On passe de trois à quatre

“J’ai arrêté d’être un employé et est devenu un membre à plein temps [de Depeche Mode] durant l’année 1982, mais ça a été un processus graduel de m’intégrer pleinement à ce qui était – et qui est encore – un groupe très uni”.
– Alan Wilder, 2001

Alors qu’Alan Wilder soignait sa fierté blessée sur la touche, le magazine britannique d’enregistrement de la musique One… Two… Testing a été invité aux Blackwing Studios avec désormais 24 pistes pour voir les trois membres fondateurs de Depeche Mode attelés en apparence à la tâche sur leur second album, A Broken Frame. Une photographie mise en scène qui accompagnait l’article publié montre Martin Gore au premier plan en train de jouer sur son synthétiseur PPG Wave 2. Derrière lui, Dave Gahan et Andy Fletcher tournent des boutons sur la console de mixage chère du studio.

Il est peu probable que Gahan et Fletcher aient été directement impliqués dans le mix réel – cette tâche technique était, il est plus que probable, prise en charge par Daniel Miller, assisté d’Eric Radcliffe et de John Fryer. Pourtant le groupe aurait pu être embringué pour quelques mixes compliqués. Dans de tels cas, la pratique standard était de s’aligner devant la console, assigner à chacun quelques faders et boutons, puis prier d’avoir la prise parfaite quand on mixait l’enregistrement multipistes en stéréo – délicat équilibre de concentration et de coordination. Il existait une alternative à cette technique empirique, mais en 1992, les consoles de mixage automatiques venaient juste d’être introduites dans les complexes d’enregistrement commerciaux.

Martin Gore : “On ne fait pas de préparations élaborées avec la musique et les paroles, avant d’entrer en studio. Habituellement, on a une vague structure sur laquelle construire, même s’il se peut qu’il y ait quelques chansons qu’on a finies, travaillées et sorties. Le temps en studio étant si cher, on peut pas y rester longtemps”.

Comme cela était évident sur les photographies de One… Two… Testing, avec le vieux et délabré synthé ARP 2600 de Daniel Miller, toutes sortes de matériel bizarre et merveilleux était montré éparpillé dans les Blackwing Studios. Pour Martin Gore, le Roland MC-4 MicroComposer préféré par Vince Clarke représentait également la plus grande avancée technologique pour Depeche Mode. “On l’a utilisé en studio pour diriger les séquences, explique-t-il. Danny a un vieux synthé Roland SH-1 où chaque touche a un numéro écrit en rouge dessus. C’est le numéro que tu mets dans le MC-4 pour obtenir cette note. C’est également utile parce que je peux l’emmener chez moi, travailler sur une chanson puis le ramener au studio et rejouer tout ça. Même si on n’utilise aucun riff ou aucune séquence, on a toujours la longueur de la chanson programmée dessus. Le seul problème, c’est qu’il ne contrôle pas le PPG [Wave 2]”.

Gore avait souligné un problème continuel auquel faisaient face la plupart des musiciens électroniques du milieu des années 1980 : les synthétiseurs de différents fabricants n’adhéraient pas toujours aux mêmes standards d’interface et ainsi n’étaient pas garantis de se raccorder. En Allemagne, les pionniers électroniques Tangerine Dream et Kraftwerk avaient en partie résolu le problème en employant des tiers techniciens pour modifier les instruments incriminés. Il est peu probable que Miller et Depeche Mode étaient prêts à suivre cette route coûteuse.

Modifiés ou pas, en 1982, rendre les synthétiseurs compatibles les uns avec les autres était un affaire délicate comme One… Two… Testing l’a expliqué : “Chaque note du clavier a une tension identifiante et cela peut être envoyé à un autre synthé à partir d’une sortie sur le panneau arrière pour lui dire quel ton jouer. Le second synthé avait également besoin d’instructions quant à quand commencer cette note et quand s’arrêter – un déclencheur, porté par la sortie Gate qui porte une tension signalante tant que la touche est maintenue. Différents synthés ont différents systèmes alors ils ne peuvent pas tous être raccordés”.

Par conséquent, le MC-4 un volt par octave de Depeche Mode ne pouvait communiquer qu’avec des instruments qui fonctionnaient sur le même système d’une augmentation d’un volt dans la tension de contrôle, produisant une augmentation d’un octave dans le ton – à la différence du Wave 2 de Gore, pour lequel PPG était en plein développement d’un système d’interface propre pour un séquenceur digital à venir. Et pourtant certains musiciens avaient l’audace de dire que les groupes synthétiques fondés sur des séquenceurs avaient la belle vie !

