Échec sur la route… ou échec de la mode ?

“J’aimais bien l’idée [de devenir un groupe de rock] – qu’on était, mais quelque chose clochait toujours. C’est probablement ce dont Mart, Fletch et Alan s’inquiétaient : il y avait trop d’emphase sur moi. On est partis sur la tournée Songs Of Faith And Devotion [les tournées Devotional et Exotic] et on a joué quasiment 200 concerts à guichets fermés, alors, encore une fois, j’attirais beaucoup d’attention, mais c’était de la mauvaise”. – Dave Gahan, 2001

Baignant dans le succès éclatant de Songs Of Faith And Devotion, Martin Gore a investi pratiquement 1.2 million £ via le fond de pension de l’une de ses sociétés dans un bâtiment de plus de 1000 m² dans les Docklands de Londres, loué par la banque NatWest (1) depuis 1987 pour le loyer annuel pas si négligeable de 170 000£.

La nature très confidentielle de la vente a mené le Daily Telegraph à rapporter : “L’acheteur n’est pas connu. Il y a une rumeur que c’est les Rolling Stones”. La partie s’est terminée quand le chroniqueur financier d’investigation du Daily Telegraph, Richard Northedge, a nommé l’acheteur comme étant Grabbing Hands, la société d’édition musicale de Gore (nommée d’après une ligne de Everything Counts).

Andy Fletcher a épousé sa compagne de longue date, Grainne Mullen, le 16 janvier 1993 lors d’une cérémonie religieuse à Lisson Grove de Londres, à quelques pas de son restaurant et sa maison de Maida Vale. Une réception somptueuse – “sans considération de frais” selon Rob Andrews – a été tenue dans la suite fonctionnelle en sous-sol d’un hôtel de Hyde Park Corner. Deb Mann y a également assisté : “Je pense que Pete Tong faisait le DJ, et je me souviens de beaucoup de personnes de Mute là aussi (dont du personnel de l’étranger). Je ne me souviens pas de la présence de célébrités – comme [le mariage de ] Dave et Jo, c’était beaucoup d’amis et de proches”.

Pour la tournée à venir, Martin Gore a contemplé être plus animé sur scène avec son jeu de guitare, contribuant à soulager le problème visuel de multiples claviers statiques. “Avec chaque album, je pense qu’on incorpore plus de parties de guitare, juste parce que ça semble plus naturel, alors je dois [les] jouer sur scène, et en fait j’aime ça aussi.

“Je pense qu’on a réussi à obtenir un bon équilibre entre le rock et l’électronique ; je ne pense pas que le concert soit trop rock, ce qui est toujours notre inquiétude. Je pense que ça ajoute une nouvelle dimension au concert quand on avance, au lieu de nous trois coincés derrière des claviers. Je pense qu’on va essayer de faire plus ça sur la prochaine tournée avec la batterie”.

Alan Wilder a rempli le rôle de batteur, disant à Paul Gambaccini : “J’ai beaucoup plus d’entraînement à faire si je vais en jouer sur scène, ce que je vais tenter de faire sur la prochaine tournée – sur certaines chansons, pas toutes”.

* * *

Le 3 avril, le NME a révélé en exclusivité que Depeche Mode allaient faire leur premier concert britannique depuis deux ans et demi au Crystal Palace National Centre de Londres le 31 juillet, avec les rockeurs goths The Sisters Of Mercy confirmés en première partie pour la salle de 35 000 places. Les billets à 18.50£ ont d’abord été mis en vente via l’émission matinale de Channel 4 Big Breakfast et une ligne téléphonique exclusive avant d’être rendus disponibles dans les points de vente habituels le lendemain.

Le NME portait aussi la nouvelle de la sortie britannique du prochain single du groupe, Walking In My Shoes, le 26 avril, avec des remixes du groupe dance Spirit Feel (sic – en réalité Spirit Wheel), Jonny Dollar (plus tard plus connu pour son travail au sein des trip-hoppers de Bristol Portishead) et William Orbit.

Lorsqu’il est sorti, six remixes (sous-titrés Grungy Gonads MixRandom Carpet MixAnondamidic Mix et Ambient Whale Mix) partageaient l’espace avec deux versions de My Joy, morceau enregistré à Chateau Du Pape et brièvement affecté à l’inclusion sur l’album. Selon Wilder : “Il allait être sur Songs Of Faith And Devotion à un moment, mais on ne pensait pas qu’il était assez fort à la fin. Il a été mixé par Steve Lyon et moi-même ; j’ai reconfiguré le morceau pour la version maxi 45 tours, avec Steve en ingé-son”.

Alan Wilder était plus ouvert en ce qui concerne sa face A : “L’un des premiers morceaux de Songs Of Faith And Devotion à être enregistré, et l’un qui est passé par de nombreuses incarnations, Walking [In My Shoes] est probablement le meilleur exemple du nouveau son DM à plusieurs couches. Le côté plus organique a été créé par l’utilisation de basses et de guitares live, plus un arrangement de cordes dynamique et une série de loops de batterie, mélangés à des techniques Modes anciennes et nouvelles.

“La guitare e-bow (qui joue la mélodie de fin) a doté le morceau d’une qualité lancinante, qui est également évidente dans la voix de Dave qui reflète le riff de piano et clavecin distordu. Des éléments électro étaient toujours présents, mais leur rôle avait changé et ils étaient utilisés plus sous la forme de parties de synthés bouillonnantes qui donnent une atmosphère, plutôt que porter les mélodies principales. Le résultat était une expérience émotionnelle unique”.

