Une époque excitante à l’horizon

“On est vraiment en bonne forme et on devrait vraiment adopter tout ce qu’on a créé pour nous-mêmes, et partir faire ça et faire de notre mieux pour transmettre ça à autant de personnes que possible”.
– Dave Gahan, 2001

Le 23 avril, Depeche Mode a donné un aperçu de leur album Exciter à venir au Royaume-Uni avec le premier single extra, Dream On, sur un maxi 45 tours et deux CD singles avec une sélection de remixes. En tournant un “mini” road movie qui l’accompagnait quelques mois plus tôt dans le Désert des Mojaves, tout juste à la sortie de Barstow, le réalisateur remplaçant Stéphane Sednaoui a efficacement créé une forme d’hommage au réalisateur de longue date Anton Corbijn (qui était occupé autrement, à travailler sur le décor scénique de la tournée mondiale à venir encore sans titre du groupe). Étant donné le lien avec la Route 66, on a beaucoup utilisé une Lincoln Continental noire classique avec Dave Gahan au volant. “Martin et Andrew sont mes passagers, mais les spectateurs ne vont pas savoir avec certitude s’ils sont vraiment dans la voiture avec moi”, a noté le chanteur à l’époque.

La réponse au disque a été favorable. Dream On a été au sommet des charts en Espagne, en Italie, au Danemark et en Allemagne ; il a également commandé une position dans le Top 10 en Hongrie, en Grèce, au Portugal, en Finlande, en Autriche, en Norvège, en Suède et au Royaume-Uni (numéro 6). Malgré être la chanson la plus rajoutée aux playlists des radios nord-américaines avant sa sortie du 24 avril, Dream On n’a rassemblé qu’une 85ème place décevante au Billboard durant ses cinq semaines (21ème dans le Modern Rock Tracks Chart alternatif).

Après sa sortie du 14 mai, Exciter (avec sa pochette “cactus” conçue par Anton Corbijn – “assez phallique” – selon Andy Fletcher) a été au sommet des charts en Suède, en Grèce, en Belgique, en Pologne et en Hongrie ; atteignant le statut de Top 5 en Italie, en Espagne, en Suisse, en Finlande, en Islande, au Canada, en Norvège, au Danemark et en Autriche ; tout en tenant des placements dans le Top 10 au Royaume-Uni (9ème) et aux États-Unis (8ème – avec les ventes de la première semaine excédant les 114 000 exemplaires), engendrant trois tubes en cours de route, tous comprenant des clips réalisés par John Hillcoat sur la route à cause de la tournée – Los Angeles (I Feel Loved), la Nouvelle Orléans (Freelove) et Francfort (Goodnight Lovers).

Bizarrement, étant donné le passé établi du groupe sur la scène mondiale, la BBC Radio 1 a refusé de mettre I Feel Loved sur sa playlist (également sorti comme le premier DVD single de Depeche Mode), au grand dépit de Dave Gahan. “Ça me fait vraiment chier ; ils disent que c’est hors sujet. Je pensais que la BBC était censée être un service public, créée pour les gens. Radio 1 exerce bien trop de pouvoir. C’est juste un groupe d’hommes en costard qui prennent des décisions au nom d’un public dont ils ne savent rien”.

Les fidèles de Depeche se sont chargés de faire entrer I Feel Loved dans les charts singles britanniques à la 12ème place tandis que son album parent a anticipé avec succès le Exciter Tour de 84 dates – qui s’est ouvert le 15 juin au Molson Center de Montréal, après trois concerts de chauffe à Los Angeles, Québec et Ottawa (les 4, 11 et 13 juin, respectivement). À la fin de la promenade à la Maimarkthalle de Mannheim le 5 novembre – plus de 1,5 millions de fans sur 24 pays avaient vu le groupe. Depeche Mode ont aussi rendu visite à plusieurs pays pour la première fois, dont l’Ukraine et la Turquie, comme annoncé durant une conférence de presse à Hambourg le 13 mars. “On considère ça comme un bon signe que notre itinéraire de concerts se soit étendu, a déclaré un Martin Gore excité. Jouer devant de nouveaux fans pour la première fois est un bonus additionnel et nous inspire à poursuivre créativement”.

De manière intéressante, avant de passer à deux concerts à guichets fermés au colossal Madison Square Garden de New York (les 27 et 28 juin) et à la Staple Center Arena de Los Angeles (les 14 et 15 août), le warm-up exclusif du groupe pour les gagnants d’un concours sur KROQ les a vus monter sur la scène d’un club intime – le Roxy à LA – pour la première fois depuis 1982. Ironiquement, c’était la même salle que Depeche Mode a fait le dernier soir de la tournée See You américaine et canadienne.

