À Plus, Vince !

“Ce n’est pas vrai, hein ? C’est une illusion. Comment une illusion peut-elle vous manquer ? C’était une blague, vraiment – juste une blague. C’est marrant, si on y pense”.
– Vince Clarke, 1982

“Je me suis vraiment senti coupable un moment, mais alors ils ont écrit See You, et ça a bien marché. Alors ils étaient partis et ça marchait pour eux sans moi, alors ce n’était pas un problème”.
– Vince Clarke, 2001

Dans l’ignorance du départ imminent de Vince Clarke, Sounds a rejoint le groupe durant les répétitions de leur tournée Speak & Spell en novembre 1981. Comme ceux qui étaient au courant auraient pu s’y attendre, Clarke était absent durant l’interview, même si, ironiquement, l’article s’ouvrait avec un souvenir de Rose Martin qui menait la barque : “Arrêtez ce claquement ! Depeche Mode ne pouvait gagner. Même quand ils branchaient des casques sur leurs synthétiseurs, la mère de Vince Clarke se plaignait du bruit – de touches qui claquent. Mais ces répétitions sinistres et silencieuses dans un garage exposé aux quatre vents de l’Essex leur ont apporté d’excitantes récompenses”.

La tournée Speak & Spell de 14 dates allait emmener le groupe aux quatre coins du pays, du nightclub Coasters à Edimbourg au Top Rank de Brighton. Pour Dave Gahan, la perspective de laisser derrière les petits clubs et les pubs une fois pour toute était la bienvenue. “Quand on faisait des premières parties, on était tellement mal traités. Surtout à certains endroits à Londres que je ne mentionnerais pas par des groupes que je ne mentionnerais pas. Ils te marchent dessus et pour les gars de la sono, t’es rien. C’est toujours Où est la première partie ? Ils ne mentionnent même pas ton nom. Maintenant qu’on est en tête d’affiche – ils nous aiment. On joue deux soirs au Lyceum – c’est nous maintenant le grand groupe !”

Vince Clarke a personnellement choisi la première partie – Blancmange – au nom de Depeche Mode. Le duo synthétique était présent sur le Some Bizzare Album plus tôt en 1981, et, accompagné de Deb Danahay, Clarke est allé voir Neil Arthur et Stephen Luscombe en action, possiblement à The Venue le 21 septembre. Naked Lunch, qui avait aussi participé à la compilation futuriste de Stevo, était aussi sur cette affiche particulière. Il est possible que l’homme de Depeche partant avait une arrière-pensée en choisissant Blancmange, vouloir voir comment un partenariat synthétique aérodynamique tenait le coup. Avec ceci à l’esprit, on pourrait spéculer que Vince complotait, ou du moins pensait à ses options ?

Pendant ce temps, Dave Gahan discutait encore du manque de spectacle des concerts de Depeche Mode. “J’aimerais m’asseoir et concevoir un spectacle, a-t-il dit à Sounds une semaine environ avant le début de la tournée, mais aucun de nous n’a eu le temps d’y penser. On aimerait peut-être un jeu de lumières…”

Ce n’était pas vraiment le temps d’exécuter de changements aussi coûteux avec Vince Clarke qui s’écartait de plus en plus de ses anciens collègues. Des mois avant la fin de la tournée, Gahan a remarqué que Clarke “s’asseyait tout simplement devant dans le van et ne parlait pas, il ne parlait seulement lorsqu’on lui parlait”.

Pourtant Clarke maintient catégoriquement que cette humeur maussade sur la route a affecté tout le groupe : “Tout est arrivé très, très rapidement. On avait tous des egos massifs à cette époque, et être dans le van, c’était insupportable, vraiment – pour nous tous. On était insupportables les uns envers les autres – aucune patience. Je veux dire, on était assez jeunes et ça nous a monté à la tête”.