Le clip (2) bizarre d’Anton Corbijn a fournit une unique expérience visuelle, comme se souvenait Wilder, “C’était certainement l’un des clips les plus surréalistes d’Anton, et le tournage en lui-même était une expérience assez différente pour nous. Je me souviens combien c’était bizarre d’être entouré par tous ces gens avec toutes sortes de difformités – surtout au moment des repas. Ça m’a fait sourire d’être à côté d’un bossu, habillé en cauchemar gothique, et l’entendre demander aux filles de la restauration, Vous auriez du ketchup, mes chéries ?”.

Le NME et le Melody Maker étaient divisés dans leurs opinions respectives de Walking In My Shoes.

NME : “Déguisé en petit livre, avec des tas d’images idiotes de clips, le nouveau single de Depeche Mode est mieux apprécié dans le cadre de son LP irrésistiblement maussade Songs Of Faith And Devotion, plutôt que dans ce format, où il n’est pas assez costaud pour être un single. Étrange, inquiétant et puissant malgré tout, cependant”.

Melody Maker : “Oh, allez les gars ! Nous avons tous vu ce clip de Enjoy The Silence il y a quelques années, où un Dave Gahan clairement dément s’était donné le rôle de Knut. Alors maintenant, évidemment, il a tourné autour du pot et on l’a fait enfermé. Mais pensiez-vous sincèrement que nous n’aurions pas remarqué que vous avez pris Zodiac Mindwarp pour le remplacer ? Dave/Zod supplie que nous le jugeons pas trop sévèrement, parce que nous ne pouvons pas possiblement imaginer combien il est difficile d’être une pop star international et un sex symbol pour les jeunes. Les cœurs des sans-abris ont une hémorragie, j’en suis sûr”.

La performance du single dans les charts britanniques suivait un motif familier ; pointant juste en dehors du Top 10 à la 14ème place le 8 mai, après quatre petites semaines. Aux États-Unis, il a un peu mieux marché quand il est sorti simultanément en 45 tours, cassette et CD le 27 avril avec les maxi 45 tours et cassette apparaissant une semaines plus tard. (3)

Songs Of Faith And Devotion a fini par se vendre à cinq millions d’exemplaires – chiffre sans doute boosté par la dernière tournée mondiale du groupe. L’Espace Foire de Lille était la salle choisie pour dévoiler l’ambitieuse production pour la première fois (19 mai).

Alan Wilder : “[Lille] était une bonne salle pour les répétitions de pré-production, et n’était pas trop grande pour être considérée comme risquée – étant donné que les performances de premier soir sont généralement un peu nerveuses et problématiques”.

Spiritualized était le groupe de première partie initial, mais moins d’un mois plus tard, le Melody Maker a rapporté qu’ils avaient été supprimés de la tournée. Un porte-parole de Depeche Mode a été dûment cité “Ils ont été mal reçus. C’est un public très partisan, et il ne le supportait pas. Plutôt que de les voir souffrir tous les soirs, Depeche a décidé d’y mettre fin. Le groupe a dit à Spiritualized vendredi [28 mai] à Göteborg qu’ils n’auront plus besoin d’eux après la date de Stockholm [le 29 mai]. Ils ont refusé de jouer à Stockholm alors à la fin Depeche a pris le groupe de l’hôtel en remplaçants. Ils sont passés du bar d’un hôtel à un stade de 20 000 places !”

Par la suite, les collègues de label Mute, Miranda Sex Garden, a pris la place de première partie à la dernière minute,  juste à temps pour le concert de Hanovre (le 31 mai).

Alan Wilder : “Daniel a toujours essayé d’encourager les groupes Mute pour des raisons évidentes, mais on considérait tous ceux qui semblaient faire l’affaire. Comme toujours, tout le monde avait des opinions différentes quant à qui était le plus approprié. Je dois admettre que ce n’était pas quelque chose sur quoi j’avais des idées arrêtées, alors Martin ou Dave avait habituellement le dernier mot”. Cependant, il est probable que Wilder ait conseillé un groupe de Mute en particulier, Parallax, pour la première partie du Devotional Tour puisque Jason Young, le beau-fils de l’époque de Wilder, se trouvait dans ses rangs. (4)

La chanteuse-clavériste/violoniste de Miranda Sex Garden, Hepzibah “Hep” Sessa : “MSG était à l’origine constitué de trois chanteuses qui ont été découvertes à chanter des madrigaux sur la Portobello Road [de Londres] par Barry Adamson. Ils ont plus tard inclus de la batterie, de la basse, de la guitare, du clavier, du violon et de l’alto, ce qui était le line-up quand j’ai rejoint le groupe. C’est très difficile de décrire la musique ; en fait, il est plus facile de dire que c’en était pas, plutôt que oui ! Elle incorporait des éléments rock, classiques, ambients [et] industriels, mais ce n’était pas assez fondé dans le groupe pour moi, et certaines idées étaient quelque peu naïves…

“Je me souvenais de DM de ma jeunesse, mais je n’avais jamais acheté de disque ni connaissais quoi que ce soit du groupe. En fait, à plusieurs égards j’avais un préjugé malsain contre eux quand on a commencé à être leur première partie, à cause de mes expériences à travailler chez un disquaire dans le Sud de la Californie en 1989/90. On ne semblait vendre rien d’autre que Disintegration des Cure et ce truc 101.

“Et quand l’émeute du Wherehouse a eu lieu [à LA], la boutique a été assiégée par les fans, grimpant tous pour acheter des t-shirts [de Depeche Mode]. En exemple de l’influence évidente de DM, quand j’ai entendu le concert pour la première fois, j’ai trouvé que j’étais bizarrement familière des chansons et des paroles. J’ai d’abord parlé à Alan le deuxième soir de la partie qu’on a ouverte, qui était aussi son anniversaire [le 1er juin] – je n’avais aucune idée de qui il était, ou ce qu’il faisait. On s’envoyait beaucoup de vannes après les concerts, et il m’a invitée en clubs. C’est trois jours après le début de la tournée que je me suis rendue compte que c’était le mec qui jouait de la batterie ! On est devenus quasiment inséparables depuis”.