Les 19 ans séparant les deux apparitions pourraient aussi être des années lumières, car elles étaient aux opposés en termes de performance et de réponse, comme le décrit un Américain captivé comme il le convient : “Tandis que les 600 personnes qui avaient réussi à entrer dans la salle hurlaient sauvagement leur approbation, Dave Gahan, Martin Gore et Andrew Fletcher démontraient un esprit aventureux sur de nouvelles chansons comme le gros succès radio Dream On (où des paroles troublantes rencontrent des accroches pop envolées au milieu de rythmes dance excités), When The Body Speaks (ballade sensuelle avec un contre-courant maussade inspiré du Velvet Underground) et l’allumé Breathe avec Gore au chant. Les pépites de Depeche Mode étaient bien représentées avec I Feel YouHaloEnjoy The SilenceWalking In My ShoesClean[The] Bottom Line (en acoustique avec Martin au chant) et l’intense rappel avec Personal Jesus”.

Mike Prevatt, écrivant pour Las Vegas City Life, a parfaitement reflété juste où les vadrouilleurs de Depeche Mode s’étaient aventurés, quand il a chroniqué leur concert à guichets fermés du 8 août à The Joint, salle de 1400 places au sein du Hard Rock Hotel : “La plus grande force du groupe, c’est la pure résonance émotionnelle de ses chansons… le chant [de Gahan] s’est amélioré avec l’âge, comme le témoignent des chansons comme la nouvelle ballade When The Body Speaks.

Le décor scénique minimaliste d’Anton Corbijn, avec son utilisation innovatrice d’un énorme écran dernier cri, dominait toute la toile de fond pour le plus grand des effets. Les bandes rythmiques étaient parties en faveur de morceaux rythmiques numériques sur un Apple G4, synchronisés aux visuels de Corbijn.

Dave Gahan : “Il y a beaucoup de chansons, comme des chansons de Songs Of Faith And Devotion, qui évoquaient toutes ces émotions tristes – le temps perdu, et des trucs comme ça. Et j’essaie de rester dans ce qui se passait à l’époque et souvent en dehors d’une grande partie de ces chansons – comme In Your Room. Et c’est un peu comment je me sentais durant cette époque plus sombre pour moi, si tu veux – j’étais dans ma propre petite chambre et je me sentais très protégé dans ma propre petite chambre pendant un moment, et j’étais invincible. Je pouvais sortir quand je voulais et y retourner quand je voulais, et la chambre était un endroit sûr.

“Mais maintenant cette chambre me fait en quelque sorte peur et je ne veux pas vraiment y retourner. Alors quand je chantais cette chanson lors de la dernière tournée, c’était presque comme si je pouvais la chanter de dehors la chambre et y retourner un peu, et y jeter un œil. Et c’était bien plus marrant de la chanter comme ça que sur Songs Of Faith And Devotion ; sur cette tournée, je suis vraiment parti sur toute la sorte d’obscurité de cette période de ma vie, mais c’est devenu vraiment chiant”.

Des louanges positives sont venues par vagues de part et d’autres du monde entier pour à la fois l’album et les concerts. Bien que ce soit débattable de savoir si oui ou non Depeche Mode étaient effectivement partis, Dave Simpson du Guardian a récompensé Exciter du “CD du retour de la semaine” : “Central à Exciter, c’est la relation musicale particulière entre le compositeur Martin Gore et Gahan. Gore déclare ne pas écrire avec Gahan en tête, et avancerait, sans doute, que les thèmes d’Exciter – l’amour, l’obsession, l’insécurité, le déplacement, la rédemption et, à plusieurs reprises, l’addiction – sont universels, mais pratiquement chaque vers semble parler au chanteur.

“Peu importe, quelque chose a poussé Gahan à offrir la performance vocale la plus forte et la plus sincère de sa carrière, symbolisée par le venin qu’il met dans le vers sinistrement moquant de ShineTu pends au bout d’une corde de médiocrité / Attaché à tes insécurités… C’est un Depeche Mode revitalisé : purifié, simplifié et en état premier pour repartir sur les routes du monde”.

L’américaine Terry Wickman a capté un concert au Jones Beach Amphitheater de New York State le 3 juillet : “L’une des choses qui m’a le plus impressionnée du concert, c’était Martin Gore, aux talents multiples, qui a joué de la guitare pendant 80 pour cent du concert. On ne penserait pas immédiatement DM comme un groupe à guitare – après tout, ils sont considérés comme l’un des premiers groupes électroniques. Mais Gore a écrit une majorité des nouvelles chansons tout en adaptant des parties de chansons plus vieilles à la guitare”.