Andy Fletcher : “C’est ennuyant que les différents fabricants ne mettent pas les bons composants de manière à ce qu’on puisse utiliser leur matos avec celui de quelqu’un d’autre. Tout ce qu’ils veulent, ce qu’on continue d’acheter leur marque, mais chaque compagnie est bonne dans certaines choses et pas dans d’autres, alors on veut toujours aller voir ailleurs”.

Pressés de progresser des sons simplistes de leur premier album, les Modes se sont tournés vers une instrumentation électronique obscure comme le RSF Kobol de fabrication française, monosynthé sans clavier montable en série, similaire à bien des égards au MiniMoog. Heureusement, le Kobol pouvait être relié au MC-4. “Il est un peu… bosselé”, a expliqué Fletcher à l’époque, ajoutant que le groupe l’utilisait depuis See You.

Daniel Miller : “Les deux premiers albums de Depeche Mode ont tous les deux été réalisés avec du matériel analogique, même si à l’époque de A Broken Frame on avait une boîte à rythmes [Roland] TR-808. On l’a utilisé pour quelques trucs, mais pas pour toute la batterie, parce qu’on voulait vraiment utiliser des sons de batterie faits aux synthés. On a fait nos propres grosses caisses et caisses claires, parce qu’on ne voulait pas sonner comme tout le monde. On ne voulait pas utiliser des trucs comme la Linnc Drum [boîte à rythmes digitale] pour la même raison – c’était plein de sons de bonne qualité, mais ça vous voulait votre identité. Je suppose qu’on travaillait selon notre propre idéologie”.

Dave Gahan était convaincu qu’une fois sorti, le nouvel album montrerait une progression dans l’utilisation des synthétiseurs par le groupe : “Une partie est assez atmosphérique, et en ce moment, aucun morceau ne se ressemble”.

Chose curieuse, Sylvia Gahan était consultée durant le processus d’enregistrement. “Ma mère écoute toujours notre travail, a librement admis Dave à l’époque. On a enregistré un morceau lent, un peu comme See You. Je l’ai fait écouter à ma mère et elle a dit : Je l’aime bien, chéri, mais je ne pense pas que vous devriez le sortir en single. C’est un peu trop lent”.

Sylvia Gahan n’était pas la seule à materner le groupe. Selon Martin Gore, la mère d’Andy Fletcher, Joy, s’est aussi proposé à offrir une opinion sur le travail de son fils : “Qu’est-ce qu’elle a dit ? Elle l’a bien aimé [le morceau lent], mais elle a dit qu’il ressemblait à une marche mortuaire égyptienne !”

Il se pourrait que Joy ait été mise au courant d’une chanson destinée à apparaître sur A Broken Frame. Sur le plan des paroles, Shouldn’t Have Done That de Gore faisait la chronique de la vie d’un anonyme, de la petite enfance à l’âge adulte. Musicalement, il y a un peu de tout dans le morceau, qui s’ouvre avec une séquence de rêve qui ressemble à une boîte à musique à un moment et qui se termine par le son synchronisé de soldats qui marchent au pas. C’est indéniable que la chanson diffère considérablement sur le plan capacités et sentiments des chansons comme See You et The Meaning Of Love (qui referont toutes les deux surface sur A Broken Frame).

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Martin Gore a un peu ralenti les choses pour le prochain single de Depeche Mode. Enregistré durant les sessions de juillet 1982 pour A Broken Frame, et sorti le 16 août, Leave In Silence était moins mélodieux et plus maussade que ses prédécesseurs. Avec une autre face B instrumentale – Excerpt From: My Secret Garden, qui apparaîtra sous forme vocale sur A Broken Frame – il offrait aux fans un aperçu de ce quoi il fallait s’attendre sur le nouvel album. De façon plus importante, Leave In Silence finira par être considéré comme un important tournant de l’histoire de Depeche Mode ; le croisement qui mènera le groupe vers des paysages sonores plus sombres mais réjouissants qui finiront par devenir la marque de fabrique du groupe.

Dans le Melody Maker, Karen Swayne sentait que des changements se préparaient. “Leave In Silence, l’actuel single, marque effectivement un changement de style pour Dep Mode. Il montre la manière dont leur son mûrit. Le côté plutôt criard et crispé de leurs premiers 45 tours disparaît petit à petit et il y a plus d’émotion et de sentiment évidents. C’est un moment important pour le groupe – ils viennent juste de finir leur deuxième album, A Broken Frame, et ils sont déterminés à prouver qu’ils peuvent faire aussi bien sans Vince Clarke, voire mieux”.

