Électro ! Rock ! (Jusqu’à plus soif)

“Avec la charge d’objectifs, de délais, et de fête, même l’aller-retour entre la folie et la normalité quand on a quelques jours de repos, j’ai tout simplement pépé un plomb. J’ai déplacé le stresse en inquiétudes sur des symptômes physiologiques. Je ne pouvais dormir, je ne pouvais penser, ce mal de crâne ne voulait pas partir. J’ai pensé que j’avais une tumeur. Mais ce n’était pas le cas ; c’était une dépression”. – Andy Fletcher, 1997

Avec plus d’un mois de congé prévu entre la fin de la partie européenne du Devotional Tour à Londres le 31 juillet et le commencement de son équivalent nord-américain à Québec au Canade le 7 septembre, Andy Fletcher, Martin Gore et Dave Gahan ont fait une pause bien mérité loin de la route. Pas tant pour Alan Wilder, qui s’est dirigé directement vers Dublin et les Windmill Lane Recording Studios de U2.

Avec Steve Lyon, Wilder s’est mis à mixer le son d’une vidéo du Devotional Tour – simplement intitulée Devotional – et une version live de l’album Songs Of Faith And Devotion fondée sur des enregistrements faits par Lyon à Copenhague (le 27 mai), Milan (le 4 juin) et Liévin (le 27 juillet), assistés par Peter Brandt d’Euromobile. À sa sortie le 6 décembre, l’album live comprenait exactement les mêmes morceaux (dans le même ordre) que Songs Of Faith And Devotion – d’où le titre Songs Of Faith And Devotion Live

Naturellement, la presse musicale était tiède dans sa réponse au geste marketing à peine dissimulé. “On pourrait se demander, quel en est l’intérêt ?” a demande Andrew Smith du Melody Maker. “Eh bien, les albums live peuvent parfois, en théorie, capturer l’esprit d’un groupe, exprimé dans ces moments révélateurs de folie, la spontanéité qui a tendance à ne pas s’échapper en studio. D’un autre côté, Depeche n’a jamais été connus pour oublier toute prudence et s’embarquer dans ce courageux séjours sanglants dans les contrées extrêmes de leurs chansons. Manifestement, un soir est en gros [le même] qu’un autre. Il n’y a rien de mal en soi. Ça va. Nous n’apprenons rien de nouveau”.

Alors quel était l’intérêt ? Alan Wilder : “Le CD Songs Of Faith And Devotion Live…, avec son ordre de chansons particulier, était un objet marketing dont la maison de disques était l’instigatrice comme tentative délibérée – certains diront cynique – de prolonger les ventes de l’album studio du même nom. Ayant un ordre de chansons identique voulait dure qu’on pouvait lui donner le même numéro de catalogue – d’où la position dans les charts allongée. Je pense aussi que le consensus général était que c’était trop tôt après 101 pour faire un album live similaire, et, de toute manière, on était en train de faire [la] vidéo Devotional qui donnerait un meilleur esprit même d’un concert de DM.

“Quant aux choix des performances, il y a de nombreuses considérations en ce qui concerne ce qui peut être utilisé, la plus évidente étant la meilleure performance vocale. On n’arrivait pas à trouver une version décente de One Caress qui utilisait les divers quatuors à cordes réels, ce qui justifie la version samplée. La plupart des musiciens qu’on avaient embauchés étaient avec surprise mauvais”.

Wilder était rapide pour trouver des excuses au chant de Gahan : “Je travaille personnellement avec Dave depuis de nombreuses années pour obtenir la performance optimum de lui et je crois que certaines de ses meilleures sont sur l’album Songs Of Faith And Devotion. La voix de Dave sur des morceaux comme In Your RoomCondemnationI Feel You et Walking In My Shoes reflète absolument l’intensité de la musique. Évidemment, il y a une dégradation dans son chants durant les performances live [du] Devotional Tour, mais c’est en partie dû aux efforts et aux tensions de tourner longtemps et est parfaitement compréhensible. Ceci dit, je préfère entendre une voix cassée et âpre qui est pleine d’émotion [plutôt qu’] une qui est techniquement parfaite, mais terne et sans vie”.

Néanmoins, les versions live de I Feel You et Condemnation ont été baissées d’un demi-ton. “On a fait cela pour aider Dave à les chanter sur scène. La seule manière de le faire avec succès, c’était d’ajuster chaque son individuellement. Le tempo restait le même, alors chaque partie non-musicale n’avait pas besoin d’être changée”.

Jonathan Kessler était désormais promu officiellement Conseiller Spirituel sur Songs Of Fait And Devotion Live… avec les fonctions de comptable transmises à Derrick Rauchenberger, à qui on a attribué le titre de Conseiller du Groupe sur la vidéo Devotional. Comme on pouvait le prévoir, les clients n’ont pas adhéré au concept album “live” “conseillé spirituellement” ; une seule semaine à la 193ème place du Billboard le jour de Noël 1993 ; pareil au Royaume-Uni, où c’est devenu le seul album de Depeche Mode à ne pas rentrer dans le Top 10, atteignant la 46ème place après sa sortie le 6 décembre.

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Il faudra du temps avant que Dave Gahan soit en position d’articuler des craintes en ce qui concerne sa position au sein de l’installation établie de Depeche Mode. Quand il s’est ouvert, ses sentiments étaient clairs : “Il y avait des périodes où je me sentais un peu écarté [du groupe] – du genre J’ai ces idées, mais personne ne veut les entendre de toute manière, alors pourquoi se prendre la tête ? ce qui était stupide. Je me sentais sous-estimé, mais ce n’était pas comme si je demandais plus de valeur ou que je disais que j’avais plus de choses à contribuer et que je voulais être entendu. Je m’y prenais mal – encore une fois, j’essayais d’obtenir de l’attention et d’être remarqué : Je n’ai pas besoin de vous les gars de toute manière”.