Gahan a aussi attiré l’attention de la journaliste, citant le chanteur comme “véritablement l’un des meilleurs leaders du moment. Sa voix est très forte, atteignant à plusieurs reprises des notes d’une puissance profonde. Gahan bouge constamment sur scène. Sa présence physique et l’énergie qu’il tire du public est assez remarquable.

“C’était approprié [quand] à mi-concert, une lune lumineuse apparaît dans les nuages. Elle symbolisait le thème du nouvel album du groupe, Exciter, qui est l’amour. Une émotion que nous tous avons ressenti en regardant la prestation de Depeche Mode”.

Après l’un des deux concerts d’octobre 2001 à la Wembley Arena, Alexis Petridis (The Guardian) a écrit : “Nulle part ailleurs n’est le gouffre entre les goûts musicaux britanniques et américains soulignés de manière intrigante que dans le cas de Depeche Mode. Aux États-Unis, ils sont vénérés comme une influence par à la fois les producteurs noirs qui ont inventé la techno et les groupes nu-metal tels que Slipknot et Limp Bizkit. En Angleterre, malgré un succès énorme et durable, Depeche Mode ont toujours été raillés sur le plan critique comme des survivants ringards des années 1980 – plus Gary Numan que New Order. [Mais] Depeche Mode ont fondé deux décennies de succès mondial sur leur capacité à déplacer d’immenses foules. Malgré toutes leurs qualités pantomimiques, il est pratiquement impossible de ne pas être aspiré. Tandis que le set se termine, Gahan, effronté jusqu’à la dernière minute, incite les foules à agiter leurs mains de droite à gauche. Des milliers de goths et d’Essex Boys s’exécutent.

Comme Gahan lui-même m’a vu, “On n’aurait pas pu faire une autre tournée à célébrer notre passé. Ce devait être quelque chose de nouveau. Il n’y a pas beaucoup de groupes qui peuvent effectivement dire après 20 ans qu’ils essaient d’être créatifs”.

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Le 7 novembre 2001, Depeche Mode a joué Never Let Me Down Again au MTV Europe Music Awards télévisés à Francfort. Le présentateur britannique Sasha Baron Cohen – dans son personnage comique de rappeur gangsta “en herbe” Ali G – a précisément personnifié l’observation accablante de Petridis susmentionnée avec son coup bas d’ouverture : “Un milliard de personnes regardent ça – jusqu’à ce que Depeche Mode arrivent”.

Dans le pays qui les avaient d’abord adoptés, Depeche Mode faisaient plus que bonne figure aux côtés d’interprètes comme REM, Kylie Minogue, plus un assortiment de nouveaux venus (britanniques) relatifs (Dido, Craig David, Travis, etc.). Les chants perceptibles à la manière de supporters de foot de “De-peche Mode ! De-peche Mode !” qui bombardaient l’émission auraient dû suffire à faire taire tout détracteur des Modes. Owen Gibson, chroniquant la soirée pour The Guardian a écrit, “Les tentatives de Sasha Baron Cohen d’établir Ali G en star mondiale aux MTV Europe Music Awards hier soir ont heurté les rochers de l’indifférence internationale. Les célébrités américaines et européennes sont restées perplexes  devant son sens de l’humour particulièrement britannique. Le fait qu’elles étaient bien plus disposées aux comédies plus honnêtes de Depeche Mode et Limp Bizkit en dit beaucoup”. Limp Bizkit ont coiffé Depeche Mode au poteau dans la catégorie MTV pour laquelle les expatriés (aux deux tiers) britanniques étaient nommés : “Web Award”. Les nu-metallers américains ont aussi emporté “Meilleur Groupe” et “Meilleur Album”.

Andy Fletcher et Martin Gore ont loué les clous de l’Exciter Tour durant une interview pour les MTV Europe Awards : “Parce qu’on tourne de manière aussi peu fréquente, les fans apprécient vraiment quand on sort jouer ; cette fois, ils ont été vraiment fantastiques – chaque concert a été vraiment fantastique”. En voulant étouffer la frénétique spéculation que la tournée continuera en 2002 (possiblement pour s’attaquer à l’Asie, l’Australie et l’Amérique du Sud) il a remarqué : “On pourrait jouer l’année prochaine. Cette tournée a eu tellement de succès, les gens veulent vraiment qu’on joue plus, mais je ne suis pas sûr que ça se fera. Peut-être qu’on fera un autre disque et qu’on partira en tournée, et ça pourrait prendre quatre ans”.