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Quand Depeche Mode est monté sur la scène de l’Université de Newcastle le 31 octobre 1981, le cadre de leur performance était particulièrement minimaliste. Les photographies de la tournée montrent Vince Clarke et Martin Gore qui assument leurs positions standards côte à côte, avec les claviers et les micros des chœurs proéminents. Alors que Clarke avait apporté avec lui son polysynthé Roland Jupiter-4 récemment acquis, désormais correctement placé sur un pied en X adapté, Gore restait fidèle à son éprouvé monosynthé Yamaha CS5 à 200£. (1)

Andy Fletcher a jeté son dévolu sur The Source, monosynthé analogique programmable à double VCO et 16 mémoires et au lourd prix de 945£, et la distinction d’être le premier à posséder un contrôle d’accès aux paramètres numériques au lieu des habituels boutons et glissières. La presse musicale spécialiste en instrument a rapidement fait des remarques sur la couleur distinctive de l’instrument de chrome brossé à laquelle on avait rajouté divers boutons phosphorescents – un magazine est même allé jusqu’à comparer méchamment The Source à un plan de cuisson en céramique ! Quand on lui a demandé qu’est-ce qui était sensé racheter le Moog, le joueur de basse synthétique normalement serviable semblait ne pas savoir quoi dire : “Euh… les couleurs. Non, j’aime vraiment les sons. Les Moog sont géniaux pour les lignes de basse. Avant, j’utilisais un Prodigy que j’emporte encore au cas où”.

Durant la tournée Speak & Spell, il y avait une raison esthétique derrière la proximité de Clarke et Gore sur scène – à savoir leurs tailles similaires respectives de 1m68 et 1m73. Tandis que, à 1m90, Fletcher, relativement élevé, se tenait à l’écart à la gauche de la scène.

Derrière les trois joueurs de synthétiseurs et le magnétophone du groupe placé au centre de la scène, les scènes peu remplies étaient habituellement complétées par la présence non-gênante d’un rideau uni et sombre. Grâce à une sono de 6 Kilowatt (6000 W) louée à Showtec, le groupe était capable de s’entendre au-dessus de leurs publics enthousiastes.

Depeche Mode a reçu un accueil de héros à son retour au pays : un concert devant 850 personnes au nightclub Raquel le 10 novembre 1981. L’Evening Echo de Basildon a trouvé bon de consacrer une page entière au spectacle de retour excitant et les photos qui l’accompagnaient montrent des gardes costauds qui soutenaient la barrière qui protégeait le groupe de fans fanatiques. Voici la description du reporter local Don Stewart : “Il est environ 22h quand les groupes de première partie ont rempli leurs parts du marché et que Depeche Mode apparaît. Il y a une sortie d’hystérie contenue tandis que le public constitué principalement de jeunes filles accueille le groupe en hurlant. Il y a quelques années, leurs cris auraient noyé les musiciens – mais ce n’est plus le cas. Ces amplis sont trop puissants. Ils écrasent les cris et le rythme frappe les corps comme des poings puissants. Des centaines s’écrasent sur les barrières et les hommes forts de la sécurité de la salle se transforment en supports humains pour retenir les barrières loin de la scène. Il y a six mois, Depeche Mode était bon. Aujourd’hui, ce groupe est très bon, son professionnalisme est complet”.

En plus de Blancmange, les invités spéciaux Film Noir – dont le leader n’était autre que Rob Allen – ont partagé la petite scène du Raquel avec Depeche Mode ce soir-là.

Robert Marlow : “C’était assez marrant, parce que Vince avait dit d’appeler simplement le promoteur, qui était un vrai cowboy et il a répondu : Ils ont déjà Blancmange qui ouvre pour eux. J’ai répliqué : Mais Vince a dit qu’on pouvait jouer et il a rétorqué : Eh bien, vous pouvez jouer, mais vous n’aurez pas un sou pour ça. À la fin, c’est Vince qui m’a donné l’argent – 50 billets, c’était. Mais ce n’était pas important, il nous avait demandé de jouer, alors on est montés sur scène avant Blancmange et puis après c’était Depeche Mode.

“C’était sympa. J’ai vraiment aimé ouvrir pour eux. J’ai joué de la guitare et on avait un joueur de synthétiseur, Perry [Bamonte] jouait de la basse et on avait une minuscule boîte à rythmes « Dr Rhythm » [une Boss DR-55] – une de ces programmables. C’était bien, on a bien été accueillis. Blancmange a été excellents – je n’avais jamais vu ces gars auparavant, ils ont été vraiment, vraiment bons et ils ont été sympas aussi. Les Modes étaient eux-mêmes, mais Vince était assez renfermé et pas très heureux”.

