Le début de la fin ?

“C’était un cas de sur-excès – à tous les égards. Il y a eu des moments où si j’avais reçu un coup de fil qui me disait que Dave était décédé, par exemple, je n’aurais pas été surpris. Quand tu te mets [dans] cette situation quand tu essaies de travailler et te concentrer sur des choses, c’est très difficile. On état vraiment tendus durant cette période”.
– Andy Fletcher, 2001

Alan Wilder était désormais libre de vivre le style de vie qu’il s’était créé, et de poursuivre les “nouveaux projets” auxquels il avait fait allusion dans sa déclaration de presse. “Recoil existait depuis longtemps avant mon départ de Depeche Mode – en tant que projet parallèle. C’était quelque chose que je voulais continuer et étendre après mon départ. C’est une sorte de projet très différent et bien plus ouvert, ce que je trouve plus satisfaisant, du point de vue créateur. Ça ne veut pas dire que je n’aimais pas être dans le groupe, mais, en ce qui me concerne, ça avait une date de péremption”.

Pendant ce temps, la vie de son ancien collègue Dave Gahan à LA suivait un chemin différent et plus sombre. “Je pense que Dave est facilement influençable et je ne pense pas que vivre à Los Angeles avait eu un bon effet sur lui”, a dit Wilder avec une diplomatie typiquement raffinée.

Anton Corbijn : “Je ne m’étais pas rendu compte combien Dave s’était mis dans cet état. Je me souviens, à un moment, de recevoir un appel de Michael Stipe [de REM], qui disait, Eh bien, j’ai vu Dave ; je pense qu’il a besoin d’aide, et tu devrais l’appeler. Je pense que certains autres ont été choqués par ça, et on a probablement pensé, Oh, c’est juste Dave qui traverse une autre phase”.

Désormais, la dernière phase de Gahan en date devenait sérieusement incontrôlable tandis qu’il s’aventurait en dehors de sa maison d’Hollywood pour choper. “Je me suis bien mis dans la merde, et je ne savais pas si j’allais pouvoir m’en sortir”, a-t-il plus tard confié à Phil Sutcliffe du magazine Q. “J’étais tellement parano, je portais un 38mm avec moi tout le temps. Aller en centre-ville pour me procurer de la drogue, ces gars avec qui tu traînes, c’est des lourds ; ils ont des flingues sur la table devant eux. J’avais peur de tout et tout le monde. J’attendais [jusqu’à] quatre heures du mat’ pour regarder le courrier et puis revenir vers la porte avec le flingue planqué dans le pantalon. Je pensais qu’ils viendraient me prendre, peu importe qui ils étaient”.

Montrant tous les symptômes classiques d’une paranoïa causée par la drogue, quand le Gahan “équipé” ne traitait pas avec des voyous armés, il se terrait chez lui à regarder la chaîne météo pendant jusqu’à 12 heures de suite. “Oui”, a confirmé Gahan par la suite, “mais avec cette illusion que je suis une grande rock star ; c’est ce que je suis censé faire – quel est le problème ? Je ne pouvais plus me faire des illusions que c’était drôle de toute manière –ce ne l’était certainement pas !”

Face à une impasse (littérale), Gahan a commencé à recherche une clause de sortie, et a trouvé la solution suivante : “C’était quand j’ai commencé à caresser l’idée de partir avec un grand boum – m’enfiler la grosse speed-ball [mélange de cocaïne et d’héroïne] vers les cieux. Disparaître. Arrêter. Je voulais arrêter d’être moi-même ; je voulais arrêter de vivre dans ce corps. J’avais la chair de poule ; je me détestais autant – ce que je m’étais fait et à tout le monde autour de moi”.

* * *

Malgré avoir touché le fond, Gahan a tout de même réussi à “tenir le coup” dans l’intérêt de son fils de passage, Jack, mais cela a aussi échoué, comme il a raconté à Phil Sutcliffe de Q : “Ça en est arrivé à un point où j’étais si malade [que] j’ai appelé ma mère en Angleterre et j’ai dit, Maman, Jack doit venir dans quelques jours et j’ai une grippe affreuse. je ne peux pas y arriver tout seul ; tu pourrais venir ? Elle est venue, et j’ai essayé de tout faire – se lever le matin, lui faire son petit œuf, essayer d’être son papa. Mais je me moquais de moi, et je mentais à mon fils ; je mentais à ma mère, je le savais”.

Un soir, après que Gahan ait mis Jack au lit et avec sa mère endormie, Gahan s’est shooté dans le salon, et s’est évanouit. “Quand je me suis réveillé, j’étais affalé sur le lit. Il faisait jour, et j’entendais des voix dans la cuisine. J’ai pensé, Merde, j’ai laissé toutes mes saloperies dehors !