Les premières impressions de Hep des autres membres de Depeche Mode étaient comparables à d’autres observations externes : “Dave était comme Alan – très marrant et extrêmement charmant. Il m’appelait Beelzebub ! Martin était aussi très sympa, mais assez Jekyll et Hyde – c’est un extraverti total quand il est déchiré et complètement l’opposé sobre.

“Le premier concert à Hanovre a été une sacrée révélation, sincèrement. Je me souviens d’avoir pensé Comment vais-je survivre à ça pendant quatre semaines ? Le rejet du public pour nous avant même qu’on monte sur scène était complètement inattendu, parce qu’on se sentait assez bons avec une tournée vraiment agréable de Einstürzende Neubauten et quelques dates excellents en tête d’affiche. Quand on est revenus dans la loge après, je me souviens de Kat [la chanteuse Kathrine Blake] qui riait en disant que c’était le concert le plus revigorant qu’elle n’ait jamais fait. On s’est tous accordés sur le fait que le public de DM était extrêmement partisan et impossible à convertir, alors la meilleure ligne de défense était d’attaquer et de vraiment les énerver – après tout, pensaient-ils vraiment qu’on allait se laisser huer en sortant de scène par un tas d’efféminés en cuir avec des pains dans les cheveux ?”

Ce public partisan a été enchanté à partir du moment où le même effet d’orage généré par l’électronique que celui utilisé sur la chanson qui refermait l’album Songs Of Faith And DevotionHigher Love, signalait audiblement que c’était l’heure du spectacle. Le volume écrasant de l’intro était (littéralement) émouvant ; un moment excitant encore plus poussé par la lumière “faux éclair” synchronisée. Les rideaux de gaze sombres gargantuesques (qui laissaient deviner de manière plaisante ce qui allait être dévoilé) qui tombent finalement à la fin de Higher Love ; assez possiblement les quelques minutes les plus visuellement étonnantes de théâtralité synth-rock jamais organisées par le quatuor.

Le coup de maître était que le décor de Anton Corbijn était évident. Durant Policy Of Truth, Fletcher, Gore et Wilder étaient positionnés sur une haute estrade en ligne de fond. La devanture de cette structure dominante était le cliché visuel d’amplis Marshall empilés ; à première vue, elle apparaissait comme cinq carrés de 2m par 2m de différentes couleurs éclairés par l’arrière qui se transformaient (durant Walking In My Shoes) en écrans vidéos complètement synchronisés, à travers lesquels plusieurs personnages troublants créés par Corbijn “marchaient”. Ils incluaient une femme “à tête d’oiseau” éclairée en rouge sang qui se pavane d’une manière ralentie, telle un prédateur bizarrement sexuel, placée sur un fond bleu profond. En-dessous, Gahan courait dans tous les sens sur la vaste scène tel une souris, seul point focal humain dans le spectacle hi-tech qui se déroulait.

Paul Moody du Melody Maker a été témoin de la machinerie Mode rondement menée en action au Garsbon Stadium de Hanovre, 20 000 places : “Le concert est fait de rêves de Gary Numan. C’est un chef-d’œuvre de subtilité ; un dur rappel à la Bauhaus que la pompe des stades, dépouillée des vieux pièges de MTV, peut toujours vous impressionner par leur pure magnitude époustouflante ; tout comme les synthés redoutés. Étant régulièrement en compagnie de personnes pour qui les guitares électriques sont à peine moins essentielles à l’existence que la vie elle-même, il est étonnant de découvrir que les avoir déferler vers vous de haut-parleurs gigantesques est une expérience purement agréable”.

Alan Wilder : “Il y a une série de retours dissimulés dans le sol devant [la scène], ainsi que deux piles [de haut-parleurs] de chaque côté avec des mixes séparés. Celle de devant était en gros la balance préférée de Dave [du mix live] et celle du fond était pour les musiciens”.

Le Devotional Tour représentait aussi une autre première pour Depeche Mode sur le terrain du retour son.

Alan Wilder : “Le Songs Of Faith And Devotion Tour a été le premier où j’ai pu entendre en fait ce que je faisais. C’était grâce aux retours intra-auriculaires, qui est la forme la plus contrôlée de ce genre de choses. Le principal avantage pour moi, c’était le fait qu’ils bloquaient ceux de Dave, qui [envoyaient] son chant à des niveaux de décibels qui coupent le souffle. Le volume de sa voix était si fort qu’il pouvait masquer toutes les bandes sonores ainsi que nos claviers et chants.

“Dans mes écouteurs, je n’écoutais qu’un mix d’un certain canal de bande et mes propres claviers. Je n’avais pas besoin d’entendre la performance des autres ni d’autres chants. J’avais aussi un retour dans le sol pour les très basses fréquences. Même si ça m’a [demandé] plusieurs concerts pour m’habituer à cet environnement d’écoute clos, la méthode intra-auriculaire est facilement le retour le plus exact qu’on puisse avoir”.

Quant à ces synthés “qui déferlent” comment la décrit Paul Moody du Melody Maker, techniquement, il n’y avait pas un synthé dans les armes sur scène (et hors scène) de Depeche Mode, mais plusieurs Emax II dotés de disques durs, dans lesquels toutes sortes de sons étaient mémorisés.

Alan Wilder : “Les sons étaient répartis sur le clavier, parfois en utilisant plusieurs réglages différents pour différentes sections d’une chanson. Le disque dur du Emax avait asse de mémoire pour sauvegarder toutes les banques de données sonores de toutes les chansons. Chaque réglage, ou nouvelle banque, était chargé à l’aider d’un bouton actionné au pied”.