Peu après, des nouvelles rumeurs ont abondé en ligne concernant l’apparente fin de Depeche Mode nourries par une annonce diffusée par la station satellite basée à Berlin, SAT 1 : “Depeche Mode, c’est fini ; Dave Gahan a dit que sur scène le groupe est en bons termes, mais tout le reste, c’est des conneries”. Le tabloïde britanniques The Daily Mirror a contribué à attiser les flammes en rapportant la même histoire.

Peu importe ce qui se passait vraiment en coulisses, Depeche Mode avaient encore une fois triomphé sur disque et sur scène, vendant d’après ce qu’on dit 12 millions de £ en billets pour 34 dates américaines durant l’Exciter Tour. Le groupe a reçu une réponse européenne tout aussi enthousiaste, jouant devant 33 000 Scandinaves ou Parken Stadium de Copenhague le 23 septembre tandis qu’un nombre ahurissant de 70 000 fans et plus sont venus assister le 8 septembre à leur concert de Hambourg complet depuis longtemps, prouvant que le groupe alors âge de 21 ans pouvait toujours remplir les stades. La longue fidélité de l’Allemagne a été récompensée par non moins de 12 concerts. (La Grande-Bretagne, en contraste, a dû faire avec les désormais grandes salles intérieures obligatoires, s’attaquant deux fois à Londres, plus Manchester et Birmingham.) La tournée s’est arrêtée dans plusieurs anciens territoires du Bloc de l’Est, dont l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, la République Tchèque, la Hongrie, la Russie et la Croatie.

L’influent groupe de Mute, Fad Gadget, dont un Depeche Mode naissant avait fait la première partie au légendaire Bridgehouse de Canning town, avait paradoxalement été tiré de sa “retraite” pour ouvrir pour la plupart de ces dates européennes. Malheureusement, Frank Tovey est décédé d’un infarctus chez lui à Londres le 3 avril 2002. Mute Records a rapidement communiqué une nécrologie dans laquelle Daniel Miller lui rendait hommage : “Frank a été le premier artiste avec lequel je n’ai jamais travaillé sur Mute ; il a fait des disques très spéciaux et influents et était un artiste exceptionnel sur scène. Frank a joué un grand rôle pour poser les fondations de ce qu’allait devenir le label dans les années à venir. Il va beaucoup me manquer”.

Alan Wilder, lui aussi, a rapidement posté son hommage en ligne (le 9 avril) : “Je ne connaissais pas très bien Frank, mais, étant sur le même label, je l’ai inévitablement croisé à l’occasion, et, comme tous ceux qui ont déjà rencontré Frank, j’ai découvert qu’il était, en réalité, totalement à l’opposé de son personnage sur scène – chaleureux, marrant et aimable. En tant qu’artiste, il était grandement sous-estimé, et, sans aucun doute, son influence sur – non des moindres – DM, sera toujours remémorée tendrement par moi sous la forme de ses imitations régulières – notamment Ricky’s Hand – interprétée avec fanfaronnade convaincante par un certain David Gahan. Apprendre sa mort si jeune a été une nouvelle triste en effet”.

Peut-être épaulé par sa réception sur l’Exciter Tour, Tovey avait travaillé sur de nouveaux morceaux. Étonnamment, ni Gore, Gahan ou Fletcher n’ont mentionné la mort de Tovey. (1)

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Le 27 mai 2002, The Exciter Tour a été rendu disponible aux yeux (dans un format large anamorphosé 16:9) et aux oreilles de tous (en son surround Dolby Digital 5.1) sous la forme de One Night In Paris, coffret 2 DVD somptueusement packagé, tourné au Palais Omnisport De Bercy. (2) “La salle en elle-même est probablement l’une des meilleures du monde, a déclaré Andy Fletcher. On y a joué à de nombreuses reprises, alors pour nous, c’est quasiment une deuxième maison à Paris”.

Convenablement captivé par la foule parisienne, Sam Taylor de The Observer a noté : “Aucune chanson des Modes ne sonne aussi bonne sur CD que jouée sur scène. Dans ce sens, ils sont probablement uniques. Et ce n’est pas que les versions enregistrées soient mauvaises non plus ; c’est juste que, en écoutant It’s No GoodWalking In My Shoes ou Never Let Me Down Again, on entend une texture dans les rythmes qui est aplatie par le processus d’enregistrement : les couches de riffs de synthé mélodiques qui font splash, qui s’agitent et qui martèlent gagnent une nouvelle clarté et une nouvelle profondeur. Sur le plan sonore, ils sont tout en haut avec les héros de club des temps modernes comme les Chemical Brothers et Orbital.