Après une vaine apparition aux MTV Video Music Awards de 1993 au Universal Amphitheater de son Los Angeles d’adoption, un fanfaron Gahan, toujours vêtu de ses habits de scène Devotional (marcel blanc qui colle à la peau et jeans noir ultra moulant) a parlé à John North à propos de faire des concerts en salles de taille “réduite”. “C’est juste comme ça que c’est maintenant. C’est dommage qu’il y ait beaucoup de personnes maintenant [qui] ne semblent pas aller à beaucoup de concerts – peut-être qu’ils sont assis chez eux à regarder la télé ! On va bien ; ça marche vraiment bien. Les billets ont été mis en vente et on est à guichets fermés partout”.

Bien que le Giants Stadium du New Jersey et le Dodger Stadium de LA étaient absents de l’itinéraire de tournée du groupe, avec 48 concerts prévus jusqu’à la fin novembre 1993, Depeche Mode allaient effectivement “bien”.

Dès que Depeche Mode aient atterris au Canada pour jouer au Coliseum de Québec le 7 septembre, leur chanteur a été accusé de coups et blessures après une altercation au Fairmount Le Chateaux Frontenac. Dans un communiqué de presse sorti par les relations publiques du groupe, et publié par la suite dans le Melody Maker sous le titre “Gahan – attaque au sol”, l’incident se centrait autour de Gahan et un groupe d’amis qui sont revenus tard après un repas pour trouver leur hôtel dans l’obscurité totale avec l’électricité coupée suite à des travaux d’entretien en cours. Des hommes de sécurité additionnels étaient disponibles pour guider les clients dans leurs chambres à la lueur de lampe de poche.

Selon un porte-parole : “Il y a eu une brève bagarre après qu’un homme de la sécurité n’ait pas reconnu Dave et ait refusé que lui et ses amis rentrent dans l’hôtel. Le personnel a été choqué, et il y a quatre voitures de police qui sont arrivés en 10 minutes. Dave et un autre gars, qui ne faisait pas partie du groupe, ont été emmenés au commissariat et accusés, et ils ont dû revenir le lendemain matin pour faire des déclarations. Mais les accusations ont été abandonnées, et la tournée a continué comme prévu”.

Ce n’était pas fini… Le journaliste itinérant du Daily Mirror, Rick Sky, a plus tard rapporté que “la star du clavier” Martin Gore, ayant énervé des employés d’hôtel de Denver dans le Colorado en refusant de baisser le volume de la musique qui hurlait de sa chambre à quatre heures du matin, a été accusé de tapage et a reçu une amende. Le groupe aurait confessé à Sky que ce genre de chose arrivait régulièrement. “On s’est juste faits arrêtés cette fois, s’est vanté Dave Gahan”.

Même si cela n’atteignait pas la pratique standard rock’n’roll de jeter le mobilier de l’hôtel dans des piscines, de tels incidents montraient les pitreries de Depeche Mode sur la route, néanmoins. Fidèle à son principe de s’amuser autant que possible en tournée, Gore a cité les raisons pratiques de l’extravagance du groupe : “Des étages séparés voulaient simplement dire que si Dave faisait la fête, ou si, moi, je faisais la fête, on ne dérangeait pas Andy ou Alan. Dave et Alan avaient [aussi] leurs limousines séparées ; Andy et moi, on voyageait toujours dans la même voiture”.

Alan Wilder : “Martin et Fletch étaient toujours une faction définie ; Fletcher servait souvent d’interprète/porte-parole de Martin, qui avait tendance à ne plus piper mot dès qu’on avait besoin de discuter de quelque chose d’important. Je ne dirais pas que Dave et moi, on formait nécessairement une contre-faction  – on était plus enclins à faire notre propre chose”.

Comme le suggèrent les arrangements de transport et d’habitation, les relations au sein de Depeche Mode étaient à peine harmonieuses tandis que leur agenda de tournée exténuant continuait avec la même intensité. Phil Sutcliffe de Q dépeignait un sombre portrait : “Ils prenaient des limousins séparées, des loges différentes – celle de Gahan était un repaire fétide éclairé à la bougie d’où, après le concert, des larbins trimbalaient son corps fichu par le smack vers l’hôtel”.

Daniel Miller : “Dave était évidemment un grand consommateur de drogues durant toute cette tournée. Le groupe ne se parlait pas. On avait Martin et Fletch qui allaient au concert dans une voiture, Alan qui était dans une autre et Dave dans encore une autre. Dave n’a pas vraiment parlé aux trois autres membres du groupe durant la tournée ; la seule fois qu’il voyait vraiment les autres membres du groupe, c’était quand ils étaient sur scène. En dehors, il allait dans sa loge avec ses bougies et tout. Alan allait dans la sienne. C’était une situation très, très malheureuse”.

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Les 29 et 30 juin, Depeche Mode a joué deux soirs consécutifs au Palais Omnisport de Paris Bercy. Avec deux journées de libres avant de jouer à Brest, Alan Wilder, avec Steve Lyon, est allé au Studio Guillaume Tell (1) pour remixer Condemnation (extrait de Songs Of Faith And Devotion) pour le sortir sous le nom de Condemnation (Paris Mix).

Selon une source en ligne, “Ce remix n’était pas une mince affaire, incorporant des loops de batterie hip-hop additionnels et, pour complimenter encore plus ce son impressionnant, l’utilisation de chants féminins gospels – par Hildia Campbell et Samantha Smith”.