Dave Gahan a parlé avec confiance de la nouvelle approche de Depeche Mode, bien conscient des risques engagés en sortant une chanson moins commerciale. “Le nouveau single est beaucoup différent des autres qu’on a faits, et le nouvel album l’est tout autant, vraiment, déclarait-il. On a fait d’autres choses qu’on aurait pu sortir qui seraient entrées d’après nous dans les charts et qui auraient probablement eu du succès, mais ça ne semblait pas être la chose à faire. On ne peut continuer de sortir des trucs tous les mois et avoir ça parce qu’il n’était pas aussi immédiat. On doit l’entendre au moins cinq fois avant de vraiment pouvoir commencer à l’écouter”.

Aux yeux d’une major, ce geste aurait pu constituer un suicide commercial. Mais pas pour Mute qui était clairement engagé à soutenir son groupe le plus établi jusqu’au bout. La liberté de ce fait était compris par Gahan : “Je pense qu’on a un bien meilleur contrat que la plupart des groupes ; on a bien plus de contrôle sur les choses. On se manage nous-mêmes, aussi. On doit prévoir les frais plus minutieusement tout le temps, mais on peut sortir tout ce qu’on veut. On n’a pas de contrat strict avec Daniel, mais c’est bien d’être capable d’avoir affaire directement avec un seul homme tout le temps”.

“Je pense que les Modes étaient raisonnablement conscients du point de vue financier depuis le début”, a dit Daniel Miller au magazine Master Bag en septembre 1982. “J’ai toujours essayé de leur expliquer en détails la manière dont nos finances marchaient, le coût du pressage, ou pourquoi on ne peut leur payer leurs royalties toutes les semaines parce qu’on ne les touchait qu’une fois par mois. Ils semblent apprécier ça”.

Avec son numéro de référence de BONG1, Leave In Silence marquait également l’écart de Depeche Mode du préfixe référent standard des singles évident de Mute Records, MUTE.

Alan Wilder : “Le seul Bong dont j’ai connaissance est un terme utilisé pour un truc pour fumer du hash, ce qui n’est pas quelque chose qu’on voudrait vraiment associer à DM”.

Chroniqueur invité pour le numéro du 21 août du Melody Maker, Paul Weller des Jam est resté indifférent au subtil changement stylistique du groupe. “J’ai entendu plus de mélodie sortant du trou du cul de Kenny Wheeler [roadie des Jam]”.

À l’opposé de l’échelle d’appréciation, Daniela Soave du Record Mirror était pleine d’éloges : “Un tour de gloire ! Cela est bourré d’atmosphère, créant une bande originale dramatique d’un film qui est créé dans l’imagination”.

En parlant de film, un autre clip quelconque, encore une fois réalisé par Julian Temple, a été fait pour accompagner Leave In Silence. L’étrange vision de quatre membres du groupe qui cassaient en rythme un nombre apparemment interminable d’objets ménagers charriés devant eux sur un tapis roulant était d’un charme limité – ce n’était pas artistique. Dans les années à venir, Depeche Mode ne remerciera pas Temple pour une scène dingue dans laquelle ils sont habillés en blanc, dans une pièce blanche, chacun avec le visage peint d’une couleur différente, à sauter sur les ballons kangourou !

Pourtant, Dave Gahan était clairement excité par de tels concepts à l’époque : “Dans notre nouveau [clip], on est tous peints en différentes couleurs – je suis bleu, Martin est rouge, Andy jaune et Al vert. On n’est as vraiment connus pour être un groupe de clips, ce qui est peut-être dû au premier qu’on ait fait [Just Can’t Get Enough] – ce n’était pas aussi mauvais que ça, juste vite fait. J’ai aimé faire celui-là, cependant. C’était bien d’être peints, parce que c’est comme être caché derrière un masque et on peut faire tout ce qu’on veut”.

Alan Wilder : “On peut considérer tous les clips de Julian Temple – See YouThe Meaning Of Love et Leave In Silence – comme un gros désastre collectif. À l’époque, on était très naïfs. Aussi, les clips étaient un genre très nouveau et expérimental, alors on n’était pas les seuls à souffrir aux mains d’étudiants boutonneux qui sortaient de l’école de cinéma”.