En panique, Gahan a couru dans le salon pour trouver que tout son attirail de drogue avait disparu. Allant dans la cuisine, où se trouvaient sa mère et son fils, il a demandé, “Qu’est-ce que tu as fait de mes trucs, maman ?” Elle a répondu, “Je les ai jetés dans les poubelles dehors”. Il s’est précipité vers la porte, revenant avec six sacs poubelles (dont cinq étaient à ses voisins) et les a vidés sur le sol de la cuisine, fouillant dans les détritus d’autres personnes jusqu’à ce qu’il trouve ce qu’il désirait ardemment.

S’enfermant dans la salle de bain, la porte s’est ouverte brusquement pour que Gahan soit confronté à ses proches. “Je suis par terre avec des plaies ouvertes et tout. Je dis, Ce n’est pas ce que tu crois, maman, je suis malade. Je dois prendre des stéroïdes pour ma voix… Toutes ces conneries sortent de ma bouche. Puis je lève les yeux vers ma mère, et elle me regarde, et je sors, Maman, je suis camé ; je suis accro à l’héroïne. Et elle me répond, Je sais, chéri”.

Comme si les choses ne pouvaient tomber plus bas, le fils de sept ans de Gahan a pris la main de son père, l’a emmené dans sa chambre et l’a fait s’agenouiller par terre. “Papa, je ne veux plus que tu sois malade. J’ai dit, Je ne veux plus non plus. Il a dit, Tu as besoin de voir un docteur. J’ai dit, Ouais.

“Je devine que ma mère a dû appeler Joanne. Elle est venue prendre Jack et… c’était la dernière fois que je les ai vus avant très longtemps. Ma mère est restée un peu le temps que je me stabilise. Elle a dit, On ne veut pas que tu meurs. Et ça ne m’a pas arrêté. Ça ne l’a pas fait”.

Pendant un bref moment, on aurait dit que le retrait de son fils a choqué Gahan de manière à ce qu’il décroche seul. “Je suis resté une semaine sur le canapé comme un zombie, a-t-il raconté à Sutcliffe. Puis un soir, je me suis tourné vers Teresa et j’ai dit, J’ai besoin d’aide. Alors je suis allé en cure de désintox pour la première fois”.

Ayant fait cet aveu de la plus grande importance, Gahan a volontairement pris une chambre à Sierra Tucson, niché dans les contreforts des montagnes Santa Catalina près de Tucson, dans l’Arizona, au 39580 Lago del Oro Parkway. Se décrivant comme “un centre national de soin consacré à la prévention, l’éducation et le traitement des addictions et des désordres comportementaux”, le chanteur de Depeche Mode n’était pas le premier – ni le dernier – individu riche et célèbre à se rendre au soi-disant “lieu où la douleur est accueillie par la compassion, la peur par le réconfort, et la colère par la compréhension”.

Malheureusement pour Gahan, quand il est sorti du centre à 500$ la nuit, on aurait dit qu’il était toujours assez en colère contre le monde : “J’étais sérieux quand j’y suis allé, mais une fois que j’en suis sorti, c’était, Putain, mais c’est quoi ces conneries !

Il était plus que probable que cette colère ait été aggravée par la réaction de Teresa Gahan au “rétablissement” de son mari. “Quand je suis sorti, j’ai vu Teresa, se souvenait Gahan. On est allés manger et elle a dit, Je ne vais pas arrêter de boire ou de prendre de la drogue juste à cause de toi. Je ferai tout ce que je veux. Elle ne consommait pas comme moi – régulièrement. Mais en désintox, ils ont dit que si l’un de nous n’allait pas abandonner, ça serait impossible pour l’autre. À ce moment, je savais que notre relation devait se finir si je voulais avoir un peu de chance. Je pensais qu’on s’aimait. Maintenant je pense que l’amour était à sens unique”.

Dans l’était des choses, Teresa a quitté Dave peu après, de toute manière, “… pour retrouver sa vie, comme elle l’a dit, a-t-il expliqué à Sutcliffe. Après qu’elle soit partie, je suis resté clean un moment, mais je suis retombé dans de vieilles habitudes et je me suis retrouvé en désintox”

* * *

Quand il a décrit Dave Gahan en 1996, Christopher Goodwin du Sunday Times a rapporté qu’un associé anonyme de Depeche Mode a dit : “Les autres étaient revenus en Angleterre, et Dave s’est juste détaché du reste. Il n’y avait personne autour de lui pour lui dire qu’il faisait le con, comme ça aurait été le cas en Angleterre. Il a perdu son emprise sur la réalité”.