Le clavier principal de Wilder était en fait plus long que ceux de ses collègues – plus par nécessité que par ego, comme il l’a expliqué : “Le clavier Akai était utilisé en clavier mère, parce qu’il avait plus de touches que l’Emax – et j’avais besoin d’autant de touche que possible. Il déclenchait toujours, cependant, des sons Emax [hors scène] via le MIDI. Le clavier Emax lui-même n’était que de secours, qui pouvait, si besoin, être accédé via le clavier mère”.

Comme cela avait été le cas avec les performances passées, il n’y avait pas de règles quant à qui jouait quelles parties de clavier sur scène. “C’était une question de logistique, a déclaré Alan Wilder. Je répartissais simplement les sons sur les claviers de manière la plus pratique que possible”.

“De la manière la plus pratique que possible” voulait habituellement dire Wilder qui se donnait les parties les plus difficiles à jouer : “Aucune des parties individuelles était difficile, mais j’avais de nombreux bouts différents à jouer rapidement les uns derrière les autres [sur Walking In My Shoes] qui m’a poussé par occasions à croiser les mains pour jouer une partie (avec ma main gauche) au dessus du clavier, tout en jouant une partie avec ma main droite, et changeant un réglage au pied avec une pédale”.

Plus tard durant le concert, d’autres films de Corbijn étaient projetés sur deux écrans de 16 m² mis côte à côte derrière l’estrade des claviers.

Wilder a expliqué le fonctionnement interne des aspects cinématographiques très admirés du spectacle changeant : “Tout était lié. On fournissait une diffusion SMPTE (5) des magnétophones à l’équipe de production des films sur quoi les synchroniser. Dans le cas d’une chanson régulière comme Judas, le film passait en utilisant le code [SMPTE des bandes multi-pistes]. Quand on jouait des chansons alternatives, le même film tournait en roue libre. Les images des bougies qui se consument pour Judas étaient si lentes que ça ne faisait rien. J’aimais les sept écrans du Devotional Tour, même si je n’étais pas fan des quatre formes abstraites [suspendues] derrière le décor”.

Quand on en est venu à interpréter I Feel You, Depeche Mode ont fini leur transformation apparente en groupe rock quand Wilder et Gore sont descendus de leurs positions claviers élevées pour rejoindre Gahan sur la scène principale dans leurs capacités à jouer de la batterie et de la guitare.

Alan Wilder : “On ne pouvait reproduire le son des disques fidèlement – particulièrement Songs Of Faith And Devotion – sans incorporer de la batterie et des guitares. On pensait aussi que ça ajouterait de la dynamique au spectacle, tout en donnant à Martin et moi l’opportunité de s’éloigner d’être debout derrière les claviers tout le temps. Tandis que la popularité de Depeche Mode grandissait, il était nécessaire que la musique et les spectacles grandissent – ça aurait été assez ridicule d’avoir quatre mecs à faire des bip-bips sur des petits synthétiseurs dans un énorme stade. La dynamique et la profondeur visuelles sont des considérations importantes, aussi”.

Fletcher assédait finalement à la scène du bas pour le rappel de fin ; rejoignant Wilder à un autre clavier (positionné temporairement) pour une interprétation retravaillé sur le plan rythmique (par Wilder) de Everything Counts.

Alan Wilder : “C’était purement une considération visuelle pour les rappels, d’essayer de créer moins un sentiment détaché et plus une atmosphère de groupe”.

Même ainsi, les claviers et la bande rythmique étaient un ajout inestimable à l’adoption de Depeche Mode du symbole ultime du rock’n’roll – la guitare électrique – dans un environnement live, comme l’a expliqué Wilder : “Pour Walking In My Shoes, le son de guitare double piste était jouée sur un clavier – il avait été traité dans un synthé pour l’enregistrement original de toute manière, alors peut-être que c’était approprié. La seconde guitare de I Feel You venait de la bande [rythmique multi-pistes]”.

Dans l’esprit du processus d’enregistrement de Songs Of Faith And Devotion, jouer de la batterie sur les bandes rythmiques n’était pas chose facile pour Wilder : “Je jouais sur une partie de séquencer sur écouteurs seulement, qui était diffusée dans une oreille uniquement. De l’autre, j’avais un retour dans le sol avec la batterie et des sons sélectionnés du reste de la balance (sans le chant). Le mix était fourni par l’ingé-son [Anzac Wilson], même si je pouvais ajuster le niveau des écouteurs moi-même”.

Tandis que sa technique de batteur s’améliorait au fur et à mesure que la tournée avançait, Wilder a étendu son moment sur le tabouret au delà des quatre chansons – I Feel YouNever Let Me Down AgainRush et in Your Room – situées au milieu du set, pour inclure des morceaux additionnels tels que Stripped et Halo.

Alan Wilder : “Le principal plaisir qu’on a de la batterie, c’est la réponse qu’on a d’une vraie batterie, et à cette époque, une grande partie des chansons de Songs Of Faith And Devotion avaient été enregistrées avec de la vraie batterie. J’avais quelques pads électroniques qui étaient incorporés dans la batterie pour lancer des samples – Personal Jesus, par exemple, [mais] jouer les chansons plus anciennes sur une batterie électronique aurait été très difficile puisque de nombreuses parties étaient injouables – les hi-hats rapides, etc. Je ne pense pas non plus que ça aurait été aussi marrant”.

Ayant depuis mis de la distance entre son style de vie présent et les montagnes russes exténuantes de l’agenda de la tournée, l’amusement était le but de l’exercice.

Alan Wilder : “Personnellement, je me suis beaucoup amusé et j’ai trouvé la tournée bien moins stressante que faire le disque”.

Ayant manqué une grande partie des sessions de l’album à cause de la dépression, Andy Fletcher était typiquement plus pessimiste : “Durant tout l’enregistrement de cet album [Songs Of Faith And Devotion], tous les premiers signes de la séparation qui allait venir commençaient à être apparents. Et on a accepté de faire ça pendant 2 ans et demi – directement après l’album, directement en tournée. C’était probablement les pires deux années de nos vies”.