Alan Wilder a plus tard mis les choses au clair en ce qui concerne les rumeurs que l’emploi des deux choristes (qui étaient apparues auparavant sur Get Right With Me) s’est heurté à une résistance et n’a eu lieu qu’à l’insistance du co-producteur Flood : “Je ne suis au courant d’aucune résistance à l’emploi de chanteurs de gospel ou d’autres musiciens additionnels. À l’époque, tout le monde aimait l’idée, et il n’y avait certainement pas de débat Flood contre le groupe – je ne pense même pas que les chanteuses de gospel étaient la suggestion de Flood”.

Tous les sept formats du single sont sortis au Royaume-Uni le 13 septembre, dont un maxi 45 tours et un CD en édition limitée comprenant quatre morceaux – CondemnationPersonal JesusEnjoy The Silence et Halo – enregistrés live le 4 juin au Forum de Milan par Peter Brandt sur Eurosound Mobile. On a offert aux fans américains un maxi 45 tours, une maxi cassette et un maxi CD avec le même remix parisien.

La réception du single contrastait dans les deux territoires. Tandis que Condemnation est monté à la neuvième place des charts singles britanniques le 25 septembre, il n’a pas réussi à avoir le moindre impact dans le Billboard, la première fois depuis Everything Counts (Live) en 1989. Même le Modern Rock Tracks Chart s’est avéré décevant, avec Condemnation avançant lentement à la 23ème place, quittant les charts au bout de cinq semaines – la pire performance du groupe depuis Halo en 1990, et ce morceau n’avait même pas été sorti en single !

Alan Wilder : “Typiquement, la maison de disques américaine voulait une sortie différente de Condemnation, alors ils ont insisté pour qu’on [reste] dehors toute la journée dans le froid glacial [à la périphérie de Chicago] pour tourner un clip pour One Caress, qu’ils ont décidé, à la fin, de ne pas sortir du tout. La seule partie amusante de toute l’histoire, c’était quand la moitié de ces créatures [qui apparaissaient dans le clip] se sont carapatées dans les arbres, et l’équipe a dû passer le reste de la nuit à les attirer – ce qui est assez difficile quand on parle d’un cafard !”.

Avec One Caress et son clip réalisé par Kevin Korslake dûment abandonnés, on a offert aux Américains à la place Condemnation et un autre clip d’Anton Corbijn tourné le 28 juillet dans la campagne de Budapest.

Alan Wilder était tout aussi pessimiste dans ses souvenirs : “Dans le froid et la pluie, Dave était traîné dans un champ dans une pose de Messie par Sam [Samantha Smith] et Hildia [Campbell], tandis que Anton a habillé les autres membres du groupe en moines et… eh bien, disons que ce n’était pas le point culminant de l’expérience visuelle DM”.

La réponse plus que froide au single outre Atlantique a pu venir du fait qu’un groupe britannique s’inspirant des negro-spirituals blues, c’était comme porter de l’eau à la rivière. Une explication moins tordue serait que les fans américains possédaient Songs Of Faith And Devotion, et donc la version originale de la chanson, depuis plusieurs mois.

John Harris a chroniqué le single pour le NME : “Gospel pervers, si on écoute cet extrait de Songs Of Faith And Devotion de la bonne manière. Je ressens de l’allégresse / Très haut / Savoir que je peux y faire confiance / Arrangement d’injustice, tonne Dave Gahan, tandis qu’une chorale nouvellement ajoutée vêtue d’aubes ecclésiastiques fait les chœurs, Martin Gore martèle un piano d’église et un pasteur se tapit dans la sacristie avec une cravache”.

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La partie américaine à succès du Devotional Tour tirait à sa fin le 26 novembre, après cinq soirs à guichets fermés au LA Forum où Depeche Mode ont joué devant un total de 85 000 personnes. Le New York Times a rapporté que le groupe s’élevait à la neuvième place du Top 10 des bénéfices bruts pour l’Amérique du Nord entre mi-août et mi-septembre 1993 quand ils ont fait 327 375$ de bénéfices pour une performance à Landover dans le Maryland. À part Rod Stewart, qui a empoché 417 057$ pour un concert à Ottawa, ils étaient le seul groupe britannique à monter sur l’échelle. La pole position est allée au Grateful Dead pour 1 242 400$ de bénéfices à Richmond dans l’Ohio. Si on avait été en 1988, Depeche Mode auraient éclipsé ce nombre impressionnant avec les 1 360 193$ reçus pour leur performance du 18 juin au Rose Bowl de Pasadena.

À même pas la moitié de la partie nord-américaine durant le concert à la Lakefront Arena de la Nouvelle Orléans du 8 octobre, Dave Gahan aurait eu une crise cardiaque. “C’était durant la dernière chanson, se souvenait le chanteur. Je ne pouvais littéralement entendre rien, alors j’ai quitté la scène. Quelque chose se passait – je n’arrivais pas à respirer, et les autres gars disaient On doit faire un rappel ! Alors Martin et Alan ont décidé de revenir faire une chanson, et la seule qu’ils pouvaient faire à l’improviste, c’est Death’s Door (“la porte de la mort”), qui était pour le film de Wim Wenders [Jusqu’à la fin du monde]. Alors pendant qu’on m’emmenait à l’hôpital sur un chariot, j’entendais ça dans le fond !

“Tout le monde était fou sur cette tournée – elle était folle à tous les niveaux. On a été sur la route pendant 15 mois, et on est dans ce cocon – c’est comme un autre monde. Alors la réalité d’être emmené sur un chariot après un concert et que le médecin me dise à l’hosto que peut-être je devrais continuer le reste de la tournée sur un tabouret – on m’a effectivement dit de faire ça, parce que mon cœur ne pourrait probablement pas encaisser ça… J’ai regardé mon manager [Jonathan Kessler] et j’ai dit J’peux pas faire ça ! Alors on a annulé le concert suivant – j’ai eu un jour de repos, et puis j’ai juste continué”.