Plus tard encore, Gahan a attribué sa spirale vers le bas à “la responsabilité de vivre dans un monde dans lequel je ne me sentais pas à l’aise. Bien sûr, plus je m’attirais des ennuis, pire c’était. J’ai essayé de déménager, d’aller ailleurs, et pourtant, au bout du compte, j’avais l’impression de ne pas être là. Les drogues m’ont aidé un moment, mais après elles ont eu l’effet opposé”.

Cet “effet opposé” a pointé sa tête affreuse le 1er août 1995 quand Gaha a été accusé d’avoir donné un coup de boule à un certain Roy Anderson, expert en art basé à Tucson qui déclarait être devenu l’ami du chanteur plusieurs mois auparavant (plus vraisemblablement une conséquence de la visite de Gahan à la clinique de désintox de l’Arizona). Le marchand d’art attendait Dave devant un hôtel d’Hollywood quand “… il m’a brusquement frappé de la tête, juste au-dessus de ma temple droite ; le sang coulait comme si on avait ouvert un robinet”.

Le blessé, qui a dû se faire suturé la blessure, a spéculé que l’altercation était la conséquence d’une blague de mauvais goût qu’il avait fait ; ayant vu Teresa Gahan la veille pour parler des problèmes de mariage du couple, il a dit à Dave que les deux avaient fini par coucher ensemble. “Il était furieux, a dit Anderson, mais ce n’était pas du tout méchant”. Pour le chanteur émotionnellement fragile, c’était tout sauf pas méchant. Heureusement pour Gahan, Anderson a décidé de ne pas porter plainte.

Les événements se sont aggravés quand Gahan a quitté l’institut de Sierra Tucson dans l’Arizona pour la deuxième fois le 9 août. Le moral toujours au plus bas à cause de son mariage qui s’écroulait – peu importe combien il pensait que Teresa lui avait fait défaut aux tout débuts cruciaux de sa désintox – et avec Depeche Mode musicalement inactif durant l’année qui venait de passer, Gahan a réservé une chambre dans l’environnement familier du Sunset Marquis Hotel. “Je ne voulais pas vivre à la maison, parce qu’elle était trop grande et trop vide”, a-t-il expliqué en 1999. “Mais quand je suis allé chez moi [le 17 août] pour aller chercher des fringues, j’ai découvert qu’elle avait été complètement pillée : mes deux Harley, le studio, les bandes de quelques chansons que j’avais écrites, la chaîne hifi – tout, jusqu’aux couverts !”

Puisque sa maison sur les collines d’Hollywood comprenait un portail de sécurité en métal électronique et une alarme à code, que les pilleurs “avaient même eu le putain de culot de changer”, Gahan en est arrivé à une conclusion déprimante : “Ça doit venir de l’intérieur. Certains de mes soi-disants amis étaient venus, sachant que j’étais en désintox. J’ai pensé : Je n’y crois pas ; c’est ma putain de vie ! Mon petit monde – le Monde de Dave – qui s’effondrait”.

La tournure des événements a frappé Dave là où cela faisait mal. “J’ai tout perdu ; je prévoyais de me tailler les poignets ce soir-là”, a-t-il dit à Globe en septembre 1995. “J’étais en rage face à combien les gens pouvaient être méchants. Ma maison était une carcasse vide”.

Tout comme, selon Andy Fletcher, sa vie. “Diverses personnes avaient essayé de lui parler, mais c’était bien plus que ça. Je pense que lorsqu’il a touché le fond, la seule chose qui lui restait était le groupe, ce qui pourrait paraître un peu bizarre, mais je ne pense pas nécessairement que le groupe ait tout causé – c’était l’une des seules choses qui lui restaient au monde”.

Possiblement avec cette pensée à l’esprit, Gahan est retourné au Sunset Marquis Hotel, déterminé à s’auto-détruire. “Je me suis rapidement bourré en buvant beaucoup de vin, et j’ai pris une poignée de pilules. J’ai appelé ma mère et elle m’a dit que Teresa lui avait dit que je n’étais pas allé en désintox ; que je n’essayais même pas d’être clean comme promis – et j’essayais. ; je faisais du mieux que je pouvais. J’étais au milieu de cet appel avec me mère, et je lui ai dit de patienter, que je revenais dans une minute, je suis allé à la salle de bain me tailler les veines, j’ai enveloppé mes poignets dans des serviettes et je suis revenu au téléphone en disant : Maman, faut que j’y aille ; je t’aime beaucoup. Puis je me suis assis avec ma copine et j’ai fait comme si rien ne se passait. J’ai mis mes bras sur le côté et je sentais le sang qui coulait, mais elle ne savait pas ce qui se passait jusqu’à ce qu’elle remarque une flaque de sang par terre”.