“Sur le plan visuel, aussi, le concert est parfaitement construit. Le décor d’Anton Corbijn démarre grandement minimaliste – juste quelques rectangles inclinés faits de néons et de projecteurs – mais il change et s’agrandit, subtilement, tandis que le concert progresse. Vers la fin, il y a des vidéos intelligentes : In Your Room est accompagné par un poisson rouge qui nage dans une eau bleue ciel ; au premier fracas des beats, un requin entre dans l’eau aussi. On passe toute la chanson à attendre qu’il mange le poisson”.

Corbijn, qui avait été nommé aux Grammy pour son précédent film de concert de Depeche Mode (Devotional), a dirigé six caméramen, opérant 13 caméras pour mettre les spectateurs directement au premier rang tandis que le groupe et ses employés Christian Eigner (batterie), Peter Gordeno (claviers) et choristes Jordan Bailey et Georgia Lewis jouaient pour un public qui comptait au total 16 000 personnes? Le premier disque comprenait le set de 21 chansons au total, dont l’interprétation solo par Gore de Sister Of Night, accompagné seulement par le piano (samplé) de Gordeno, qui, tout en n’étant pas aussi émouvant que celle de Gahan sur Ultra, a donné plus de crédence à la conviction précédente de Jeff Turzo de God Lives Underwater que “… on pourrait s’asseoir à un piano et juste jouer n’importe quelle chanson de Martin Gore, et ça sonnerait toujours comme une bonne chanson”.

Le deuxième disque était bourré de bons, dont une interview avec un membre de l’équipe (le chef de production Bill Peabody) : “Je pense que c’est l’un des secrets les mieux gardés de la Grande Bretagne, Depeche Mode. Ils ont toujours été un groupe de rock international. Je raconte toujours aux gens une histoire quand j’avais 19 ans, et c’est ma version : je venais de commencer à travailler dans la musique et j’ai travaillé pour Queen, et c’était vraiment un groupe de rock étonnant. Et je n’ai pas redécouvert ce même sentiment en voyant quatre gars sur scène jusqu’à ce que je travaille pour Depeche Mode. Je pense que Depeche Mode est véritablement l’un des meilleurs groupes rock de tous les temps”.

L’adoption par Depeche Mode du média numérique ne s’arrêtait pas là : le 25 novembre, ils ont sorti The Videos 86>98+, autre double deluxe comprenant The Videos 86>98OVO (tout d’abord sorti le 23 juillet 2001) avec un deuxième DVD de vidéos et d’interviews inédites de l’époque.

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Quand Depeche Mode a remporté le prix de “Meilleur Artiste International” aux European Viva COMET Awards le 18 juin 2001 (repoussant des nommés notables comme Destiny’s Child, Madonna, Jennifer Lopez et U2), le sérieux Fletcher a commencé un discours d’acceptation ennuyeux, enregistré le 3 octobre avant un concert du Exciter Tour dans la ville californienne d’adoption de Gore, Santa Barbara, avant d’être interrompu par un Gahan fougueux : “On est très, très heureux. On est en coulisses à Santa Barbara ; on va venir tourner en Allemagne… et on est désolés de ne pas être là pour accepter cela personnellement, mais on déménage tout ici, et bientôt on viendra tout déménager en Allemagne, aussi. On est impatients de vous voir tous, alors accrochez-vous à vos lederhosen !”

La position unique de Depeche Mode dans l’industrie a été encore plus reconnue par le “Q Innovation Award” – “qui reconnaît la créativité, l’invention et le courage face à l’adversité” – le 22 octobre 2002.

À Londres, les remettants Adam Buxton et Joe Cornish ont mis les réussites considérables de Depeche Mode dans leur légitime perspective à la télévision en direct (sur Channel 4) : “Cette récompense honore de véritables marginaux, des gens qui ont laissé une marque indélébile sur la musique, changeant nos perspectives à jamais. L’héritage du gagnant inclut leur propre réseau internet, un site où des fans reprennent leurs chansons, et plus de 50 albums tribute, d’orchestres au tendrement nommé Diesel Christ. Ils ont inspiré tout le monde des Écossais aux sonorités carillonnantes Boa Morte à Nine Inch Nails et Linkin Park, sans mentionner le sous-genre le plus dingue de cette année, l’électroclash, et tout un tas de groupes hip-hop”.