Le prochain sur la liste des problèmes de tournée était Martin Gore, qui a souffert d’une attaque au Sunset Marquis Hotel près du tout aussi célèbre Sunset Boulevard de West Hollywood. “Je n’avais rien mangé. On venait de tourner un clip quelques jours avant que ça n’arrive, et je suis allé directement du tournage du clip dans un bar et j’ai commencé à boire. Puis je suis allé dans un club, j’ai rencontré un mec qui m’a donné un truc, je suis resté debout toute la nuit avec ce gars jusqu’à probablement 9 ou 10 heures du matin. On avait un meeting à midi, et j’ai réussi à dormir une petite heure.

“Puis je me suis levé et je ne me suis jamais senti aussi mal de ma vie. J’ai réussi à littéralement me traîner jusqu’à cette réunion ; et puis j’ai dû m’allonger par terre, juste dire Oui ou Non – c’est tout ce que j’étais capable de dire. À un moment, j’ai essayé de me lever – je ne sais pas pourquoi, parce que tu perds la mémoire quand tu as une attaque – et j’ai été pris de convulsions causées par le manque d’alcool et de drogue. Les réunions de groupe étaient particulièrement stressants, mais après une heure  de sommeil, c’est un cauchemar !”

Alan Wilder : “Personne n’aimait bien les réunions d’affaires. En fait, Martin s’arrangeait toujours pour les éviter – principalement parce qu’il y avait habituellement une dispute à un moment donné, typiquement à propos de quelque chose de trivial. Les deux membres qui avaient le plus tendance à se bagarrer étaient les deux qui, heureusement, ne sont jamais venus aux mains !”

Tandis que le professionnalisme de Wilder l’empêchait de donner des noms, Gahan n’avait pas de tels scrupules. “Fletch s’est battu avec tout le monde [dans Depeche Mode] sauf moi, a-t-il raconté à Gavin Friday. Il n’a jamais effectivement essayé de me frapper. Mais récemment, je pense qu’il a potentiellement pensé à le faire”.

Choqué par l’attaque de Gore, se battre était le dernier soucis dans l’esprit émotionnellement fragile de Fletcher : “Martin s’est juste effondré. C’était flippant ; il a dû partir en ambulance. On a pensé C’est fini ! J’étais très bouleversé – c’est mon meilleur ami, mais il allait bien”.

Il est apparu par la suite que Gore avait eu une autre attaque avant l’épisode du Sunset Marquis Hotel. “C’est arrivé deux semaines avant ça, mais je ne le savais pas, parce que j’étais tout seul. Je me suis brusquement réveillé et je ne me rappelais pas où j’étais. Alors quand c’est arrivé la deuxième fois, je me suis rendu compte que [c’]était arrivé quelques semaines auparavant. C’était une vraie mise en garde pour moi”. Avec le recul, Gore a ajouté “Je suis convaincu que le stress a joué un grand rôle dans mes attaques. Le cerveau est en surcharge.

Une poignée de dates Devotional se profilaient, avec d’abord deux soirs au Palacio de los Deportes (Palais des Sports) et ses 21 000 sièges couverts de Mexico les 3 et 4 décembre ; se terminant avec un concert final 16 jours plus tard à la Wembley Arena de Londres.

En ce qui concerne Johnny Cigarettes du NME, les longues agressions de la tournée étaient étalées pour tout le monde sur la scène de Wembley : “Les fantômes de Spinal Tap menaçaient de descendre à partir du moment où Dave Gahan braille les premières notes de derrière un énorme rideau opaque censé montrer juste son énorme ombre iconique. L’homme autrefois étiqueté de Homme le plus laid de la pop par Smash Hits est désormais un führer sex des stades du rock lugubre ; cela doit venir du fait qu’il se frotte l’entre-jambe, remue son derrière et tripote ses tétons beaucoup. Des réserves d’un autre type se glissent quand les trois autres sont dévoilés, élevés sur de hauts podiums habillés d’argenté futuriste de paquet de cornflakes, jouant du Moog comme vos potes d’un concours de talent de seconde…

“[Il n’y a] qu’un seule chose que l’on ne peut nier chez Depeche Mode. Ils n’ont jamais perdu la capacité d’écrire une chanson menaçante et enthousiasmante. Everything Counts termine la soirée, nous rappelant qu’ils peuvent aussi écrire des paroles piquantes pour les accompagner occasionnellement. Mais c’est un monde cruel, et même ces talents ne suffisent pas à l’emporter sur les prétentions avant-gardistes malavisées, le pompe, le bagage culturel minable, la confusion, le cliché et les conneries dans quoi ce groupe se complaît. Une messe profane, franchement”.

Peut-être que Noël 1993 aurait pu être un bon moment pour que Depeche Mode disent stop à la tournée pendant un certain temps. Bien que le groupe ait fait une pause nécessaire après la fin du Devotional Tour de 95 dates, la route les a rappelés à la Nouvelle Année.

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Assigner les singles n’avait jamais été un processus particulièrement précis étant donné la diversité du caractère musical de Depeche Mode.

Alan Wilder : “On atteignait habituellement un consensus d’opinion pour former une sélection de singles potentiels. Par exemple, Higher Love était [à l’origine] dessus pour les singles de Songs Of Faith And Devotion, mais ne l’a jamais été, et il y avait des différences d’opinion à propos de l’ordre dans lequel ils devaient sortir. Dave, par exemple, pensait fortement que Condemnation aurait dû être le premier single, mais il a été battu aux voix. Je voulais Walking In My Shoes en second single et on a fait à mon idée, mais je voulais vraiment la version originale de In Your Room. Tout ça est un bon exemple des problèmes de la démocratie – quelqu’un finit habituellement déçu”.