Sauver les apparences et montrer que tout allait bien au sein de Depeche Mode pendant 10 concerts consécutifs ébranlait évidemment l’état d’esprit de plus en plus fragile de Vince Clarke. Marlow témoigne que Clarke ne se sentait pas particulièrement bien ce soir-là, fait malheureux qui n’a servi qu’à aggraver son sens d’inconfort. “C’était assez marrant. Vince avait une bonne diarrhée ! Ils tournaient aux quatre coins du pays depuis un moment, et alors je pensais qu’il serait heureux d’être chez lui. Mais je me souviens d’être allé chez lui la journée pour discuter et il a dit : Ça va, je me suis bourré de sirop de figue. Idiot”.

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À Basildon, Clarke a temporairement interrompu sa politique de ne pas parler à la presse. Cependant, ses quelques commentaires à l’Evening Echo étaient loin d’être réjouissants dans leurs limites. Don Stewart a écrit : “Vince, 20 ans [sic], a dit que, en ce qui le concerne, le succès signifiait qu’ils [Depeche Mode] travaillaient plus et qu’il fumait plus de cigarettes. Comment était-ce la vie de popstar avec un placard plein de vêtements chers, des voitures, la grande vie ? Je me suis acheté une nouvelle paire de bottes en cuir à Edimbourg, a-t-répondu. Elles m’ont coûté 10£”.

Stewart a communiqué une partie de la logistique de comment on apporte aux masses la première tournée de Depeche Mode en tête d’afficher : “Le cirque Depeche Mode se déplace dans le pays dans trois véhicules qui transportent une équipe de tournée et 15 musiciens. Les instruments et les amplificateurs sont emballés dans un poids lourd, une voiture de cinq techniciens le suit. Puis vient le minibus avec les quatre des Basildon, deux musiciens du groupe de première partie, Blancmange, le tour manager [Don Botting] et les fiancées de Dave et Martin, respectivement Jo Fox, 19 ans, et Anne Swindell, 18 ans, de Basildon. Les filles travaillent sur le côté promotionnel de la tournée, traitent les requêtes des fans et vendent les t-shirts”.

Dave Gahan : “C’est assez difficile pour elles. Elles voient des filles qui viennent nous voir tout le temps après les concerts. Jo se sentait très mal à l’aise avec le reste du groupe aussi – comme si elle gênait. On a pensé que ça pourrait nous séparer et on a décidé qu’on devait faire quelque chose”. (2)

Pour ce côté local, l’Evening Echo a photographié Martin Gore qui buvait du thé avec sa fière mère, Pamela, dans leur maison de Shepeshall. “La gloire et la fortune, qu’est-ce que c’est ? dit-il. On n’est pas célèbres… pas vraiment célèbres. Et on ne s’est pas fait beaucoup d’argent”.

En tenant compte que Speak & Spell se serait précommandé à 80 000 exemplaires, la situation financière de Gore allait changer de manière significative.

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Paul Colbert du Melody Maker a passé trois jours sur la route avec Depeche Mode en novembre 1981. Une première observation se concentrait sur le minibus de la tournée, bourré de valises et d’habits de scène dessinés par une connaissance de Kensington – probablement une de Dave Gahan.

On a parlé du refus poli de Vince Clarke de parler métier : avec une heure à tuer avant la balance au Locarno de Birmingham le 4 novembre 1981, “… le groupe et le journaleux s’installent pour une interview – ou du moins les trois quarts du groupe. Vince pense qu’un journaliste de Fleet Street ne l’aime pas et a décidé de ne plus parler à la presse”.

Vince Clarke : “Je ne suis pas sûr pourquoi j’ai arrêté de donner des interviews. Je pense que j’ai eu marre de ce que tout le monde disait. Tout le monde avait le droit de mettre son grain de sel, mais je suppose que je suis devenu jaloux de tous ceux qui mettaient leur grain de sel”.

C’est tout simplement aussi bien que Clarke n’ait pas été dans la ligne de tir de la question de Colbert : est-ce toujours amusant de tourner sur le circuit britannique ?

Dave Gahan : “On rit toujours, mais pas autant. Avant, c’était quelque chose de jouer, on était si nerveux avant un concert qu’on était presque malades. C’est peut-être parce qu’on s’y est habitués et que ça semble plus facile, ou peut-être que c’est quand on a commencé à tous faire quelque chose d’autre durant la journée et à s’inquiéter du concert le weekend. Non pas que ça devienne un boulot – je n’irais pas si loin – mais en tournée on fait les mêmes choses tous les jours”.