Malgré l’entrée houleuse du groupe dans l’âge du clip, les apparitions télévisées régulières étaient toujours considérées comment jouant un rôle important dans la détermination de la trajectoire d’un single dans les charts. Depeche Mode devait encore attendre un plateau confortable où ils pouvaient se permettre d’être plus sélectifs dans leurs apparitions à l’écran – d’où leur accord à interpréter Leave In Silence en plein air dans le parc à thème de Alton Towers, à la grande consternation de Wilder. “C’était peut-être l’émission de télé la plus embarrassante au monde”, a-t-il dit en grimaçant.

Mais plus de déconfort du petit écran était à venir, grâce à une apparition chez Jim’ll Fix It. Wilder a une fois de plus fourni les détails les plus horribles : “Pour ceux d’entre vous qui ne sont pas familiers de l’institution britannique qu’est Jim’ll Fix It, c’est une émission présentée par un ancien animateur radio nommé Jimmy Saville, et elle consiste en des gosses qui écrivent leurs rêves ultimes – dans le cas qui nous intéresse : Cher Jim, arrangez moi une rencontre avec mon groupe pop préféré, Depeche Mode. Je les ai toujours aimés, surtout Dave Ga-han – il est beau« .

“Alors, le rêve de cette fille s’est réalisé sous la forme d’interpréter une chanson avec nous. Pour une raison qui m’échappe, j’ai été nommé par les autres pour lui donner son prix : un petit clavier un peu pourri et le très important badge Jim’ll Fix It. Après la chanson, Jim m’a appelé, en disant avec son style inimitable : Alors, alors, Mr Producteur, sir, avez-vous ou n’avez-vous pas quelque chose pour cette jeune fille qui a si bien joué ce soir ? Alors, je lui ai donné le badge et elle semblait un peu dég d’avoir eu un bisou de moi, pas de Dave”.

Dave Gahan : “Quand on a commencé, ce n’était pas qu’on était malavisés. On faisait en gros tout ce qui tombait sous notre nez et on était très heureux de le faire. On n’y croyait pas que ça se passe aussi vite, et tous ces magazines étaient intéressés, et toutes ces émissions – ces Swap Shops et Smash Hits. Mais on faisait cette musique qui ne s’intégrait pas ; elle n’était pas très normale – le premier album, oui, mais après ça on avait une impression bizarre de s’en sortir en faisant cette musique bizarre dans des émissions comme Swap Shop, quand on a joué Monument extrait de A Broken Frame”.

Sans se soucier des longueurs de Depeche Mode dans la promotion du single, la réponse du public britannique qui achète les disques a été tempérée, et Leave In Silence a stagné avec déception à la 18ème place le 28 août. Pourtant, tout n’était pas perdu puisque grâce à Depeche Mode et Yazoo, Mute Records avait empoché 2.7 pour cent de la part du marché des singles britanniques durant le premier semestre 1982 – pas mal si on considère que la société n’employait que trois personnes à temps plein avec sept groupes à sa charge ! Le fait que les grosses huiles de CBS n’aient réuni que 5.3 pour cent durant la même période en a fait une réussite pas que peu importante d’autant plus remarquable.

Ce n’était pas étonnant que Daniel Miller caressait l’idée d’employer un comptable à plein temps et de redéménager dans de nouveaux locaux avant la fin de l’année, malgré avoir affirmer à l’origine qu’il n’avait aucunement l’intention de devenir une maison de disques à succès. “On a eu une bonne année, a-t-il conclu. Peut-être que l’année prochaine ne sera pas aussi bonne, mais je veux toujours être dans le business. Ça serait facile d’avoir un bureau tapageur et beaucoup d’employés, mais je veux la garder sous contrôle. Si tout le monde partait et qu’on n’aurait plus de tubes, j’aurai toujours envie de continuer à sortir la musique que j’aime, même si je sais que je ne ferais pas d’argent”.

Même si Depeche Mode avait clairement joué un rôle considérable pour garder Miller dans le business, ils en attendaient peut-être trop de leurs fans adolescents avec Leave In Silence. Bien qu’il avait un son plus lisse que tout ce qu’ils avaient sorti auparavant, il lui manquait le genre de refrain mémorable qui avait ponctué les sorties passées de Depeche Mode. Regrettablement, l’image insouciante transmise par le groupe était également en désaccord avec les paroles introspectives. Pris au pied de la lettre, elles parcouraient un sentier battu lyrique – celui des relations condamnées à l’échec.