Telles qu’étaient les choses à l’époque, le 10 janvier 1994, In Your Room est devenu la quatrième chanson extraite de Songs Of Faith And Devotion – bien que sous forme remixée.

Alan Wilder a décrit son incarnation originale sur l’album comme “un autre morceau très difficile à fini”, étant, s’avérait-il, un amalgame de trois versions différentes de la chanson : “La force particulière du morceau tient dans les couches subtiles d’instrumentalisation – une partie de synthé bouillonnante, un groove hypnotisant et des cordes exaltantes – et du début à la fin il était caractérisé par une tension qui montait constamment qui gardait les auditeurs alertes. Ce sentiment d’anticipation est réalisé avec dynamisme dans les paroles passionnées du troisième couplet et dans une synchro parfaite, la musique passe la vitesse supérieure, menée par l’intensité de la batterie et déborde dans le dernier refrain”.

Malgré Wilder “qui a fait une vigoureuse campagne au nom de la version de l’album au point où divers edits différents ont été testés”, In Your Room (Zephir Mix) a vu Depeche Mode être littéralement “butchés”, pour paraphraser Dave Gahan.

Alan Wilder : “[J’]ai finalement été battu aux voix en faveur d’un remix par le producteur de Nirvana et le chouchou grunge de la presse, Butch Vig. Malheureusement, comme c’est souvent le cas avec des remixeurs extérieurs, l’interprétation de Vig ne se rapportait à aucun des nombreux aspects de l’original, et le morceau a perdu une bonne partie de son caractère Depeche Mode, faillant à sa sensualité et intensité voulues”.

Le mix de Vig de In Your Room a grimpé jusqu’à la huitième place des charts singles britanniques le 22 janvier,  disparaissant des charts trois semaines avant les sept de présence de I Feel You. La panoplie habituelle de remixes était offerte, dont un CD single digipack somptueusement packagé – incluant In Your Room (Zephyr Mix) et In Your Room (Extended Zephyr Mix) de Vig (enregistrés et mixés avec des guitares additionnelles de Doug Erikson aux Smart Studios, à Madison dans le Wisconsin) avec des enregistrements live de Never Let Me Down Again et Death’s Door (enregistrés à Liévin par Dave Porter de Manor Mobile et mixés par Wilder et Steve Lyon à Windmill Lane à Dublin).

La pochette à cinq rabats dans laquelle les acheteurs étaient invités à se procurer un CD single en édition limitée avec quatre autres morceaux de Liévin (In Your RoomPolicy Of TruthWorld In My Eyes et Fly On The Windscreen) et un CD single en édition “extra” limitée avec encore plus de remixes de In Your Room en vente la semaine suivante. Après tout cela, In Your Room (Zephyr Mix) n’a pas réussi à marcher aux États-Unis.

La caméra d’Anton Corbijn a incorporé des pastiches monochromes des anciens clips de Depeche Mode liés par une image floue d’une ampoule ; les plans contrastant sensiblement avec les images en couleur de divers membres du groupe attachés à une chaise qui ressemblaient vaguement à la redoutée chaise électrique américaine. Est-ce que Corbijn symbolisait subtilement la mort de Depeche Mode ou, en particulier, celle de Dave Gahan ? Plus tard, Corbijn l’a admis.

Pour Wilder, au moins, il y avait une consolation dans le transfert de In Your Room sur scène avec un arrangement qui tenait beaucoup de la version album originale. Comme un observateur l’a dit sur internet : “Sa puissance redoutable a été mise en valeur par le jeu de batterie d’Alan, la performance live sincère de Dave et le film époustouflant de Anton Corbijn qui assurait que c’était aussi un grand moment de la tournée”.

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Tandis que la tournée prolongée de ses anciens collègues faisait des ravages – et ayant passé la majeure partie de l’année 1992 sur la route lui-même avec Erasure – Vince Clarke prenait son premier vrai sabbat depuis le début du succès du duo en 1986. Depuis lors, il avait accumulé pas moins de 20 tubes avec son partenaire d’écriture Andy Bell – dont 13 dans le Top 10 des charts singles britanniques, exploit que le duo a commémoré avec sa compilation Pop! – The First 20 Hits bien nommée.

Amsterdam était maintenant le foyer de Clarke qui louait un espace de travail pour loger sa collection grandissante de synthétiseurs analogiques vintages de manière temporaire tandis qu’il attendait que la construction de son nouveau home studio au Royaume-Uni soit finie. Le studio de Clarke ne suivait pas une structure conventionnelle – ni, d’ailleurs sa maison de Chertsey (dans le comté du Sud de l’Angleterre, le Surrey) où il était basé.

Clarke n’était pas le premier musicien à posséder la volumineuse propriété. L’originale appartenait au réalisateur Peter Collinson (célèbre pour l’Or se barre), qui, quand on lui a refusé la permission d’agrandir la propriété, l’a faite sauter sur le champ et a construit l’excentrique ara House – nommée d’après son fils, Tara – sur le site. Convenablement impressionné, Keith Moon des Who a acheté Tara House en 1971, où elle a gagné de la notoriété comme l’endroit où se déroulaient de nombreuses farces excentriques de Moon. Après son installation aux États-Unis, Moon l’a vendue à Kevin Godley de 10cc en 1975. En 1990, Godley a lui aussi été séduit par le rêve américain, et l’a vendue à Clarke. Comme Collinson avant lui (et malheureusement pour les fans des Who), Clrke a démoli la structure pour y construire sa propre maison et studio d’enregistrement à dôme, ayant passé  deux ans à réfléchir à de nombreux designs architecturaux futuristes.