Colbert a décrit le tohu-bohu qui s’est ensuit quand une alimentation électrique capricieuse a bousillé le Roland Jupiter-4 de Clarke, rendant finalement hommage au professionnalisme du compositeur désillusionné : “Son dernier synthétiseur a l’équivalent électrique d’une dépression nerveuse – une note sur quatre est détraquée. Hmmm… différent, voilà le sort le plus grave qu’il peut conjurer avant d’emprunter un des instruments de Blancmange et de déballer une réserve non familière de ses claviers. Tout cela et il arrive encore à jouer tout le set sans faire de fausse note. Il faut le faire”.

Désormais, Depeche Mode avait bien poli son set live. La majorité des premières compositions obscures en étaient sorties pour laisser place à des morceaux principalement extraits de Speak & Spell, plus les tubes obligatoires : Any Second NowPhotographicNodiscoNew LifePuppetsIce MachineBig MuffI Sometimes Wish I Was DeadTora! Tora! Tora!Just Can’t Get EnoughBoys Say Go! et What’s Your Name?. Les rappels incluaient Television SetDreaming Of Me et soit The Price Of Love des Everly Brothers ou la chanson de Vince Clarke oubliée depuis longtemps, Addiction.

Andy Fletcher : “Je pense qu’on est devenus plus professionnels. Avant, on était guindés devant un public, aujourd’hui, s’il y a une erreur, on regarde la personne qui l’a faite et on rigole”. L’ironie de ce sentiment était que Fletcher lui-même était, généralement parlant, toujours la victime des blagues de ses collègues. Quand une fois on lui a demandé pourquoi “Fletch” était si souvent désigné, Dave Gahan a répondu, entre deux crises de rires : “Il ne peut tout simplement pas s’en empêcher ! Il fait toujours tout de travers. Il détruit les choses. On ne le bannit pas dans une autre pièce ou quoi que ce soit, mais si quelque chose va de travers – c’est toujours de la faute à Andy”.

La remarque qui n’a l’air de rien de Gahan selon laquelle “Vince a écrit beaucoup de matériel dans le passé, mais on a tous commencé à écrire maintenant” était plus importante. Étant donné que ni Gahan, ni Fletcher n’avaient contribué aucune chanson à Speak & Spell, les lecteurs du Melody Maker ne pouvaient aucunement vérifier la véracité des paroles de Gahan. Mais c’était peut-être un indice public qu’ils faisaient déjà des plans d’urgence face au départ imminent de Clarke…

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L’annonce officielle que Vince Clarke quittait Depeche Mode a éclaté le 30 novembre 1981 – quinze jours après la conclusion de la tournée Speak & Spell avec deux performances au Lyceum de Londres les 15 et 16 novembre. À la lumière du succès de la tournée – seules deux des 14 dates ne se sont pas jouées à guichets fermés – il est possible qu’on ait donné à Clarke un moment de répit, sinon nécessairement une opportunité de reconsidérer sa décision. Cependant, sa décision était prise. La note initialement donnée à la presse musicale britannique parlait d’une séparation amicale qui n’écartait pas la possibilité de futures collaborations avec ses anciens collègues.

“Au revoir, Vince, se lamentait Smash Hits. Vince Clark [sic] a quitté Depeche Mode. Sans rancune, désormais, il n’est plus membre permanent. Il est libre de façon à pouvoir se consacrer à l’écriture de chansons et a l’intention d’offrir les résultats à tous ceux qui en voudront, y compris Depeche Mode”.

L’Evening Echo de Basildon a eu l’esprit plus vif : “Vince Clarke, compositeur et claviériste du groupe de Basildon à succès, Depeche Mode, a quitté le groupe. Un porte-parole de la maison de disques du groupe, Mute Records, a confirmé que le joueur de synthétiseur de 21 ans avait quitté le groupe pour se concentrer sur ses compositions. C’était une séparation à l’amiable et Vince va continuer à écrire pour le groupe, qui continue sans lui. Le groupe ne projette pas de remplacer Vince par un nouveau membre à plein temps, mais prendra probablement un musicien additionnel pour la scène. Durant l’année dernière, les chansons de Vince ont aidé Depeche Mode à sortir de l’obscurité pour rentrer dans le Top 10 avec deux tubes, New Life et Just Can’t Get Enough, tous deux écrits par l’ancien élève de Laindon Comprehensive”.