Gahan a fini par s’évanouir. Sa compagne de chambre d’hôtel a appelé les secours, et des membres du SAMU ont rapidement été envoyés pour traiter le chanteur affligé. Richard Blade a été assez probablement le premier à annoncer la nouvelle sur KROQ. “J’ai reçu un appel d’un membre du SAMU, se souvient-il. Il m’a appelé en disant : Ça peut vous intéresser ; on vient d’admettre Dave Gahan au Cedars-Sinai pour multiples lacérations. Et j’enregistrais son appel. Et puis je lui ai demandé son nom, et il a dit qu’il n’était pas autorisé à le donner, mais il n’était pas autorisé officiellement à passer cet appel ; en tant que personnel médical, ces enregistrements sont confidentiels. Alors je n’ai jamais révélé son nom, et je n’ai jamais passé cet appel à la radio. Mais Dieu merci, je l’ai enregistré, parce que je suis passé en direct et je l’ai annoncé. J’ai dit : Je pense que Dave Gahan a essayé de se suicider”.

À Londres, le 18 août, Mute Records a fait paraître hâtivement la déclaration suivante : “Dave Gahan, chanteur de Depeche Mode, a été admis au centre médical du Cedars-Sinai de Beverly Hills en Californie, États-Unis, hier matin. Il se repose tranquillement et doit sortir bientôt”.

Quand on lui a demandé en 2001 son opinion quant à comment Dave Gahan a fini dans un tel état de désolation, Daniel Miller a offert : “Je pense qu’il a gobé tout le style de vie américain… trop – il s’est investi trop lourdement dans le style de vie et la culture, et je pense que certaines personnes qui l’entouraient à l’époque, qui étaient plus bas dans la route que lui, représentaient ce style de vie pour lui. Quand il n’était pas sur la route ou en studio, il y a eu une période [quand] il vivait à LA, et je pense qu’il s’est mêlé avec les mauvaises personnes, presque. Mais je pense que tu dois être ouvert à ça [la drogue] en premier lieu, alors je ne jetterais pas la pierre dessus. C’est compliqué”.

Dans l’état des choses, quand Gahan  repris conscience, le personnage compliqué s’est retrouvé sous les verrous au centre médical du Cedars-Sinai au 8700 Beverly Boulevard de Los Angeles. “J’étais en psychiatrie, cette chambre capitonnée, se rappelle-t-il. Pendant une minute, j’ai pensé être au paradis – peu importe ce que c’est. Puis ce psy m’a informé que j’avais commis un crime sous la loi locale en essayant de me suicider. Y’a qu’à LA que ça existe, hein ? Putain !”

Le commissaire de West Hollywood, Joel Brown a trouvé une lame de rasoir sur place : “Il a subi une lacération de 5 cm sur le poignet. Ce n’est pas la mort”.

Tandis que Gahan (selon le commissaire Brown) était “évalué pour aptitude mentale” au centre médical du Cedars-Sinai, son agent basé à New York, Michael Pagnotta, repoussait tous les appels concernant la soi-disant tentative de suicide du chanteur, nommant l’incident une “affaire privée”. L’agent endurci par les batailles a plus tard “rejeté” les rumeurs selon lesquelles un désaccord entre Gahan et Martin Gore avait contribué à la dépression et “tentative de suicide” conséquente du chanteur.

Il n’en a pas fallu longtemps avant que la presse ne récupère le témoin. Au Royaume-Uni, le Daily Mirror, a rapporté les faits nus le 22 août, sous le gros titre typiquement choquant de “l’Invitation à la Mort de la Rock Star”. “Je ne pense pas que j’ai essayé de me tuer”, a raisonné Gahan, passant à une explication quelque peu surréaliste pour avoir pris le rasoir : “Encore une fois, je pense que je criais pour obtenir une sorte d’attention, et j’y suis bizarrement arrivé. Je n’étais pas assis à dire, Ma vie est merdique. C’est une question de sentiments de vouloir disparaître – toujours être là, mais juste flotter.

“Je veux que ça soit clair : ça n’a rien à voir avec Teresa ; j’étais beaucoup amoureux de Teresa. Ça avait à avoir avec moi-même qui n’était pas à l’aise. J’ai rendu probablement responsable d’autres personnes pendant longtemps, et je regrette de l’avoir fait, mais [c’est] comme ça que je le ressentais à l’époque”.

Un an après son premier “il était moins une”, Gahan a laissé libre court à ces sentiments de ressentiment : “J’en avais vraiment plein le cul, parce que tout ce qui semblait vraiment important pour Mart et Fletch, c’était que si j’étais mort [alors] il n’y aurait plus de Depeche Mode. Je n’ai eu aucun soutien du tout, verbalement, de la part de Fletch et Mart à aucun moment”.

