leppard.

Traduction – 22 juin 2012

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