Une autre source locale niait fortement les rumeurs selon laquelle Andy Fletcher quittait également Depeche Mode, rapportant qu’une “séparation du groupe de la Ville Nouvelle briserait le cœur des milliers de fans du groupe qui les ont accueillis comme des héros quand ils sont apparus à Raquel’s il y a quelques semaines”.

Bien qu’elle soit sans fondement, une telle rumeur n’a pas déconcerté Robert Marlow, pour sa part : “Si je repense à cette époque, Fletch avait vraiment un avenir tout tracé : il monterait les échelons à la banque ou la compagnie d’assurance, je ne sais plus où il travaillait, se marierait et mènerait une vie stable”.

Paul Colbert du Melody Maker, fraîchement revenue de la tournée du groupe, avait un peu plus de perspicacité : “Depeche Mode est désormais un trio – le claviériste et principal compositeur Vince Clarke est parti. Il continuera à fournir du matériel pour le groupe mais ne tournera pas et n’enregistrera pas. Des tensions montaient chez Depeche Mode depuis quelques mois. Il paraît que Vince était malheureux de l’aspect tournée de leur travail et est parti pour se concentrer sur la composition. Les trois membres restants, David Gahan, Andy Fletcher et Martin Gore, cherchent un remplaçant – pas nécessairement un permanent – et enregistrent un nouveau single qui devrait sortir en janvier”.

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Tout bien considéré, il était difficile de prédire avec un certain degré de certitude comment les choses allaient tourner pour Depeche Mode sans Vince Clarke. Comme Pink Floyd et Genesis avant eux, le groupe avait perdu son principal compositeur à un moment crucial, et comme ces monstres du rock, son avenir ne semblait pas prometteur au premier abord. En même temps, même si le talent de Clarke s’était indiscutablement épanoui durant ces mois à succès, même inconfortables, passés avec Depeche Mode, la réaction commerciale et critique à ses futurs efforts étaient loin d’être assurées.

Robert Marlow : “J’ai dû dire à Vince : Putain, t’as vraiment des couilles ! Ce n’est pas la sorte de choses rationnelles que la plupart des gens diraient en ce moment. Avoir cette sorte de confiance en ce qu’on peut faire pour dire : Quelles conneries ! Ce n’est pas ce que je veux – je veux dire, qui ferait ça ? Avoir deux ou trois tubes dans le top 10, ou n’importe, et dire : Okay, je m’en vais. Je n’en veux plus, c’était vraiment courageux”.

Le 3 décembre 1981 a marqué le dernier engagement de Clarke avec Depeche Mode – un concert unique à Chichester filmé pour être retransmis par TVS. “J’ai pris beaucoup de speed et je suis rentré chez moi en voiture”, tel était le souvenir piquant de Clarke.

Quand on l’a interrogé sur la conséquence immédiate de quitter le groupe qu’il a fondé il y avait à peine deux ans, Clarke a admis : “Je me suis senti coupable. Je me souviens d’avoir dit à Depeche que s’ils étaient intéressés, j’écrirais pour eux. Je savais que je les avais plantés. Je pense que c’était le pire pour Fletcher. Il avait peur, parce que j’écrivais les chansons. Mais alors, ils m’ont immédiatement engueulé après de toute façon. Ils étaient assez amers, mais c’était justifié”.

Un avis au contraste insolite venait d’Andy Fletcher : “Je connais Vince depuis l’âge de cinq ans. Je veux dire, c’est l’un de mes meilleurs amis. C’était du genre : Je m’en vaisOh, okay, très bien ! Ce n’était pas une affaire d’État. Et Vince a dit : Je vais partir, mais je vais faire la tournée et tout. C’était très amical – Je vais continuer à écrire des chansons pour vous, et des trucs comme ça. C’était très sympa tout ça. Théoriquement, on aurait dû s’inquiéter, mais ce n’était pas le cas”. Il a raconté une histoire similaire à Look In : « Ça nous a mis dans une situation délicate, mais heureusement on a pensé que Vince allait partir quelques mois avant qu’il ne parte réellement alors on a tout réglé ça à l’avance, en quelque sorte”.

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Alors pourquoi Vince Clarke a-t-il choisi de quitter le groupe pour lequel il a tant travaillé à son succès, au moment précis où il semblait sur le point de percer sur une grande échelle ?