Daniel Miller a admis tout autant la même chose. “Il était littéralement physiquement trop loin. Heureusement, Jonathan [Kessler], le manager, était là ; il a pris Dave sous son aile, en gros – il [l’a] toujours fait, vraiment”.

* * *

Après avoir reçu le feu vert, Dave Gahan a été dûment déchargé du Cedars-Sinai Hospital plusieurs jours après y avoir été admis ; toutes les charges criminelles contre lui pour avoir tenté de se suicider ont été abandonnées semblerait-il.

Dave Gahan : “Dès que je suis sorti, je suis revenu à mes vieux trucs. Je suis devenu un peu clean, puis j’ai repris, et à chaque fois j’en avais besoin de plus, je voulais que ça aille plus vite – il n’y en avait jamais assez ; je [devais] juste continuer putain jusqu’à ce que je [m’évanouisse], ou peu importe”.

De l’autre côté de l’Atlantique, les soucis montaient chez Mute à propos des risques évidents posés par l’addiction de Gahan. Pourtant Daniel Miller rejetait tout discussion d’intervention forcée, ayant eu des expériences similaires avec d’autres artistes de son label – le junkie réformé Nick Cave, par exemple, a plus tard regardé son addiction comme “un gros morceau de vie” déclarant que “des choses merveilleuses sont arrivées là”.

Daniel Miller : “On en a parlé, et je ne trouvais pas que c’était le bon moment dans sa tête [à Gahan] de le faire. Je n’ai pas vraiment d’expériences à ce sujet ; j’ai eu quelques situations comme ça, mais tu dois choisir le moment pour dire le mot, et ils doivent le vouloir. Tu dois choisir le moment – qu’ils se sentent faibles, d’une quelconque manière, ou qu’ils doutent de soi à propos de leurs problèmes, alors qu’à l’époque, il se sentait plutôt bien par rapport à toute la situation. C’était très difficile. Mais alors si tu essaies de forcer la question, tu peux la rendre difficile plus tard ; tu dois en quelque sorte contourner le problème avec toutes les autres personnes impliquées”.

Martin Gore et Andy Fletcher parlaient maintenant d’enregistrer à nouveau sous le nom de Depeche Mode. Il aurait sembler que Gahan était également pour l’idée, comme son agent, Michael Pagnotta, a fait savoir que Gore avait été occupé à écrire des chansons et apparemment en avait déjà cinq de finies au moment où son collègue est sorti du Cedars-Sinai. À l’époque, Pagnotta a déclaré que le chanteur “rétabli” devait prendre l’avion pour la Grande-Bretgne début octobre 1995 “pour commencer à travailler sur un nouvel album de Depeche Mode”.

Pourtant gore ne pensait pas nécessairement aussi loin : “On a dit que quand j’aurais amassé quelques chansons, on penserait à retourner en studio pour tâter le terrain, vraiment – juste voir si on s’entendait bien et si les choses marchaient encore, et si on aimait toujours faire ça. On ne projetait pas tout un album. On a juste dit : On fera quelques morceaux pour commencer, et si on a un peu de chance, on en sortira un single ; si on n’apprécie pas, alors on s’arrêtera”.

C’était plus facile à dire qu’à faire, cependant. Depeche Mode était maintenant un trio, et les contributions considérables d’Alan Wilder manqueraient extrêmement.

Dave Gahan : “Honnêtement, je pensais que tout allait faire splitter le groupe, dans l’état d’époque des choses. Une personne très précieuse était partie. Tout à coup, musicalement, pour moi, il y avait un gros trou. Cette inspiration et cette musicalité n’étaient pas là. On pataugeait”.

Plus tard, en conversation avec le magazine Q en juin 2003, la lamentation de Gahan pour le départ de Wilder des rangs de Depeche Mode prenait de la profondeur. “Je n’ai pas répondu à son départ autant que je ne me rends compte aujourd’hui que je le voulais”, a confessé le chanteur. “La contribution d’Alan sur tout ce qu’on fait [maintenant] sur le plan musical me manque, mais il me manque en tant qu’ami. il était probablement la personne dont je ressentais le plus de soutien dans le groupe et j’aurais voulu m’être plus battu pour qu’il reste. Ce qu’Alan voulait vraiment, c’était que Martin se retourne et dise Tu as vraiment contribué quelque chose de génial, mais Martin n’est pas quelqu’un qui donne des compliments très souvent”.