Kevin van Green de Electric Eel Design – qui avait auparavant fini divers espaces de travail pour Martin Gore, Alan Wilder et Daniel Miller – a été employé pour faire du studio des rêves de Clarke une réalité. “Le home studio de Vince Clarke est logé dans une structure au dôme recouvert de cuivre, ressemblant plus à la salle des contrôles d’un vaisseau spatial qu’un studio”, a révélé son concepteur.

Selon le site web de Electric Eel, “Kevin van Green a résolu le défi de design en installant une table de mixage centrale semi-circulaire tout aussi peu conventionnelle. Poursuivant le côté Doctor Who, la vaste collection de synthétiseurs sont positionnés contre le mur, créant, effectivement, un synthétiseur sérieusement énorme”.

Un premier visiteur, impressionné par l’installation, était l’ancien membre de Human League, Martyn Ware (2), désormais producteur de disques de première qualité avec une diversité de crédits à son nom, dont Tina Turner et Terence Trent D’Arby.

“Vince a ce studio magnifique qui est circulaire”, a dit Ware à Sound On Sound en 2000. “Il a des passerelles avec tous les synthés arrangés autour des murs, connectés par CV [tension contrôlée] et des panneaux de raccordement Gate. Pratiquement tous les claviers qu’il a dans le studio, il en a un duplicata dans la cave, au cas où ils tombent en panne. C’est aussi là où il garde les synthés [qui] sont passés de mode ou pour lesquels il n’a pas de place. C’est comme une National Gallery pour les synthés – on ne peut exposer qu’environ 50% des choses à un moment donné !”

Vince Clarke : “C’était un challenge pour tout le monde, mais on a beaucoup passé de temps à rechercher tout ça. Tout le monde a fait un excellent boulot !”

La première musique à y être enregistrée en partie à 37B, comme Clarke a baptisé son nouvel espace de travail, a été le prochain album de Erasure,  avec Ware sur le fauteuil de producteur. Cela s’est avéré être une expérience révélatrice pour le pionnier de l’électropop – qui s’est plus tard décrit comme “un peu touche-à-tout” et Clarke comme “le maître de tout cela” – à plus d’un niveau : “Vince m’a [donné] deux synthés ; il a des gens qui cherchent de part le monde des trucs pour lui, et il m’a donné l’un des originaux Roland System 100 – je n’y croyais pas, j’étais si touché – et aussi le tout premier synthé que je n’ai jamais possédé, un Korg 700. Il en avait deux de chaque et il a dit Oh, tu peux en prendre un – c’est le genre de gars qu’il est”.

Les chroniques de l’album, I Say I Say, étaient généralement en faveur d’Erasure ; Tony Parsons du Daily Telegraph  a écrit : “Ce sont les Mills et Boon des duos chant/synthétiseur ; je les préfère quand Bell hurle pitoyablement au loup et Clarke fait des bip-bips dans le fond comme un Dalek mélancolique ce qui est la preuve concluante que seuls les habits de scène d’Andy Bell empêchent Erasure d’apparaître dans les rands des grands partenariats d’écriture britanniques”.

L’homosexualité de Bell semblait destinée à rester à jamais inextricablement liée à sa carrière. Quand James Lockhart du Sunday Times a insisté sur le sujet, le chanteur a répondu “Je ne suis pas un homme politique et je reçois des lettres qui utilise la culpabilité gay qui disent que je devrais plu parler des problèmes gays, mais je fais des disques pop, pour l’amour de dieu. La musique est une chose séparée de la politique”.

Malgré le fait qu’il n’ait pas réussi à suivre ses cinq prédécesseurs au sommet des charts albums britanniques, I Say I Say, produit par Martyn Ware, a tout de même engendré deux singles dans le Top 10 avec Always (numéro quatre en avril 1994) et Run To The Sun (numéro six en juillet). Le fait que Clarke transformait tout ce qu’il touchait en or était toujours intact – ou cela semblait ainsi en juillet 1994. Pourtant Erasure ne rejouera pas sur scène avant un petit moment – à la différence de ses collègues de Mute, Depeche Mode…

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La pause de Noël/Nouvelle Année de Alan Wilder a été considérablement plus courte que celle de ses collègues, car le 9 février 1994, Depeche Mode a recommencé à tourner pour une soi-disant balade “ROW” (“rest of the world” – “reste du monde”) de 28 dates, visitant l’Afrique du Sud, l’Australie, l’extrême Orient et l’Amérique du Sud, se terminant le 16 avril à Monterrey au Mexique.

Comme les concerts dans ces territoires coïncidaient avec des jours plus longs, le spectacle Devotional que Wilder avait sans relâche arrangé devait être restructuré. L’impressionnante séquence d’introduction faux “orage et éclairs” précédant Higher Love qui utilisait la tombée naturelle de la nuit (durant les performances en extérieur) a été abandonnée en faveur d’une séquence techno frénétique qui menait à une version plus dynamique de Rush, avec une batterie live.

Une version “trip-hop” radicalement retravaillée de I Want You Now (de Music For The Masses) est également rentrée dans la setlist. “Elle a été enregistrée dans un studio de Milan durant une session de trois semaines en janvier 1994, juste avant la partie ROW de la tournée, a révélé Alan Wilder. Les seules personnes présentes étaient moi-même, Steve Lyon et Daryl Bamonte. C’est aussi là où l’introduction techno de Rush et divers autres bouts ont été faits.

“Les autres membres du groupe n’ont pas entendu I Want You Now ni les autres morceaux [additionnels] jusqu’à ce que ça a été joué sur scène”.

Le Exotic Tour a été assailli de problèmes. La première visite de Depeche Mode en Afrique du Sud – jouant sept fois à Johannesburg et deux fois au Cap et Durban entre le 9 et le 26 février 1994, a été mémorable pour certains.