“Il y a un petit blocage entre nous… C’est une situation Lui contre Nous”, ont dit les trois membres restants de Depeche Mode à Mark Ellen de Smash Hits. Clarke a été interviewé séparément pour le même article : “Je ne me suis jamais attendu à ce que le groupe ait autant de succès. Je ne me sentais pas heureux, ni content, ni profondément satisfait. Toutes les choses qui sont venues avec le succès étaient tout à coup devenues plus importantes que la musique. Avant, on recevait des lettres de fans qui disaient : J’aime vraiment vos chansons, puis on a eu des lettres qui disaient : Où achetez-vous vos pantalons ? Où va-t-on à partir de là ? Il n’y avait jamais assez de temps pour faire quoi que ce soit – pas avec toutes les interviews et les sessions photo”.

Ellen n’a évidemment pas été influencé par les pensées de Clarke : “La réaction manifeste à tout cela semblait être : mais à quoi s’attendait-il ?” Clarke a riposté qu’il voulait “plus de contrôle” et voulait “continuer à jouer dans des petites salles – le genre de choses sur lesquelles The Police s’étendait à n’en plus finir jusqu’à ce qu’ils trouvent qu’ils pouvaient remplir la Wembley Arena trois soirs de suite”.

“Ça a perdu son enthousiasme, a dit Clarke à Paul Colbert. Ça se transformait en une ligne de production d’usine et ça m’inquiétait. Les techniques s’amélioraient dans une certaine mesure – la manière dont on jouait, mais même, je trouvais qu’il y avait des choses qui gênaient, qui nous empêchaient d’expérimenter. On était si occupés, il y avait toujours quelque chose tous les jours et pas le temps pour s’amuser”.

Dans une conversation plus sincère, Clarke a admis : “En général, je pourrais dire que c’était juste le fait que probablement je trouvais que j’étais la personne qui faisait la majeure partie du boulot et qui était le plus engagé. Et je pensais probablement que je pouvais tout faire seul, alors c’était totalement égoïste de ma part. C’est une réponse honnête”.

Une déclaration contemporaine d’Andy Fletcher ajoute foi à cela : “Vince a toujours voulu beaucoup faire en studio et nous autres, on se sentait restreints. Si on avait une idée, on flippait trop pour dire quoi que ce soit”.

Colbert a évalué les deux côtés de la pièce : “Dépeindre Vince comme une victime du succès non seulement le barbouille de cliché mais enfonce un pieu cruel dans le cœur de milliers de fans au chômage qui donneraient un an d’allocation pour pouvoir souffrir autant. Non, il n’est à peine torturé – et c’est le premier à admettre. Mais pour quelqu’un dont l’âme réside dans le fait de bricoler les synthétiseurs et écrire des chansons, le programme peu aéré de Depeche Mode l’a sorti d’une ambition et l’a mis dans un boulot”.

Vince Clarke : “En y repensant, ce n’est rien, ce n’est pas une vraie perte. Ça leur a donné la chance de développer leurs propres idées et de me laisser faire ce que je veux. Martin a désormais une bonne opportunité d’explorer ses propres chansons et de les mettre en pratique – elles sont meilleures que les miennes de toute façon. C’est juste qu’avant il n’avait jamais pris la peine de faire ça… il a toujours eu les capacités…”

Dès le début de l’année 1982, les deux parties ne se trouvaient pas en termes aussi amicaux. Dans le numéro de mars du magazine New Sounds, New Styles, Martin Gore a canardé : “On n’a plus de contact avec lui autrement qu’à travers d’autres personnes. Il se peut qu’il écrive pour nous, on ne sait pas. On doit le traiter comme un autre compositeur désormais”.

“Je suis triste parce que notre relation en a souffert – c’est la chose dont je suis le plus triste, se lamentait Clarke à Colbert. Notre séparation a été à l’amiable… jusqu’à un certain point. Je ne les ai vus que brièvement depuis l’édition de Noël de Top Of The Pops. J’espère juste que tout l’incident sera oublié. Personne n’y a perdu quelque chose, mais je suppose que c’est difficile à comprendre quand ça arrive réellement”.