Alan Wilder : “Dave a toujours voulu reconnaître la contribution d’autres – il a une nature très généreuse, et je crois qu’il est sincère dans ses commentaires. J’étais possiblement le plus proche de lui dans le groupe et j’imagine, DM ayant toujours été un groupe très insulaire, que ça a été assez étrange de travailler avec toutes sortes de nouvelles personnes – peut-être c’est en partie ce qu’il voulait dire. À de nombreux égards, il aurait été plus facile pour lui d’éviter le sujet et de ne rien dire, alors le fait qu’il ait fait l’effort de dire des choses aussi gentilles sur moi me fait beaucoup de bien. Même si je suis très heureux de faire ce que je fais maintenant, ça me manque de l’avoir près de moi”.

Andy Fletcher : “Il [Gahan] a pu se sentir un peu isolé avec le départ d’Alan, parce que c’était deux et deux – Dave et Alan, et Martin et moi”. “C’était à la fois difficile et non”, dit Fletcher, repensant à ses sessions de 1995 en trio. “Évidemment, les problèmes de Dave étaient toujours là ; on travaillait sans Alan pour la première fois depuis longtemps. On devait trouver nos marques – c’était A Broken Frame à nouveau”.

L’analogie avec A Broken Frame était applicable dans le sens qu’il suivait le départ du compositeur alors principal Vince Clarke. Mais Depeche Mode vers 1995 était un animal différent du trio insouciant qui venait à peine de sortir de l’adolescence en 1982. Comme le dit Paddy Rhodes du Times : “Depeche Mode se sont jetés dans une vie de débauche classique du rock avec une telle ferveur que la feuille de blessures du Devotional Tour ressemblait à ceci : Martin Gore – syncopes ; Andrew Fletcher – dépression ; Alan Wilder – parti sur son projet solo ; Dave Gahan – addiction à l’héroïne, culminant dans une tentative de suicide”.

Une présence sympathique était clairement requise, quelqu’un qui était capable de rassembler leurs personnalités disparates et remplir en quelque sorte le vide considérable laissé par Alan Wilder ; un problème insurmontable, à affronter, mais l’un que Daniel Miller était capable de résoudre.

Dave Gahan : “Je epnse que Daniel en est venu à l’idée de Tim Simenon. Il a travaillé sur quelques trucs pour nous avant ; il avait remixé quelques chansons – Strangelove et Everything Counts [en 1989]”.

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Au moment où ceci est écrit, Timenon est toujours un DJ dance/producteur de renom, dirigeant son propre label indépendant Electric Tones à partir d’Amsterdam. Son intérêt vif pour les choses liées aux platines a commencé alors qu’il avait 15 ans en 1983. “Le côté DJ est arrivé parce que j’avais une vaste collection de disques”, a-t-il dit à Music Technology. “Ma famille aime beaucoup écouter de la Motown et du funk, alors j’ai beaucoup écouté de musique noire gamin. Puis j’ai divergé vers des trucs avant-gardistes comme Brian Eno et puis Depeche, Fad Gadget et Robert Rental – j’ai toujours aimé le travail de production de Daniel Miller – et ça a débouché sur la scène électro avec des gens comme Bambaataa”.

En parallèle à ses exploits aux platines, l’intérêt vif de Simenon pour l’électropop l’a aussi vu créer sa musique en dilletante : “J’ai commencé à économiser mon argent de poche de distribution de journaux et j’ai acheté un [Yamaha] CS1 [“mini” monosynthé analogique], un [Roland] SH-101 [monosynthé analogique], un [Roland] MC-202 [séquenceur Microcomposer double canal basé sur des motifs de côté] et une [boîte à rythmes] DR-55 Dr Rhtyhm [de Boss].

“J’ai commencé à faire de simples mélodies sur des rythmes électroniques et des lignes de basse typiques de Kraftwerk ou Yello. Mon pote avait un vocoder [objet qui analyse l’entrée “d’excitation” – habituellement une voix humaine – et superpose ses caractéristiques sur un son synthétique] et on a découvert comment faire marcher les claviers et structurer des chansons très basiques”.

La fusion de ces deux disciplines a mené Simenon à prendre une action affirmative en septembre 1986, s’inscrivant à un cursus en ingénierie du son à la nouvellement ouverte SAE (School of Audio Engineering) de Londres, qui possédait un enregistreur multipiste Fostex 16 pistes et une console de mixage Soundmaster. Les études ambitieuses de Simenon ont été brutalement interrompues en moins d’un mois quand il a décroché un tube inattendu sous le nom de Bomb The Bass : “Vers octobre [1986], un ami à moi a réservé du temps en studio dans les Hollywod Studios, alors j’ai travaillé sur Beat Dis alors”.