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Quand il est sorti le 27 septembre 1982, A Broken Frame a fait face à un mur de critiques. Dans le Record Mirror, Jim Reid a eu la réaction typique du dissident du groupe : “À en croire A Broken Frame, les membres de Depeche Mode affrontent une lutte difficile s’ils doivent maintenir le charme instantané de leurs œuvres précédentes. Simplement, les Depeche deviennent prévisibles, sûrs et une bagatelle. Les Depeche tentent d’ouvrir leur musique, mais trop souvent, leur plaisant patchwork de synthés ne fait rien d’autre qu’indiquer une humeur, au lieu de la réaliser. Ils devraient peut-être arrêter d’être immanquablement gentils. Les Depeche ne sont rien d’autre que de plaisants banlieusards bien propres sur eux. Rien sur cet album ne touche les sentiments à l’état brut ; les Depeche vous font sourire, ils ne vous font jamais rire ou pleurer. Nous ne devrions peut-être pas en attendre de plus des garçons de Basildon, pourtant alors que Alf & Vince préparent un son d’une puissance tellement expressive, ce LP n’est qu’une plaisante distraction”.

Chris Burkam du Sounds était tout aussi caustique : “Le grand problème de Depeche Mode, c’est que l’utilisation de sons synthétisés, à l’exclusion de quasiment autre chose, au sein d’une pop song est assez limitée. La raison pour laquelle Yazoo – pour choisir une comparaison assez évidente – réussissent à avoir du succès avec leurs chansons, au lieu de rester au niveau superficiel de la bonne chanson, c’est la manière dont le rythme synthétisé jongle sur le style vocal vibrant d’Alison. La voix de David Gahan sert l’instrument – elle s’immisce à peine, obéit toujours et ne donne jamais d’ordres – au lieu de se positionner contre le lustre plat du Moog”.

De manière frustrante, pour Depeche Mode, le spectre de Vince Clarke semblait les railler. Ironiquement, Yazoo avait également choisi d’enregistrer son premier album à Blackwing, et a poussé le vice jusqu’à l’intituler Upstairs At Eric’s [“À l’étage chez Eric”] en reconnaissance de la participation du propriétaire, Eric Radcliffe, pendant que Daniel Miller se concentrait sur Depeche Mode.

Vince Clarke : “C’est la raison pour laquelle les choses étaient un peu négatives au début de la part de Mute – parce que Daniel n’était pas aussi engagé que ça. Je ne connaissais pas d’autres studios, alors j’ai tout simplement présumé que Blackwing était le seul studio dans lequel je pouvais enregistrer. Il était toujours occupé par d’autres projets de Mute”.

Avec Blackwing réservé pour le groupe de Mute Fad Gadget, Yazoo ont dû se débrouiller seuls, et ont eu recours à prendre le studio durant ses heures de fermeture afin de faire Upstairs At Eric’s. Cela a entraîné enregistrer très tôt le matin à prix réduit quand le studio aurait dû être vide. “On a enregistré à des heures ridicules”, a acquiescé Clarke. Cependant, enregistrer à ces heures indues a payé puisque Upstairs At Eric’s s’est hissé sans efforts à la deuxième place des charts albums britanniques, peu après sa sortie en août 1982.

Même s’il faut reconnaître qu’il ne s’est pas aussi bien vendu que son prédécesseur, A Broken Frame a en fait battu le plus haut placement de Speak & Spell dans les charts de deux marches quand il s’est installé à la huitième place – ce qui n’est pas un mauvais résultat si on considère que Martin Gore s’adaptait encore à son statut de compositeur. Quand on lui a demandé s’il trouvait cela facile de composer toutes les chansons d’un album gore a répondu : “La question était plutôt de les écrire dans le peu de temps qu’on avait. J’essayais de m’en occuper entre d’autres choses, et à la fin, la moitié d’entre elles ont été écrites en studio. Évidemment, j’aurais préféré ne pas le faire [de cette manière], mais je pense que le résultat est bien”.

Dave Gahan est rapidement venu à la rescousse de son collègue : “On voulait s’imprégner des chansons de Martin parce qu’il en avait écrites deux [Big Muff et Tora! Tora! Tora!] sur Speak & Spell et à en juger des réactions des fans qui écrivaient, il était clair que c’était les morceaux préférés de beaucoup de gens. Quand Vince était avec nous, on était heureux de le laisser écrire parce que je pense que c’est mauvais d’avoir beaucoup de compositeurs dans un groupe. Si un groupe a, disons, trois compositeurs qui veulent tous faire des singles et tout ça, ça peut dépasser les limites”.