En pleine année 1982, Dave Gahan essayait toujours de comprendre les actions de Clarke : “Il n’aimait pas tourner ni la manière dont Depeche Mode devenait une propriété publique. Il voulait juste faire les choses seul, mais il aurait pu faire ça de toute façon, c’est ce que je ne comprends pas. Il aurait pu faire quelque chose et toujours être dans Depeche Mode”.

En fin de compte, contrairement à ce qui avait été suggéré auparavant, Vince Clarke n’aura pas contribué de chansons à Depeche Mode – du tout. “Mais quand en aurait-il [Vince] eu le temps ? Martin Gore a raisonné d’un point de vue sympathique. Il n’aurait pas eu le temps cette année (1982) de faire quoi que ce soit”.

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Vingt ans plus tard, le scénario Vince Clarke est toujours un sujet délicat au sein du cercle Depeche Mode. Quand on lui a demandé en 2001 si la sortie de Clarke était malgré les apparences un bien ou un mal, Daniel Miller a répondu avec diplomatie : “Je ne pense pas que ce soit ni l’un ni l’autre, vraiment. Martin a toujours été un fort compositeur – il a écrit deux chansons sur le premier album, mais c’était le groupe de Vince, dans un sens. C’est lui qui a écrit la majorité des chansons, c’est lui qui a organisé la plupart des choses – c’était sa vision à lui, je pense. Il était plus poussé, les autres étaient du genre : Eh bien, tu sais, essayons. Fletch et Martin travaillaient, Dave était à la fac – Dave était assez enthousiaste, mais n’avait pas particulièrement de direction. Vince était très enthousiaste et il a beaucoup accéléré les choses. Mais alors, pour x raison, il a décidé qu’il voulait faire autre chose”.

Gary Smith : “Il ne voulait définitivement pas la gloire. Ça lui faisait peur, je crois. Ce n’est pas du tout ce qu’il voulait. Par exemple, il n’a jamais eu de voiture durant toute notre jeunesse – il n’avait jamais d’argent à dépenser, et, quand il a eu l’opportunité d’aller acheter une voiture, il a dit qu’il aimerait vraiment acheter une Rolls-Royce décapotable ou quelque chose dans le genre, mais les gens le regarderaient. Alors je pense qu’il a dit qu’il préfèrerait avoir quelque chose d’ordinaire, comme une Ford Escort. Je pense qu’il voulait le succès, je pense qu’il voulait être connu dans l’industrie, mais pas être juste connu comme une popstar”.

Robert Marlow : “Vince est une personne très privée. Et à ce moment particulier, il vivait toujours à Basildon. Mais je savais que ça n’allait pas bien quand on [Film Noir] a joué avec eux au Raquel’s sur la tournée Speak & Spell – il n’était pas heureux. Une partie de la raison était qu’il n’aimait pas jouer de concerts. Je lui ai dit : Bah, t’as choisi la mauvaise profession, hein ? Parce que si tu es une popstar, tu dois enregistrer le produit, et le jouer. Et il a répondu : Ouais, mais je n’aime pas faire ça.

“Il s’énervait pour pas grand chose – comme la fois où il les a emmenés à Londres dans sa voiture, parce que c’était le seul à conduire et personne ne lui a remboursé l’essence. Aujourd’hui, entre nous, ça semble probablement banal. Pendant un moment, les autres gars avaient toujours leurs boulots et il pensait probablement : Attendez, je n’ai pas de boulot moi. Je pense aussi qu’il sentait qu’ils n’étaient pas intéressés par réinvestir dans le groupe – c’était celui qui allait acheter le nouveau [Roland] MC-4 MicroComposer, par exemple. (3) Je ne parle pas de grosse sommes d’argent, parce qu’ils n’avaient pas de grosses sommes d’argent à l’époque – ils avaient un contrat indépendant, alors évidemment, ils n’avaient pas d’avance, tout était fondé sur les royalties, même s’ils s’en sortaient plutôt bien avec ça. Et Vince a simplement pensé : Alors, vous pourriez sûrement me donner 5£ pour payer l’essence !

“Je pense que ça l’ennuyait que les autres étaient heureux de se laisser aller, ce que je comprends parfaitement, alors qu’il était plus du genre : Allez ! Travaillons. On ne peut pas se reposer sur nos lauriers. Il apprenait des choses tout le temps – il est devenu très bon ami avec Eric Radcliffe à l’époque, et Eric lui apprenait des tas de choses sur l’enregistrement”.