En 1993, en tant qu’auteur de Judas, Martin Gore avait pris l’habitude de s’enregistrer à l’hôtel sous le nom de “M. Iscariote” : “Pour moi, ça me semble toujours que je sors de la vraie vie et rentre dans un film. À partir du moment où on commence le premier jour de la tournée jusqu’au moment où on rentre chez soi, on semble simplement vivre dans un pays de rêves. Personnellement, j’essaie juste de l’accepter, d’essayer de m’amuser autant que possible et revenir sur terre à la fin”.

Alan Wilder : “Peu importe à partir de quel niveau on tourne – d’un nouveau groupe qui démarre à un grand groupe comme Depeche Mode – il y a des pressions. C’est excitant de pouvoir visiter tant d’endroits différents et rencontrer de nouvelles personnes, mais voyager constamment et la vie dans les hôtels peut déprimer. Évidemment, le côté social des choses est génial – les clubs et les restaurants veulent qu’on fréquente leurs établissements et vont dérouler le tapis rouge pour nous.

“L’inconvénient de ce genre de traitement, c’est qu’il est très facile de se laisser emporter et de perdre la notion de la réalité – il est très vrai que la vie sur la route, c’est comme vivre dans une bulle. En ce qui concerne les concerts, ce peut devenir lassant de jouer les mêmes choses soir après soir, ce qui est pour cela que la variation du spectacle peut être si importante. Quant à n’avoir rien à s’inquiéter, juste parce que tu te trouves à 8000 km de chez toi ne veut pas dire que tu ne dois pas payer tes factures et surveiller ta vie de famille”.

* * *

Dans ce qui penchait plus vers le côté sensationnaliste du journalisme, Gavin Friday du NME est entré dans le Saint des Saints pour rapporter sur la machine Mode en tournée. Ce n’était pas une belle vision. “Il ne paraît pas être en bonne santé, écrit-il. Sa peau est d’un gris maladif dans la demi-lumière, ses yeux enfoncés dans des orbites bleus. en dessous de son Marcel, des tatouages embellissent ses biceps et son torse, mais l’intérieur de ses longs bras maigres sont recouverts de bleus et de griffures. Quelqu’un me dit plus tard qu’elles ont été infligées par des fans fanatiques qui ont déchiré leur idole quand il s’est jeté dans la foule en Allemagne”. (6)

Le journaliste se référait, bien sûr, à Dave Gahan, qui venait de sortir de scène en euphorie d’adrénaline (et probablement améliorée par la chimie) après avoir joué devant 25 000 fans en folie de l’Europe de l’Est au MTK Stadium de Budapest le 27 août. Après quelques 38 concerts de la partie européenne du Devotional Tour – vus par quelques 700 000 personnes – la voix du chanteur était déjà “usée en un grincement brut et enroué”, selon Friday, qui a continué par décrire son interlocuteur comme ayant “tous les signes extérieurs, ainsi que quelque problèmes, d’un Dieu rock. Ses problèmes sont devenus le petit secret inavouable de Depeche Mode – tout le monde est au courant. Gahan en parle en termes vagues. Il a la volonté d’arranger les choses, dit-il. Mais tout le monde sait qu’une tournée rock’n’roll n’est pas vraiment l’endroit où commencer à arranger des choses”.

Cependant, on a pris des mesures pour aider Gahan à régler ces “problèmes”, par crainte d’effondrement en cours de route. “On a eu quelques réunions où la question de la consommation de drogue de Dave a été abordée”, a admit Wilder.

Le “petit secret inavouable” de Gahan a été en fait découvert par Wilder, qui a confronté le chanteur mystérieux : “Il fouinait un peu partout et a trouvé une partie de ma panoplie [durant les sessions d’enregistrement à Madrid]”.

Martin Gore : “Puis on a eu notre première réunion d’ultimatum avec Dave. On lui a dit Tu dois résoudre tes problèmes ; tu te mets en danger”.

Venant de Gore, le conseil ne passait pas très bien. “Ils s’inquiétaient véritablement pour ma santé, a reconnu plus tard Gahan. Bien sûr, je ne voyais pas ça [à l’époque]. J’ai dit à Mart, Vas-te faire fooutre ! Lâche-moi ! Tu bois 15 pintes de bières par soir, te dessapes et causes une scène. Comment peux-tu être aussi hypocrite ?

Dave Gahan, bien sûr, n’avait pas tort, mais le groupe a persévéré, néanmoins, comme l’a révélé Alan Wilder : “Il a été soumis à Dave que s’il ne se calmait pas, on n’arriverait pas à la fin d’une si longue tournée. Il était d’accord”.

Mais être d’accord était une chose ; le faire était complètement autre chose. Dans le cas de Depeche Mode, des besoins drastiques nécessitaient des mesures désespérées.

Alan Wilder : “Quand j’y repense, ça semble incroyable qu’on ait payé un psychiatre sur la route payé 4000$ par semaine pour écouter nos blablas – quelque chose dont je pense être l’instigateur. L’idée était qu’il puisse fournir un soutien à ceux qui le voulaient, même si la vraie raison était d’essayer de persuader Dave d’arrêter la dope, parce qu’on n’avait pas confiance qu’il allait arriver au bout de la tournée. Ironiquement, je pense que tout le monde est allé voir le psy à un moment – à part Dave, qui était trop intelligent pour ça !”