“Les choses se passaient si rapidement au moment de Just Can’t Get Enough ; Vince écrivait des tubes et on était heureux – on ne l’a pas remis en question. Il n’y avait pas le temps de penser à plus l’exploiter, alors quand Vince est parti, ça nous a fait beaucoup de bien, parce que ça nous a donné un coup de pied au cul. On est partis faire See You et c’est devenu notre disque qui s’est le plus vendu”.

Une écoute rapide de morceaux levés comme A Photograph Of You et Andy Fletcher aurait voulu réévaluer son opinion initiale de A Broken Frame comme étant “beaucoup plus lourd, pas aussi poids plume et poppy”.

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Une chose qu’avait A Broken Frame en sa faveur était la pochette frappante conçue par Martyn Atkins, qu’Alan Wilder a plus tard affectueusement décrit comme “un motard du Nord”. Représentant une femme âgée attelée au travail sous un ciel qui s’assombrit, moissonnant à elle seule un champ de maïs armée uniquement d’une faucille, la pochette est certainement accrocheuse.

Malgré avoir été photographié dans le comté du Hertfordshire, on n’a fait aucune remarque sur tout symbolisme social soviétique apparent – pas dans le contexte de la musique de Depeche Mode, de toute façon. En janvier 1989, l’image frappante a fait la prestigieuse une du magazine Life dans le cadre d’un article sur les meilleures photographies des années 1980. Alan Wilder a été manifestement impressionné car un exemplaire encadré de la pochette de A Broken Frame orne un mur de son studio du Sussex.

On était loin de l’image arty qu’on préfère oublier d’un cygne dans un sac plastique qui servait de pochette de Speak & Spell ! Quand il a parlé à Sounds en 1982, Dave Gahan était déjà gêné par elle : “Le gars qui l’a faite, Brian Griffin, fait également les pochettes de Echo & The Bunnymen. Quand il l’expliquait, il disait : J’imagine un cygne qui flotte dans l’air. Et on faisait : Ouais, okay ! Puis il disait qu’il flottait sur cette mer de verre et ça paraissait vraiment génial. Ça s’est révélé être un cygne empaillé dans un sac plastique ! C’était censé être sympa et romantique, mais c’était tout simplement comique”.

Depeche Mode a évité de se faire photographier pour leurs pochettes de disques dès le début – à la différence de leurs contemporains. “On n’a pas de photos de nous sur nos pochettes de disques, Dave Gahan a expliqué. On n’aime pas les photos parce qu’elles vieillissent rapidement – comme la [première] pochette de Duran Duran, [sur laquelle] ils étaient tous déguisés”.

D’un point de vue musical, Martin Gore a été capable de mettre A Broken Frame à sa juste place : “Après que Vince ait quitté le groupe, on devait encore continuer sur la route qu’il avait tracée pour nous. Alors avec A Broken Frame, il y avait un vrai échantillon de chansons – beaucoup de trucs vraiment poppy que je sentais qu’on devait faire, parce que c’est ce qu’on faisait sur le dernier disque. Il y avait quelques autres morceaux qui étaient expérimentaux, mais je pense qu’on souffrait encore du syndrome Speak & Spell”.

Andy Fletcher était d’accord : “Je me souviens de Dave qui avait un gros rhume et qui a dû faire la majeure partie des voix [de A Broken Frame] assis. C’est un album bizarre, avec beaucoup de parties bizarres dessus – à mi-chemin entre le vieux Depeche et le nouveau, un album de transition. Il était constitué de chansons que Martin avait écrites dans sa jeunesse, avant Depeche, et certaines nouvelles. Ces chansons nouvelles avaient tendance à être plus sombres et les plus anciennes étaient plus innocentes et poppy. Je suppose que c’était un album pour se confronter au fait que Vince n’était pas là, mais il avait de bonnes chansons dessus”.

Dave n’était pas aussi indulgent envers ce qu’il percevait comme un enregistrement sérieusement imparfait : “On trouve tous que c’était notre plus faible album jusqu’ici, a-t-il dit en 1990. Il est très inégal – très mal produit. C’est quand on a été étiquetés comme condamnés. C’était très naïf. En gros, on apprenait encore à l’époque. C’était le premier album de Martin en tant que compositeur. C’était son baptême du feu, pour être honnête. À bien des égards, on n’était pas prêts à sortir un album aussi rapidement après le premier. On s’y est précipité. Ça nous embarrasse d’y penser aujourd’hui”.