Mais, peu importe combien il se sentait proche de Vince Clarke, même Marlow a été forcé d’admettre que ces observations apparemment perspicaces n’étaient que de la pure spéculation de sa part : “Vince ne m’a jamais pris sous son aile pour me dire : Okay, c’est ce qui se passe. Et encore à ce jour, sa main gauche ne sait pas ce que fait sa droite ! Il est très… mystérieux, c’est le seul mot qui me vient à l’esprit”.

Mystérieux effectivement… “L’impression qu’il aime à donner est que personne ne le connaît”, a dit Andy Fletcher à New Sounds, New Styles, à quoi Dave Gahan a rajouté : “On pensait le connaître, mais on a découvert que ce n’était pas le cas”.

Peu de temps après son départ de Depeche, Clarke a déclaré : “Je ne me suis jamais aussi bien entendu avec eux qu’ils l’étaient entre eux – à part Fletcher avec qui j’ai grandi”.

Comme Gary Smith et Robert Marlow, l’opinion d’aujourd’hui que Fletcher a de Clarke correspond dans une certaine mesure : “Il était vraiment ambitieux, et on n’était pas particulièrement ambitieux, c’était plus un hobbie pour nous – [on] aimait juste ce qu’on faisait. À la fin, je pense que Vince n’aimait pas vraiment le fait que lorsque la pression commençait à monter, on s’exprimait – on a commencé à faire entendre nos opinions et à dire qu’on n’aimait pas particulièrement certaines des chansons qu’il écrivait. Aussi, je pense que Vince pensait qu’il pouvait tout faire tout seul. Il a toujours été un peu solitaire, de toute façon – même dans sa jeunesse”.

Même aujourd’hui, les complexités de son ancien collègue rendent tout aussi perplexe Martin Gore : “Je ne comprends pas vraiment pourquoi [Vince Clarke a quitté Depeche Mode]. Je pense qu’il sentait qu’il pouvait tout faire tout seul et que le groupe n’était pas nécessaire, je pense que c’était quelque chose comme ça. Peut-être que c’était personnel, peut-être qu’il y a eu des frictions – des frictions mineures comparées à tout ce qu’on a encaissé durant les 20 dernières années !

“Une chose qui a pu être un moment décisif était quand il est venu à une répétition avec deux nouvelles chansons, il nous apprenait à les jouer et quand il est allé aux toilettes, on s’est juste regardés et on a dit : On ne peut pas chanter ça, c’est horrible ! Et quand il est revenu, on a dit : Vince, on n’aime vraiment pas ça. Il n’a jamais dit à ce moment : D’accord, je m’en vais, il a sorti : D’accord. Et c’est quelques semaines ou quelques mois plus tard qu’il a dit : Je pars. Mais ça doit être quelque chose quand tu vas voir ton groupe avec deux nouvelles chansons et qu’il te répond : On ne peut pas les chanter – elles sont horribles !

“Pour moi, Vince est parti à un moment très délicat. En fait, il nous a dit qu’il partait avant même que le premier album ne sorte. Je pense que c’était une période triste pour nous, bien sûr, c’était notre pote. Je pense qu’on était abasourdis ! Je ne sais pas ce qui se serait passé s’il était resté plus longtemps, mais je pense que tout le monde est beaucoup plus heureux aujourd’hui. Pour moi, c’était une bénédiction, parce que ça m’a mis au premier plan en tant que compositeur. S’il était resté, je n’aurais pas pu écrire le genre de chansons que j’ai écrit, parce que ça ne se serait pas accordé avec le style de Vince. Je me serais perdu dans la nuit des temps”.

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(1) Selon une source, Gore avait claqué une somme assez importante de son cachet dans un buggy décapotable, mais a été assez sympa pour offrir à ses parents reconnaissants un nouveau lave-linge. 

(2) Jo a abandonné son travail d’infirmière pour assister Deb Danahay à tenir le fan club et aider Anne Swindell – qui venait de quitter l’école – avec le merchandising sur la tournée. Comme on pouvait s’y attendre, Deb est restée chez elle pendant la durée de la tournée. 

(3) Séquenceur à pas contrôlé par un microprocesseur avec 11 500 notes, quatre canaux, dernier cri de l’époque, capable de contrôler simultanément quatre synthétiseurs. 

Traduction – 7 août 2005

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