Gahan avait embauché son propre gang qui veillait à ses “besoins » personnels” – dont, semble-t-il son dealer. La représentation de Friday de la zone de confort de Gahan se conformait à un havre hédoniste : “La loge privée de Gahan a été transformée en sombre repaire. Des bougies brûlent sur des tables, des flightcases et d’autres surfaces fournies par son mobilier de fortune en tournée. De la musique forte crache de sa chaîne hi-fi. Des bâtons d’encens au jasmin se consument pour donner l’atmosphère qu’il désire. Derrière lui se trouve un tapis rouge, dernière touche de son installation parnassienne rock’n’roll complète. Tels sont les signes extérieurs d’un homme jouant, ou qui essaie de jouer, le rôle d’un Dieu Rock…

“Gahan est traité avec quelque chose qui frise le léger mépris par au moins un de ses collègues. Il t’a rencontré dans son harem, hein ? raille le claviériste et businessman Andy Fletcher”.

Les parallèles entre les pitreries de tournée de Depeche mode et This Is Spinal Tap (7) n’ont pas été manqués par Daniel Miller. “Évidemment, c’était très triste à certains – de nombreux – égards. Mais si on voyait le côté marrant – le côté ridicule, c’était Spinal Tap aussi. On y repense et on rigole, mais Dave était devenu le personnage dont il avait l’habitude de se foutre, et c’était très difficile de communiquer avec lui. C’est l’une des personnes les plus marrantes que je connaisse, et il a complètement perdu son sens de l’humour et sa capacité de rire de [Depeche Mode]. Ils se moquent toujours d’eux-mêmes ; c’est quelque chose qui n’apparaît pas souvent”.

Gahan était d’accord – bien qu’après les évènements . “Lentement mais sûrement, ça m’est venu ; et j’étais devenu ce [personnage cliché de victime du rock cliché], alors je ne pouvais plus me moquer de ça, parce que je regardais dans le miroir et c’était moi. J’ai vraiment perdu mon sens de l’humour. Les drogues te font ça ; elles ne sont pas très drôles”.

Friday était étonné que Gahan avait révélé tant durant leur rencontre de 20 minutes après le concert – bien plus que Gore avait fait durant une interview précédente d’une heure. “Il est difficile de croire que la discussion avait été si brève, a-t-il écrit. C’est aussi une telle charade triste ; il est difficile de croire que l’on a autorisé cela à arriver”.

* * *

“Habille-toi comme une fille d’abord ; en mec, tu n’as aucune chance !” a été la réponse d’Alan Wilder à la demande d’un fan naïf (ou optimiste) quant à comment aller backstage.

Gavin Friday a confirmé la sagesse de ce conseil : “Quelqu’un dans le camp Depeche aime manifestement les jeunes filles. Après le concert en Hongrie, il y en avait toute une escorte ; des pubescentes au visage frais, certaines incapables de parler plus de quelques mots d’anglais, habillées de porte-jarretelles. Faisant impatiemment la queue pour passer les portes bénies des scènes cachées derrière un évènement rock’n’roll.

“Il y a quelque chose de quasiment comique dans son innocence, les filles habillées comme cela, assises à regarder le groupe jouer au baby-foot. Ce pourrait être quelque chose d’incroyablement scabreux, le début d’une plongée dans la débauche”.

Friday a peint un portrait peu flatteur d’Alan Wilder “décrit par certains comme le Keith Richards du groupe, ce qui veut dire qu’il sculpte le son de leurs disques avec le [co-]producteur Flood et remplit la toile Depeche, donne de la tension vitale, du drame et de l’atmosphère aux comptines potentiellement morbides de Martin Gore ; ces jours-ci, 10 ans avant l’heure, il prend aussi l’apparence de Sir Keef d’aujourd’hui – sauvage de nom, sauvage de nature, descendant des double shots de tequila, et son visage devient une carte routière usée de l’excès du rock’n’roll”.

Quand il a rencontré un groupe de fans hongrois rassemblés devant son hôtel, “Wilder est allé les voir en titubant. Allez vous faire foutre ! a-t-il dit. Cassez-vous de la fenêtre”.

Sans surprise, Wilder a raconté une toute autre histoire : “Je me souviens en particulier d’être pourchassé dans les rues de Budapest avec Hep une fois durant le Devotional Tour. Ça a commencé avec quelques fans qui nous ont vus à la terrasse d’un restaurant et qui nous ont suivi à l’hôtel, demandant des autographes. Puis, tandis que les spectateurs devenaient de plus en plus curieux, la foule a commencé à grandir. Mon homme de la sécu, Joel [Hopkins], a commencé à s’énerver, et a dit Un, deux, trois, courez ! Et on a dû revenir à l’hôtel en cavalant avec une foule d’Hongrois excités sur notre piste. Quand on a fini par rentrer, ils frappaient tous aux fenêtres du bar, alors je suis sorti leur causer un peu. J’ai expliqué qu’on n’était pas les seuls clients de l’hôtel et que ça pouvait déranger un peu les autres gens du bar de se sentir au milieu de la Nuit des morts-vivants, mais que je signerais des autographes s’ils promettaient de les laisser tranquilles.

“Dans le genre de situation que j’ai décrite, tout devient un peu comme une chasse, où la poursuite est en fait plus un plaisir que le but original d’obtenir l’autographe de quelqu’un. Hep et moi, on en rit aujourd’hui, et à l’époque, on ne s’est jamais sentis physiquement menacés ; c’était juste alarmant de voir la puissance et la vitesse avec lesquelles l’évènement est passé d’un simple déjeuner à des tas de personnes qui réclamaient notre tête, si tu veux. Ceci dit, l’aspect que j’ai vraiment trouvé plutôt blessant, c’était le fait que les gens ont rapporté que je leur avais dit Allez vous faire foutre, quand je ne tentais simplement de détendre la situation pour le confort des autres clients de l’hôtel”.