L’ami en question s’est avéré être James Horrocks, directeur général d’une branche de Mute Records, Rhythm King, qui a rapidement signé Tim Simenon et pressé 1000 exemplaires du premier single de Bomb The Bass, qui se sont écoulés en une semaine. “Le bouche à oreille s’est fait, et les pirates le jouaient comme des fous. Une minute, j’étais à la fac et j’avais un boulot comme serveur à mi-temps dans un restaurant japonais, et la suivante j’étais numéro cinq dans les charts !”

Après cela, Simenon a abandonné sa stratégie originale pour entrer dans l’industrie du disque tandis qu’il obtenait trois tubes successifs dans le Top 10 des charts singles britanniques sous le nom de Bomb The Bass, comprenant divers chanteurs invités : “Je prévoyais bosser comme garçon à tout faire dans un bon studio et, deux ou trois ans après, produire. Mais j’ai sauté toutes les corvées. Toute l’idée du cursus [à la SAE] était de produire un disque, alors je suppose que j’en ai été exempté par Beat Dis”.

en octobre 1988, la stratégie de Simenon a été communiquée à Music Technology : “Bomb The Bas va durer trois ans, puis je veux faire quelque chose de complètement nouveau – comme Vince Clarke : Depeche, Yazoo, Erasure”.

Simenon est passé dans la production de disques considérablement plus tôt que prévu lorsqu’il a travaillé de manière rapprochée avec la chanteuse originaire de Stockholm, Neneh Cherry (belle-fille du trompettiste de jazz, Don Cherry) sur ses deux premiers singles du Top 10 britannique, Buffalo Stance (numéro trois en décembre 1988) et Manchild (numéro cinq en mai 1989). Grâce en grande partie à Simenon, Cherry a gagné la récompense de “meilleur espoir féminin” dans le magazine Rolling Stone, et la même chose aux BRIT (British Recording Industry Trust) Awards cette même année. (1)

Daniel Miller : “Je connaissais Tim avant même qu’il enregistre en tant qu’artiste. Quand il était DJ, il venait au bureau voler des disques – quand il était gamin. Il a toujours été un très grand fan [de DM]”.

Tim Simenon : “J’adorais définitivement ce qu’ils [DM] faisaient – depuis la sortie de Photographic sur Some Bizzare. J’étais à fond dans ce qu’ils faisaient. Je savais d’où ils venaient, et ils savaient d’où je venais, alors je pensais que [c’était] plus une expérimentation”.

Martin Gore : “On aimait tous vraiment le dernier album de Bomb The Bass [Clear] et moi en particulier, j’aimais bien l’album de Gavin Friday [Shag Tobacco, produit par Tim Simenon] qui est sorti quelques mois avant qu’on ne commence à travailler avec Tim. Je connaissais Tim avant, et on s’est en fait croisés pas mal durant ces années, mais [je n’avais] jamais passé beaucoup de temps avec lui, et c’est une personne tellement adorable. J’ai ressenti que [j’avais] découvert un nouveau frère de race”.

* * *

Les Modes en version réduite, Tim Simenon et son équipe de production très unie (dont l’ingénieur du son “Q” et le programmateur Kerry Hopwood) ont choisi l’environnement d’enregistrement relativement bon marché (selon les critères de Depeche Mode) du Studio Two de Eastcote, situé dans une usine victorienne convertie de North Kensington (249 Kensal Road, Ouest londonien) – comprenant une pièce de contrôle de 56m², assez grande pour accueillir la complexe organisation de matériel qui serait impliquée – pour une tentative d’enregistrement. (“Juste tâter le terrain”, pour citer Gore.)

“Accès à un choix de synthés analogiques vintage” demeure l’un des arguments de vente du Studio Two de Eastcote. Non pas que Depeche Mode étaient exactement à court d’un synthé vintage ou deux ; selon Simenon, la quarantaine de synthétiseurs et de sampleurs utilisée par le groupe (et leurs aides employées) incluait pas moins de quatre ARP 2600, polysynthés analogiques américains de différents crus de Oberheim, plus divers systèmes modulaires de Roland – dont deux System 100M et un autre magnifique System 700 (acheté par Simenon à un prix sacrifié au producteur Martin Rushent, qui l’avait auparavant très bien utilisé sur Dare de The Human League).

Avec l’histoire récente d’enregistrement et de tournée de Depeche Mode à l’esprit, Simenon était plus que conscient dans quoi il mettait les pieds. “J’ai pensé que j’allais marcher sur une bombe amorcée”, a-t-il dit à Alternative Rock Fax, en janvier 1996. “La première semaine a été tendue, mais après, mon équipe a vraiment bien collé avec eux, et vice-versa. C’est une vibration vraiment bonne. Les chansons sont vraiment des chansons de Depeche Mode classiques – j’essaie d’y mettre un son plus brut et nerveux”.