Du moins d’un point de vue de 1982, Gore était satisfait que Depeche Mode ait dit ce qu’ils avaient à dire : “Après que Vince soit parti former Yazoo, on se préparait à sortir un nouvel album. Alan commençait à jouer avec nous, mais on voulait s’assurer qu’aucun changement de direction dans notre musique ne soit attribuable à la venue d’Alan. On avait besoin de montrer qu’on était capables d’altération musicale par nous-mêmes. Alors on a enregistré A Broken Frame avec ça à l’esprit, bien qu’Alan ait joué sur nos tournées quand on faisait des chansons de l’album. Aujourd’hui, on se sent libre pour l’intégrer à plein temps dans le groupe maintenant que le changement de motif a été établi !”

Daniel Miller : “Il y a eu deux étapes pour qu’il [Alan] joigne le groupe. D’abord, il l’a rejoint juste pour le live – une musicien de session, employé pour jouer live. Il n’a pas participé à l’enregistrement de A Broken Frame. Mais après ça [l’album], ils se sont bien entendus avec lui – tout le monde s’entendait très bien – et ils lui ont demandé de rejoindre le groupe à temps plein”.

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Le Depeche Mode Information Service a annoncé la nouvelle aux fans dans son bulletin d’octobre 1982 : “Alan Wilder est désormais membre permanent de Depeche Mode. Il a rejoint le groupe au début de l’année comme claviériste/chanteur quand Vince Clarke est parti former Yazoo. Alan a tourné en Grande Bretagne, en Europe et aux États-Unis avec Depeche Mode, et même s’il n’a pas joué sur les trois derniers tubes ni sur A Broken Frame, il rejoindra Dave, Martin et Andy en studio à partir de maintenant”.

Ayant été officiellement accueilli dans le camp Depeche Mode, la promotion de A Broken Frame a empêché Wilder de faire sentir sa présence en studio pendant un certain temps. Le A Broken Frame Tour durera, effectivement, d’octobre 1982 à mars 1983, de loin la plus longue période de performance entreprise par les quatre en date. Commençant la partie britannique de la tournée à Chippenham le 4 octobre, Depeche Mode a joué 22 dates en 26 jours, dont deux soirées consécutives (à la fois) à l’Odeon Theatre de Birmingham et à l’Hammersmith Odeon de Londres. Mute Records a envoyé une équipe de tournage pour capturer le second concert le 25 octobre à l’Hammersmith Odeon pour la postérité avec la perspective de sortir une vidéo dans le futur proche.

Le groupe s’est produit pour la première fois à Dublin, Cork et Galway, et est également retourné à Edinbourg et Glasgow, avant de finir au Coliseum de St Austell en Cornouailles le 29 octobre.

Tout en commentant sur les chansons écrites par Vince Clarke toujours présentes dans le set, Josephine Hocking de Smash Hits a néanmoins été impressionnée : “Depeche Mode a mûri. Ils interprètent leur pop frêle et enjouée avec une sophistication nouvelle qui dément leur ancien style de mauviette. Dave Gahan ressemble toujours à un lycéen, mais étant donné que c’est le seul membre du groupe qui ne soit pas attaché à un synthé, sa danse confiante est le principal point visuel sur scène. Le public un peu apprivoisé est continuellement poussé à danser et à s’amuser ! Et c’est le cas ! Les morceaux doux et séduisants du nouvel album [A] Broken Frame – des chansons comme My Secret Garden et A Photograph Of You – impressionnent et montrent le côté plus sérieux et mûr de Depeche Mode. Ce concert, dernière date d’une tournée à guichets fermés, illustre qu’il y a bien plus chez eux que de jolies chansons”.

Alan Wilder a refusé d’être influencé par une autre raillerie de Smash Hits de la danse “boiteuse” de Gahan. “Elle n’est pas boiteuse”, a rétorqué Alan, conscient de la valeur de leader de Dave. “Je l’aime bien. Je serais certainement incapable de le faire”.

Martin Gore : “Ça va pour Dave puisqu’il peut bouger, mais on est coincés derrière des claviers comme des robots”.