DJ Shadow (alias l’Américain Josh Davis, la sommité trip-hop du label Mo’ Wax de Londres) a fait la présentation : “Cette récompense va à un groupe qui était en gros le seul – juste sur le plan personnel – que j’ai écouté, en grandissant, en dehors du hip-hop. D’eux, j’ai appris comment extraire l’émotion de la technologie. Le premier “Q Innovation Award” va bien sûr à Depeche Mode”.

Dave Gahan a parlé au nom de ses collègues honorés : “Je ne sais pas quoi dire. Ce n’est pas quelque chose à laquelle on s’attendait. [On] ne s’attendait pas probablement à être encore là après 20 ans, mais si, et on en est fiers. Il y a quelques personnes que je veux remercier : Daniel Miller de Mute Records, qui nous a constamment inspirés à essayer de nouvelles choses, et aussi je dois mentionner Anton Corbijn, qui est responsable pour les bonnes choses [visuelles]. Alors merci beaucoup”.

Gary Numan, l’homme qui aurait à lui seul ouvert les vannes, a été peut-être le plus gracieux de tous à discuter du succès de Depeche Mode : “Ils sont devenus énormes parce que, simplement, ils sont excellents. Parfois, ça suffit”. Pour Numan – qui avait personnellement vu la sensation féminine Sugar Babes repartir de la scène des Q Awards avec le “Meilleur Single” pour Freak Like Me qui avait côtoyé le sommet des charts (pourquoi le classique de 1979 mené par les synthés qui avait côtoyé les charts du pionnier de l’électropop, Are ‘Friends’ Electric? avait formé son ossature musicale samplée), et qui avait été photographié aux côtés des “vétérans” Depeche Mode pour une publication future dans le magazine lui-même – la question de la durabilité était toute relative : “La réunion Depeche Mode aux Q Awards était juste joyeuse et informelle ; ça ne m’a pas frappé comme particulièrement étrange qu’on soit toujours là après tant d’années comme Tom Jones n’était pas loin à l’époque [attendant sa session photo, je pense] et on semblait toujours comme des nouveaux venus comparés à lui !”.

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Les reprises de Depeche Mode étaient apparues sur des enregistrements d’un diversité d’artistes grandement respectés. Le 18 septembre 2001, la chanteuse américaine Tori Amos a sorti Strange Little Girls, album sur lequel elle a choisi de réinterpréter 12 chansons écrites par des hommes. Une particulièrement appréciable écrite par Martin Gore apparaissait quatrième dans son ordre de passage ; Dan Cairns du Sunday Times a rempli les trous dans sa chronique : “Amos va droit au cœur de la question sur Enjoy The Silence de Depeche Mode, ses deux notes passantes sur le piano faisant monter la tension avec une économie dévastatrice”.

Chose peu surprenante, peut-être, la lecture en ligne de la “réinterprétation de Depeche par Amos de la critique féminine Kriste Matrische sondait de manière plus profonde : “Dans Enjoy The Silence, la seule manière de dire le point de vue féminin est du chant de Amos. À la première écoute, on entend combien sa voix semble terne et en manque d’inspiration. Cependant, après quelques écoutes, on apprendra que c’est son point de vue d’une sorte ironique. On dit souvent aux femmes soit de la fermer (sans utiliser autant de mots) ou qu’elles sont ennuyantes et pas importantes. Avec Amos qui chante dans le ton qu’elle utilise, cela pousse à faire attention et se demander pourquoi elle semble aussi peu impressionnée.

Il est peu probable que Martin Gore soit complètement d’accord avec un tel sentiment, mais – comme Alan Wilder avait fait remarquer à plus d’une occasion – c’est la beauté des paroles de Martin Gore : dans l’oreille de l’auditeur, elles restent pratiquement toujours ouverte à l’interprétation.

En novembre 2002, Depeche Mode a fait un bond en avant vers l’acceptation universelle quand la légende de la country américaine Johnny Cash – l’homme en noir original – a choisi de reprendre Personal Jesus (également extrait de l’album de 1990, Violator) pour la quatrième partie de sa saga American Recordings récompensée par les Grammy, The Man Comes Around, créée en collaboration avec le producteur Rick Rubin (également une légende de son propre droit). En fait, c’était Rubin qui a attiré l’attention de Cash sur Depeche Mode ; Cash a répondu à Personal Jesus de manière instinctive, disant, “C’est probablement la chanson la plus évangélique que j’ai enregistrée. Je ne sais pas si l’auteur voulait dire cela, mais c’est ce que c’est”.