Selon le NME, les seules instructions que Gore ait données durant leur réunion initiale de pré-production était qu’il était “intéressé par donner aux [enregistrements] un gabarit sonore fondé sur le hip-hop, clin d’œil subconscient à des groupes américains de la fin des années 1980 comme 3rd Bass, dont la vénération pour les tapisseries électro de pionniers les ont menés à sampler Never Let Me Down Again.

Martin Gore : “On a décidé, à cause de la manière dont sont sorties les démos, qu’on voulait faire sortir un côté plus rythmique. Tim semblait être un choix naturel pour ça”.

Comme l’a expliqué le compositeur en 1997, il y avait une autre raison liée quant à pourquoi Simenon s’est révélé “un choix naturel” pour travailler avec Depeche Mode. “Tim connait absolument tout sur la musique dance. Il peut faire du 69 bpm assez facilement, et c’est assez important pour nous, parce qu’on est dans un territoire tellement lent. Dans le passé, on est allés bien plus rapidement que les 100 bpm, mais quand j’essaie d’écrire quoi que ce soit plus rapide que ça, ça sonne toujours débile pour moi – on perd juste l’atmosphère”.

Rapidement, Gore chantait aussi les louanges de Eastcote : “Enregistrer dans un très petit studio a aidé à plusieurs égards à créer l’atmosphère sereine, parce qu’on n’était pas allés dans les meilleurs studios tout le temps. C’est très discret et c’est quelque chose qui nous a aidé à donner le ton aux [enregistrements]”.

Les compositions de Gore lentes nouvellement écrites sur lesquelles ils ont travaillé durant ces premières sessions à Eastcote incluaient Useless, sur laquelle le bassiste de Living Colour, Doug Wimbish, a été appelé. Le batteur Gota Yashiki – qui s’est fait un nom en travaillant avec le collectif Soul II Soul à succès de Jazzie B (programmer et jouer de la batterie et de la basse sur Back To Life qui a cotoyé le sommet des charts en 1989), et plus tard Simply Red – a également joué sur la même chanson.

D’autres mains employées comprenaient Kerry Hopwood et le claviériste/programmateur Dave Clayton, les deux se sont avérés être une révélation au Martin Gore apparemment revitalisé : “On n’a jamais travaillé avec un programmateur avant ; on l’a toujours fait nous-mêmes. J’aime vraiment avoir un programmateur [Hopwood] avec nous, parce que même Alan a fait beaucoup de boulot sur le dernier disque [Songs Of Faith And Devotion], on se sentait toujours vraiment impliqués, tandis que maintenant c’est bien plus facile de prendre du recul et écouter ce qui se passe. C’est aussi beaucoup plus rapide de travailler avec quelqu’un qui sait comment faire tout fonctionner parfaitement.

“On n’a jamais eu de musiciens extérieurs constamment en studio avec nous auparavant – je suppose qu’on avait Alan dans le passé, et Dave Clayton, le musicien avec qui on travaille avec maintenant, remplit d’une manière le rôle d’Alan, mais c’est bien plus facile de le manipuler. Si Alan n’aimait pas quelque chose, je suis sûr qu’il ne voudrait pas mal le jouer en fait, mais si on dit à Dave, Peux-tu essayer ça pour nous ,, il le fera, et il y mettra toutes ses forces pour que ça fonctionne pour nous”.

Tim Simenon : “Je pense que la chimie a en quelque sorte fonctionné, et on a continué à faire l’album”.

Martin Gore : “On a fait ces quelques morceaux, et on a tous aimé ça, alors je suis parti écrire plus de chansons, et on a décidé d’essayer [de] faire tout un album ensemble”. Jusqu’ici, tout va bien – ou cela semblait ainsi.

Dave Gahan : “On est allés en studio avec l’idée de Enregistrons quelques chansons et voyons comment ça se passe, mais je prenais toujours de l’héroïne, et je devenais clean un moment et puis je reprenais, alors mon contribution était vraiment sommaire”.

Andy Fletcher : “Il n’a jamais fait ce qu’il faisait devant nous. Il le faisait toujours hors de notre vue. Alors on ne pouvait même pas vraiment être sûr à 100% de ce qu’il se passait”.

Dave Gahan : “Honnêtement, j’étais ce que j’appellerais un type très intelligent de camé, dans le fait que j’étais capable de – pendant une longue période – cacher combien j’étais mal. C’tait dur de toucher le fond, si tu veux… un fond financier est quelque chose à quoi beaucoup de camés arrivent quand il ne leur reste absolument rien, mais le problème, c’est que j’avais une réserve infinie d’argent”.

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(1) La même année, par coïncidence, où Depeche Mode a remporté le “Single de l’année” avec Enjoy The Silence

Traduction – 18 mai 2013

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