Ayant écarté l’une de ses “attaques de panique” à l’aide de Nurofen [cachets pour les maux de tête] empruntés, Martin Gore, connu pour son appréciation d’un petit verre ou deux, a été représenté par Friday comme se livrant à un barouf, une bagarre à dos de quelqu’un dans le bar sous “l’influence de tequila slammer” jusqu’à ce qu’il tombe, littéralement.

Friday a également présenté les Depeches. Plus culte religieux que simples fans de Depeche Mode, ce groupe de jeunes Hongrois fanatiques “prenaient leur style, slogans et raisons du groupe”. Tel était le charme durable de Depeche mode derrière l’ancien Rideau de fer que les Depeches ont pu remplir une convention mode mensuelle dans une salle municipale de Budapest jusqu’à 2000 fans durant les six années qui ont mené à la première performance de leurs héros dans la ville.

Non pas que les Hongrois étaient les seuls à organiser de tels rassemblements – la convention Depeche Mode était désormais un phénomène mondial, comme le confirme Terry Coolridge, fan américain de Erasure : “Mon frère est allé à une convention DM [Depeche Mode] à LA. Richard Blade de KROQ était présent et a servi de MC durant la plupart des activités. Tandis que mon frère se dirigeait vers la sortie, des fans de DM lui ont demandé pourquoi il ne participait pas au concours de sosie qui allait arriver. Je pense qu’ils trouvaient que mon frère ressemblait à Fletch, étant grand à lunettes.

“Mon frère a pensé que ce serait marrant de rencontrer Richard Blade, alors il a sauté sur scène quand ils ont appelé les candidats. Je pense que tous les autres faisaient Dave ou Martin, et mon frère était le seul Fletch. Chaque participant devait interpréter 10 secondes d’une chanson de DM. Les Dave ont tous fait les coups de hanches typiques et la toupie ; les Martin ont tous tourné en rond en bougeant leur cheveux décolorés, mais quand c’est venu le tour de mon frère, il est juste resté sur place, puis a fait un pas de côté et a tapé dans ses mains très en décalé avec la musique, et puis a reculé. Il a pu aussi prétendre jouer du clavier d’un doigt. Il a fait un malheur et a gagné le concours – le tout dans la bonne humeur. On adore Fletch !”

Pour sa part, Fletcher pensait qu’il était important de rencontrer les gens après un concert, alors à plus d’une occasion, c’était les sensiblement inséparables clavériste à un doigt et Gore qui étaient habituellement vus en train de socialiser backstage. Une fanatique Depeches – une Hongroise parlant anglais du nom de Judith – a rapporté que Andy “était le plus sympa, le plus abordable”. Gore, pendant ce temps, a été estimé comme “n’étant pas naturel [et] posant comme une rock star folle en tournée, parce que c’était ce qu’on attendait de lui”.

“[Judith] a été dégoûtée par Alan Wilder, a rapporté Gavin Friday. Il avait une affreuse mine et elle ne pensait pas que la manière dont il tournait autour des jeunes filles au bar était correcte”.

Alan Wilder : “Je traînais souvent après le concert, même si j’aimais passer un peu de temps à prendre une douche et à me relaxer intimement – pas dans le sens biblique tu terme, bien sûr – avec une femme avant d’aller dans la zone d’hospitabilité. Dave avait tendance à rester dans sa loge, mais parfois il était là”.

“Le [groupe] savait qu’il [Gahan] avait des problèmes, a continué Friday, on n’avait pas besoin de le regarder de près longtemps pour le voir”. Le 31 juillet, Depeche Mode a fait la tête d’affiche du Crystal Palace National Sports Centre de Londres. Témoin du curieux contraste entre les personnes qui constituaient le public de 35 000 places, on a beaucoup parlé des façons de s’habiller différentes entre les supporteurs rivaux des deux groupes principaux. Écrivant dans The Independent On Sunday, Ben Thompson a décrit les masses modiennes comme étant “vêtues uniformément de t-shirts fraîchement acquis”.

Le noir était comme on pouvait s’y attendre l’ordre du jour pour ceux en faveur des Sisters Of Mercy de Leeds. “La Sœur meneuse Andrew Eldritch, d’un romantique maussade ou légèrement stupide avec ses grosses lunettes de soleil, faisait les cent pas de manière agressive sur la scène”, a observé Caroline Sullivan du Guardian. “C’est la personnification de sa musique, qui est un mélange menaçant de rock panoramique et du quasi-classique avec un touche teutonique. Wagner aurait aimé cela”.

Malheureusement pour les Sisters, à cause de l’heure pas assez avancée de leur créneau horaire, l’effet maussade d’une scène assombrie recouverte de neige carbonique, ponctuée par occasions par de la lumière blanche aveuglante, était perdu. C’est peut-être cela qui expliquait en partie le comportement de Eldritch quand il est sorti de scène à la fin du set des Sisters, raillant : “Bon spectacle de marionnettes”.

Caroline Sullivan a attiré l’attention sur l’envergure musicale – et vocale – augmentée de Depeche Mode sur scène : “Une minute, ils sont escortés par un quatuor à cordes (qui agitaient leurs archets et gambadaient de manière saisissante) pour la jolie chanson d’amour One Caress, la suivante, Gahan incite le public à faire du putain de bruit ! Ce qu’il fait, bien sûr, dans le style Nüremberg”.

Chris Roberts du Melody Maker : “Gahan (désormais aussi extraordinairement narcissique sur scène que possible) et Gore semblent véritablement bizarres. Gahan est un showman splendide – sa danse (et, d’ailleurs, ses cheveux) ne s’excuse pas d’être aussi sexy, et son abus répété de son pied de micro est exemplaire. Seul un penchant ouvert pour Bonjour Londreuuuh ! et Beuargh ! gâche le tout.

“Je perds quand même patience avec Dave le Superbe quand (durant le final de la chanson d’une tristesse exquise In Your Room), il adopte une pose de crucifixion et monte sur la tête de ses paroissiens, qui bien sûr essaient fébrilement de ramener chez eux des morceaux du contenu du pantalon de leur Jésus personnel”.