Pourtant, il n’y avait rien d’évangélique chez Personal Jesus dans le sens biblique du terme en ce qui concerne le paon du compositeur Martin Gore à la période troublée de Priscilla Beaulieu Presley avec Elvis Presley. Encore une fois, ces paroles populaires de Depeche Mode n’était qu’une interprétation de ce que l’auteur avait lu dans le livre de Beaulieu Presley, Elvis And Me, écrit de manière rétrospective des yeux d’une seule personne.

Dans tous les cas, Alannah Nash de amazon.co.uk adhérait clairement au dernier album de Cash en écrivant, “The Man Comes Around, qui s’inspire de chansons originales de Cash ainsi que de chansons écrites par Nine Inch Nails (Hurt), Sting (Hung My Head) et Depeche Mode (Personal Jesus), peut être l’un des albums les plus autobiographiques de la carrière de l’auteur/compositeur de 70 ans. En 15 chansons, Cash avance dans des méditations sombres et hantées sur la mort et la destruction, d’adieux poignants, des testaments à l’amour éternel, et des saluts pleins d’espoir à la rédemption”. Ici la chroniqueuse en ligne pourrait presque écrire à propos de Depeche Mode, car ce sont des sujets qu’a abordé Martin Gore durant sa propre carrière (bien que relativement courte comparée à celle de Johnny Cash, qui, à 71 ans, est décédé de complications du diabète le 12 septembre 2003).

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Presque un quart de siècle après avoir fait leurs premiers pas musicaux dans le garage de Basildon de Vince Martin, c’était une époque excitante pour les trois membres restants de Depeche Mode.

Vince Clarke : “Peut-être que c’était un peu plus forcé à l’époque, mais de la même manière dont je pense Depeche à leurs débuts sont tombés dans le truc Futuriste, ils semblaient tomber dans le truc américain en même temps que le rock américain était à son apogée. Depuis mon départ, ils sont devenus de plus en plus rock – c’est l’influence de MArtin. Je pense qu’ils sont plus comme Iggy Pop aujourd’hui, ce qui était plus du goût de Martin, et j’étais plus Buggies – c’est pourquoi on ne travaille plus ensemble !”

Durant son “interrogatoire” de juin 2003 pour la rubrique mensuelle “Cash for Questions” du magazine Q, Dave Gahan a abordé par coïncidence une question hypothétique si oui ou non Depeche Mode auraient duré aussi longtemps si Vince Clarke n’avait pas sauté du bateau en 1981. “C’est une bonne question, a-t-il répondu. Je pense qu’en fait, non, parce que quand Vince est parti, on ne s’est jamais posé la question de ne pas faire un autre disque. On avait juste à aller en studio et commencer à travailler sur des trucs et c’était assez expérimental – on n’avait pas le choix. Vince était assez poussé dans une direction ; il avait clairement exprimé ce qu’il voulait et je pense qu’il n’aurait pas pu faire ça en jouant avec trois autres personnes qui avaient toutes une opinion. Il a eu beaucoup de succès de son côté. Mais je suis content que ce soit arrivé, parce qu’à chaque fois que le groupe a changé – quand Alan est arrivé ou quand il est parti, par exemple – ça nous a poussé à repenser les choses. On a besoin de refaire ça, de remanier les choses, si on doit faire un autre album”.

Quant à s’il pouvait prévoir si Depeche Mode allaient se réunir pour enregistrer un autre album, Vince Clarke a répondu : “Je sais que Martin a parlé à des gens à propos de projets solo, et tant qu’il fait ça, il sera heureux. Il a sa femme et ses gamins, alors ce n’est probablement plus aussi important pour lui de partir en tournée et de refaire tout le truc rock’n’roll. Ce n’est pas aussi attirant qu’avant. Au bout du compte, tu dois te poser la question : Pourquoi je fais ÇA ? J’ai pas BESOIN de le faire. Mais Fletcher voudra toujours faire Depeche, parce que c’est sa vie – plus que quiconque. Je ne pense pas que ce soit tellement celle de Dave, parce qu’il a vécu tout le truc de la drogue, et aujourd’hui il est posé. La chose étonnante chez Dave, c’est le fait qu’il s’en soit tiré, ce qui est phénoménal”.

Dave Gahan : “On est un groupe différent aujourd’hui. Maintenant, à l’avenir, ce que je voudrai être, c’est comme une porte tournante. En gros, Martin et moi, on est la partie créative et musicale [de Depeche Mode] – ce qui en reste. C’est devenu bien plus clair depuis le départ d’Alan. Depuis les deux derniers albums, et ce que je vois arriver dans l’avenir, si Martin est d’accord, c’est qu’on laisse la porte ouverte à d’autres personne – que ce soit Peter Gordeno ou Christian [Eigner], ou d’autres comme ça… qu’ils puissent emmener les chansons et ma voix, et ce qu’on fait ensemble, dans d’autres endroits”.