Alan Wilder : “Sur la route, chaque membre avait une grande flightcase qui servait de garde-robe et qui contenait les habits de scène et habituellement la majorité des vêtements personnels. Durant notre séjour en Afrique du Sud, toute ma garde-robe a été volée du jour au lendemain, et étant donné que le bâtiment était fermé avec sécurité et surveillé par des gardes, on a conclu que ce devait être un coup monté de l’intérieur. J’ai perdu environ 10 000£ de vêtements, certaines choses très personnelles, et, bien sûr, la plupart de mes habits de scène, qui ont dû être refaits. La seule consolation a été un bon gros chèque de l’assurance et l’excuse pour sortir et dépenser, dépenser, dépenser !”

Se remettre de ce désastre a été une expérience relativement indolore, contrairement à l’agonie insoutenable que Wilder a enduré, ce qui a mené à son hospitalisation en Afrique du Sud. La cause s’est avérée être des calculs rénaux, sans doute la conséquence de sa consommation excessive d’alcool durant la tournée. Le co-tour manager Daryl Bamonte a été particulièrement amusé par le traitement de Wilder, et a été plus tard enregistré en train de lui demander ce que cela faisait d’avoir un laser inséré dans son “membre” et si “l’infirmière sud-africaine [avait] un bel uniforme”.

Wilder a répondu “Eh bien, comme tu le sais, M. Bamonte, j’étais endormi durant l’opération, bien que si tu n’as jamais pensé qu’est-ce que ça faisait d’uriner un paquet d’aiguilles, alors tu peux imaginer les effets secondaires. Le membre en question a besoin de quelques semaines de repos avant d’être pleinement fonctionnel à nouveau, alors la tenue de l’infirmière sud-africaine était grandement hors sujet !”

Quand on lui a demandé s’il avait arrêté de boire en conséquence de cette expérience, Wilder a répondu : “Non ! Je préfère mourir de calculs rénaux que d’ennui profond ! J’ai juste bu plus d’eau après et j’y suis allé mollo un peu – pendant trois jours”.

Le Exotic tour s’est dirigé vers l’Est pour un seul concert au Indoor Stadium de Singapour le 1er mars. Quand on lui a demandé si le groupe avait eu des difficultés “en ce qui concerne les problèmes narcotiques” à la douane, Wilder a blagué, “Non, ils ont réussi à nous apporter toutes les drogues dont on avait besoin !” Quand la stricte peine de mort de Singapour pour possession d’héroïne a été signalée, Wilder a arrêté de sourire : “Je n’étais pas au courant de tout ça”.

Les délices ensoleillés de l’Australie suivaient sur le programme avec des performances bien reçues dans pratiquement toutes les villes majeures de ce vaste pays (Perth, Adelaïde, Melbourne, Brisbane et Sydney). Le 16 mars, Depeche Mode était de retour à Hong Kong, la première fois que le groupe avait joué dans cette ville, considérée par beaucoup comme la porte de l’Orient, pendant plusieurs années.

Andy Fletcher : “Peter Gabriel a joué une semaine avant, et il a joué devant en gros 80% d’Européens ; on a eu un public qui était trois fois plus grand, composé à 98% de Chinois… Nos disques se vendent bien en Inde, et des endroits comme ça – la même chose vaut pour l’Afrique du Sud et l’Amérique du Sud – et, bien sûr, l’Europe de l’Est, on est absolument énormes. C’est une réussite”.

Malgré un tel positivisme, la bataille récurrente de Fletcher contre la dépression l’a forcé à se désister de l’Exotic Tour après deux performances à la Blaisdell Arena d’Honolulu (les 25 et 26 mars). Avec un homme en moins, la discussion est partie dans l’extension de la longue randonnée au-delà des six dates sud-américaines prévues pour 35 autres dates en Amérique du Nord avant que l’Exotic Tour se finisse enfin.

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“Je n’étais pas en faveur d’une deuxième partie américaine, a admis Andy Fletcher. Après la période Violator, on pensait qu’on était des rois ; on pensait qu’on pouvait s’attaquer à tout !”

En mars 1994, Fletcher n’était pas d’attaque du tout, au point où Gahan et Wilder se sont approchés de Gore pour demander le retrait d’Andy. “C’était très difficile, a réfléchi Gore. Andy a été mon ami le plus proche depuis nos 12 ans, mais, pour les deux autres, il était devenu insupportable. Je l’ai justifié en pensant que ce serait mieux pour Andy qu’il rentre voir un spécialiste”.

Dave Gahan : “Pendant un moment là, il [Fletcher] essayait de s’occuper de lui, et je faisais ce que je faisais. Il a été beaucoup absent durant le Devotional Tour, et il a continué. C’est dur, ce truc, parfois. Honnêtement, je commençais à être absorbé par mes trucs”.

Andy Fletcher : “J’ai fait une dépression nerveuse quand on enregistrait l’album [Songs Of Faith And Devotion]. Et puis je suis allé directement en tournée, et c’était une très longue tournée, une tournée très stressante. Et elle continuait encore et encore et encore, et puis ils ont décidé de faire une autre tournée américaine, et je n’étais juste pas d’accord et je trouvais que c’était une erreur, mauvais pour notre carrière. J’avais juste besoin de me reposer, alors [j’ai] décidé de ne pas le faire. Je regrette qu’ils n’aient pas pris la même décision, mais ils étaient sur la même onde – en quelque sorte”.

Pour Daniel Miller, l’envergure des problèmes de Depeche mode allait plus loin que la dépression de Fletcher : “Fletch trouvait ça difficile ; il avait des problèmes personnels – ils avaient tous des problèmes. J’étais extrêmement inquiet. Quand la décision est venue de faire une deuxième tournée américaine, c’est là où j’ai mis le holà – en vain, je dois dire, malheureusement. Mais j’ai mis le holà et j’ai dit Je ne pense vraiment pas que vous devez le faire. Vous devez absolument ne pas faire la deuxième moitié de cette tournée. C’est vraiment dangereux pour les individus impliqués, et il n’y a aucun intérêt”.