Alan Wilder a défendu la fixation de Gahan à l’époque pour le stage-dive : “Il n’a jamais annoncé qu’il avait l’intention de le faire, mais on pouvait voir que l’idée mijotait dans son esprit depuis plusieurs concerts, alors ce n’était pas une surprise quand il s’est jeté à l’eau. Avec le recul, il y a des bons et des mauvais côtés dans tous les spectacles, et on était tous responsables de ça. Je pense que Dave avait un boulot très exigeant de sortir tous les soirs séduire le public, alors ce serait injuste de le critiquer pour un geste en particulier, peu importe combien c’était un cliché du rock”.

Selon Dele Fadela du NME : “Quand World In My Eyes mélange le personnel et l’international ; quand Personal Jesus critique la position des Garçons de Basildon ; quand Enjoy The Silence cristallise la mélancolie de New Order ; quand vous êtes dévêtu jusqu’à l’os vous savez que Depeche Mode savent très bien manier un stade. Le sentiment est là et partagé comme l’euphorie, et même certains sceptiques se mettent à obéir aux incitations scéniques de Gahan”.

Pas tout le monde était converti. Écrivant pour The Independent On Sunday, Ben Thompson a observé : “Depeche Mode sont beaucoup plus rock, mais le hurlement mid-Atlantic de Gahan ne convainc pas, et il y a quelque chose de plutôt incongrue chez un homme qui crie Ouais ! Okay ! Montrez vos putains de mains ! devant des piles de synthétiseurs”.

Alan Wilder : “Dave a pris un accent mid-Atlantic classique, bien que comme le veut l’adage, on peut retirer le garçon de Basildon, mais on ne peut retirer le Basildon du garçon”.

Quand on lui a demandé si cela ne l’ennuyait pas d’avoir passé tant de temps “à faire monter cette énorme vague fantastique pratiquement subliminale pour y faire rentrer la batterie” seulement pour avoir son travail obscurci “par un malotru avec un Marcel qui braille Yeahééé !”, Wilder a répondu avec tact “Ce n’était pas les choix gutturaux les plus subtils, mais peut-être étaient-ils aptes pour l’occasion”.

Daniel Miller : “Je pense que le fait que Dave se soit installé aux États-Unis et ait absorbé cette culture ait apporté certaines idées qui n’étaient pas nécessairement là auparavant, mais je pense que tout ce qu’il faisait était équilibré par ce que les autres voulaient. En tant qu’artiste, il est génial ! C’est là où il se trouve, vraiment, sur scène”.

* * *

Pour Gavin Friday, la performance la plus excitante de Depeche Mode a eu lieu en coulisses au Crystal Palace, durant les premières heures du 1er août, quand “La fête de la fin de la tournée européenne de Depeche Mode” battait son plein. En haut d’un escalier en colimaçon, derrière des portes closes, se trouvait le bar à champagne et tequila gratuit, une pièce où des actes sexuels se seraient déroulés en direct pour divertir le groupe et leurs invités spéciaux. Fiday n’a pu s’introduire (si vos m pardonnez le jeu de mots), mais a néanmoins rapporté que le groupe avait pris des mesures pour “protéger leur image décadente” en invitant “des filles sculpturales, vêtues comme il convient de soutiens-gorges coniques, collants résilles et pas de culotte” pour danser. Un invité aurait apparemment décrit les évènements comme étant “très agréables”.

Il y avait plus de ragots croustillants pour Friday, comme Gahan réuni brièvement avec son ancienne femme Jo et son fils Jack dans sa loge : “Le voir avec ses proches était vraiment bizarre ; le voir avec son fils – il semblait y avoir un mur invisible entre eux”.

Ayant fini la première partie de ce qui allait devenir une tournée de 18 mois, un autre “initié modien” anonyme a exprimé son inquiétude au sujet de la santé mentale et physique de Gahan. “C’était dur de mener Depeche, mais il doit savoir que sans Martin, il n’y aurait pas de chansons ; sans Alan, les disques n’auraient pas le son qu’ils avaient ; sans Fletch, il n’y aurait pas d’argent. Je pense qu’il est dur pour David d’accepter ça. Je pense qu’il fait du bon boulot, mais il a beaucoup de problèmes. Je pense qu’il cherche quelque chose, vraiment. Je pense vraiment que ce dont il a besoin, c’est de l’amour – il a besoin d’être aimé”.

*

(1) Ironique si l’on considère que Gore a été autrefois employé par la même banque dans son seul emploi pre-Depeche Mode. 

(2) MTV aux États-Unis a demandé un edit moins gratuit du clip, sans plans de femmes mi-nues assises à califourchon sur Fletcher, Gore et Wilder.

(3) Walking In My Shoes a été au sommet des charts Modern Rock Tracks durant 16 semaines, 69 dans le Billboard (pendant huit semaines).

(4) Parallax a sorti plusieurs singles sur Mute avant de changer de nom pour Hoodwink. D’autres disques ont suivi mais le groupe n’a pas réussi à finir un album, et a été lâché par le label.

(5) La Society of Motion Picture and Television Engineers – le groupe technique qui développe les standards de la post-production du cinéma et de la télévision.

(6) Dans la deuxième partie de son article, Friday a révélé que Depeche Mode avaient initialement refusé de traiter avec le NME à cause de son « foutage de gueule » en publiant un article d’époque de 1985 dans leur numéro du 13 mars 1993. 

(7) Le classique comique qu’est la parodie de documentaire de Rob Steiner en 1984 dans lequel le “légendaire” groupe britannique, Spinal Tap, tente un retour américain au début des années 1980 avec des résultats ridicules.

Traduction – 13 juillet 2012

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