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Alors, à part les incessants encouragements de Daniel Miller et les visuels visionnaires d’Anton Corbijn – qu’est-ce qui se tient au cœur du succès de Depeche Mode ?

Alan Wilder : “Martin est définitivement un compositeur sous estimé. Ses chansons ont pu toucher es gens d’une manière dont très peu de compositeurs ont pu. Et c’est assez clair que ses capacités de composition ont été la partie majeure de la longévité de Depeche Mode”.

Flood (producteur) : “Littéralement, on pourrait dire que c’est un groupe pop, mais ce n’est pas le cas. Leurs chansons ont bien plus de profondeur. La manière dont ils sont perçus sur scène est quasiment rock. Alors il y a toutes ces combinaisons bizarres que je pense leur donnent simplement une position très unique. Il n’y a personne d’autre à laquelle je pense qui se rapproche de ce qu’ils essaient de faire”.

Daniel Miller : “Je pense que tous les albums [de Depeche Mode] sont extrêmement bons, et sont probablement meilleurs que pratiquement tout ce qui est sorti – certainement durant la période durant laquelle ils [ont] travaillé. Il y a un corps d’œuvre [qui s’étend sur] plus de 20 ans ; je pense qu’on aurait du mal à trouver quelqu’un dont les chansons sont d’une [telle] qualité consistante. L’originalité a été atteinte.

[Exciter] a prouvé qu’ils sont totalement à la pointe encore une fois, voulant faire de grands disques expérimentaux. Il y a beaucoup de choses sur ces morceaux qu’on pourrait dire ont leurs racines dans la musique électronique contemporaine – l’electronica, si vous voulez. Ils regardent toujours – certainement Martin [Gore] – au côté plus expérimental des choses et essaient d’adapter ces idées dans le format de la chanson, et réussissent. C’est ce qui les rend spéciaux, je pense. Ils ont cette vie duelle – deux têtes créatives : l’une est le grand compositeur classique et l’autre est le [musicien] expérimental, faisant tout fonctionner. Personne ne sonne comme ça – à part les groupes qui essaient de les copier, et ils ne sonnent pas vraiment comme ça.

“Je suis fier qu’ils persévèrent. Ils sont tellement éloignés du mainstream de la pop, et c’est ce qui est génial”.

Andy Fletcher a plus tard rendu le compliment quand Anne Berning de Mute Records Allemagne l’a persuadé d’accepter une invitation pour parler au Popkomm le 16 août 2003. “La plupart des artistes durent quelques années au maximum et maintenant on dure depuis presque 24 ans, que l’on peur étendre si on le choisit. Je pense qu’il y a plusieurs raisons à ça : il y a toujours eu une électricité au sein du groupe où tous nos bons et mauvais traits semblent se compléter ; on avait une vision où la musique se dirigeait, et nos nombreuses prestations sur scène de petits clubs aux grands stades nous ont fait gagné une grande réputation.

“Peut-être que les deux principales raisons sont, tout d’abord, on a eu de la chance d’avoir deux grands compositeurs dans le groupe – Vince Clarke et Martin Gore – et de bonnes chansons, pour moi, sont la clé du succès, et, deuxième, notre relation avec Mute Records. Cette relation, je crois, nous a appris à faire grandir et évoluer notre musique et notre carrière durant ces nombreuses années. On ne nous a jamais dit comment devait sonner notre musique, et on n’a jamais eu de pression commercial imposée. En fait, je crois que si on avait choisi le chemin d’une major, je ne vous parlerais pas aujourd’hui”.

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(1) L’année précédente, ils avaient jugé opportun de reconnaître la tragédie du 11 septembre de plus grande portée, postant le message suivant sur leur site web dans les 24 heures qui ont suivi : “Nous apprécions vos e-mails concernant l’incident du mardi 11 septembre. Bien que nous soyons ravis d’affirmer que tous les proches du groupe et de l’équipe de tournée sont sains et saufs, nos cœurs vont aux habitants de New York et au peuple américain à la suite de ces événements tragiques”.  

(2) One Night a remporté le tout premier award des Popkomm Music DVD pour “Meilleur enregistrement live / Meilleur documentaire” au premier salo de la musique et du divertissement le 17 août 2002, au moment où la sortie avait déjà atteint le statut platine, s’étant écoulé à 50 000 exemplaires en Allemagne. 

Traduction – 11 janvier 2015

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