Selon Wilder, cependant, il y avait un intérêt très simple : “Je pense que si on est honnête, ça serait financier… Il n’y avait pas d’autre raison à laquelle je peux penser quant à pourquoi on voudrait faire ça – sauf qu’on a joué dans quelques territoires où on ne va pas normalement, comme l’Amérique du Sud. Mais, je pense, si tu juges tout, la décision sensée aurait été de dire, Eh bien, on n’a pas besoin d’aller en Amérique du sud ; arrêtons.

“Durant le Devotional Tour, pour les vols internes aux États-Unis et en Europe, on louait un avion privé, qui contenait approximativement 15 passagers. On prenait des vols commerciaux pour les voyages internationaux ou long-courriers – le groupe voyageait généralement en classe affaire (parfois surclassé par la compagnie aérienne en première).

“Pour l’Amérique du Sud, on louait un avion pour transporter le groupe, son entourage, l’équipe et le matériel. La meilleure chose dans avoir un avion privé pour la majorité des vols – aux États-Unis, par exemple – c’était que ta voiture pouvait aller jusqu’aux pieds de l’avion sur le tarmac, et quand tu atterrissais à l’autre bout, il y avait encore une voiture qui attendait”.

Mais réserver des étages entiers dans des hôtels et louer des avions privés coûtait clairement très cher au groupe.

Alan Wilder : “Une tournée, c’est un gros business. Le merchandising à lui seul peut rapporter une petit fortune, alors les bénéfices financiers d’une longue tournée sont très attractifs – plus longtemps tu gardes une production sur la route, plus facile il est de créer une marge de profit saine. Mais, bien sûr, on a tous vu comment de longue tournées peuvent faire des ravages sur les individus”.

En plus de cela, la prise déjà mince sur la réalité de Gahan a été encore plus tempérée par son abus de substances qui montait en flèche.

Alan Wilder : “Bien sûr, tout le monde se souciait de son bien-être, mais les toxicos sont notoirement difficiles à dissuader de leur cause à moins qu’eux-mêmes veulent vraiment changer. À l’époque, Dave n’était pas vraiment dans cet état d’esprit, et donc aucun conseil donné ne trouvait d’écho”.

On a déclaré que Wilder était le principal instigateur derrière l’extension de l’Exotic Tour au delà de ses derniers concerts sud-américains. “En fait, Dave voulait aussi faire une autre partie, et les autres n’ont pas objecté à l’époque… C’était juste [les] États-Unis [et le Canada], parce qu’il y a plus de régions à couvrir là-bas et différents types de concerts – et de publics – suivant le moment de l’année. Par exemple, la première partie américaine [Devotional Tour] a été faite durant les mois hivernaux dans des salles couvertes tandis que la deuxième [Exotic Tour] se concentrait sur des salles en extérieur, connues sous le nom de hangars”.

Andy Fletcher : “Alan voulait particulièrement le faire, ce qui m’a rendu très méfiant. Ça aurait pu être un cas où le groupe se faisait pomper, parce qu’il savait qu’il allait partir. Je ne sais pas s’il l’admettra, mais c’est ce que je pense maintenant, avec le recul sur la manière dont ça a été fait. Il l’a vu comme la dernière tournée ; il pensait que ça allait être la fin du groupe”.

Comme on pouvait s’y attendre, Wilder a catégoriquement nié l’allégation : “Je n’ai pas pensé que c’était la dernière fois pour moi étant donné que je n’ai décidé de quitter le groupe que 18 mois plus tard”.

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Ce n’est qu’en juin 1996 que le Sunday Times rapportait toujours qu’Andy Fletcher “… a quitté la tournée [Exotic] avant sa fin, soi-disant pour être avec sa femme quand elle a donné naissance, mais vraiment, comme le déclarent les gens de l’intérieur, parce qu’il aurait souffert d’une dépression nerveuse, qui résultait, suggèrent-ils, de sa culpabilité et son embarras croissants en ce qui concerne le fait qu’il n’avait jamais eu de rôle musical significatif”.

Bien que le deuxième enfant des Fletcher, Joseph, soit né le 22 juin 1994, en gros en pleine partie américaine de la tournée étendue, Fletcher finira par admettre qu’il a effectivement eu une dépression, citant “le stress et la tension d’un boulot 24 heures sur 24, 7 jours sur 7” comme sa cause primaire.

Depeche Mode a surmonté le revers du départ de Fletcher grâce à un vieil ami qui a vaillamment fait un remplacement au pied levé.

Alan Wilder : “Tandis que tout le monde se dorait la pilule sur la place et appréciait un repos bien mérité, Daryl [Bamonte] et moi, on a passé une semaine cloîtrés dans une chambre d’hôtel à Hawaii où je lui ai appris tout le set en entier. Il l’a par la suite joué parfaitement pendant le reste de la tournée – assez bon, si on considère qu’il n’avait pratiquement jamais joué de clavier de sa vie avant”.

Les commentaires de Wilder ne disaient pas grand chose de la technique de clavier de Fletcher, ajoutant plus de crédit à ces déclarations de gens de l’intérieur que son manque de musicalité a contribué à sa dépression. Les autres membres de Depeche Mode ont continué à jouer et à faire la fête malgré tout.

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(1) Ce qui explique le logo avec la pomme. 

(2) Ware a déclaré que Vince Clarke lui a confié que Depeche Mode aurait pu ne pas se former sans le premier album de Human League, Being Boiled

Traduction – 13 octobre 2012

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