De façon intéressante, la photographie qui accompagnait la chronique de Smash Hits montrait le magnétophone TEAC 3340 de Depeche Mode toujours au milieu de la scène. Un clavier blanc bon marché non identifié – possiblement un orgue électronique Casio – perché au-dessus du synthé PPG Wave 2 de Martin Gore était également visible. Gribouillé en encre noire épaisse sur le panneau arrière se trouvait le mot “Fairlite” – plus vraisemblablement un coup de patte à Vince Clarke, qui avait récemment claqué la somme incroyable de 23 000 £ dans un Fairlight CMI (Computer Musicale Instrument) polyvalent en préparation de la propre tournée britannique de Yazoo.

Vince Clarke se souvenait bien de l’achat : “C’était très cher ! La société [basée à Londres] qui les vendait, Syco, était très snob, et j’étais jeune et impressionnable – et j’avais quelques billets. Ce n’était pas un magasin de musique, comme tel ; c’était un magasin d’exposition avec des canapés en cuir et du café. Je pense que je m’étais fait avoir, vraiment, mais on a beaucoup utilisé le Fairlight”.

Clarke avait l’intention de diriger tout le set live de Yazoo, dont les diapositifs, avec le Fairlight CMI : “J’ai ordonné à cet ordinateur ce qui est similaire au MC-4 mais au lieu de faire fonctionner quatre synthétiseurs comme le fait le MC-4 – comme un multi-séquenceur – il a déjà huit voix dedans. Tout l’ordinateur, c’est le synthé et le programmateur. Ce que je veux faire, c’est programmer tout le set dans l’ordinateur alors au lieu d’utiliser des bandes pour les morceaux rythmiques, toute la musique sortira de l’ordinateur. De plus, on s’est acheté des projecteurs de diapos qui sont également programmables via ordinateurs et qui peuvent être synchronisés par l’ordinateur principal, alors tout le spectacle sera électronique dans le vrai sens du terme”.

Ayant réussi à mettre son projet avant-gardiste en action, les Modes ne pouvaient s’empêcher d’être emballés par le spectacle “multimédia” de Clarke quand ils y ont assisté. “On pense tous que Yazoo sont vraiment bons, a dit Dave Gahan à Peter Martin de Smash Hits. On est allés les voir au Dominion [Theatre] de Londres et on a vraiment été impressionnés – surtout par les diapos”.

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Pour le moment, Depeche Mode tournait effectivement avec la même installation scénique qu’ils avaient utilisée plus tôt en 1982, et même s’ils ont brièvement discuté de l’idée d’utiliser leur Roland MC-4 sur scène, avec ou possiblement à la place de leurs bandes rythmiques, tous les projets ont été mis en sommeil par peur de la panne.

“On devait être nos propres roadies aux aéroports”, a révélé Dave Gahan, soulignant encore une fois l’indépendance du groupe. “Et on voit comment les trucs tombent de la glissière : Crash ! Je ne pense pas que le MC-4 aurait supporté ça. S’il était détraqué sur scène, c’était fini. Au moins avec une bande, on peut la rembobiner et recommencer”.

Comme on pouvait s’y attendre, après la sortie de A Broken Frame, le contenu des bandes rythmiques avait été considérablement altéré depuis les premières excursions live. Grâce à une introduction atmosphérique, le set s’ouvrait désormais avec Oberkorn (It’s A Small Town) avant de parcourir une setlist variée de 17 chansons qui incluait tout le nouvel album, parsemé de plusieurs anciennes favorites comme New LifeBoys Say Go!Tora! Tora! Tora!Just Can’t Get EnoughShout! et Photographic. Ce même set a été ressuscité le 25 novembre, quand Depeche Mode est retournée à Stockholm pour commencer les 14 dates de la tournée européenne qui se sont terminé au Paradiso d’Amsterdam le 14 décembre.

Remarquables pour leur absence étaient les dates de concert en France. “On n’est pas très bien reçus en France, observait Gahan. Il ne semble pas y avoir de raison, mais on ne s’est pas senti à l’aise lors de notre dernière tournée”.

Est-ce que cela pouvait être que les Français désapprouvaient qu’un groupe anglais se nomme d’après un magazine de mode français populaire ?

Dave Gahan : “Je suis sûr que ça a à voir avec notre nom. Après tout, je n’aimerais pas trop faire partie d’un groupe nommé Woman’s Own ici [au Royaume Uni] !”

Alan Wilder : “Ils [le magazine] n’étaient pas très contents au début, mais évidemment, au fur et à mesure que le groupe a eu plus de succès, ils ont rapidement changé de ton. Je ne pense pas que c’était une question de copyright”.

À part le beau parti Alan Wilder, les petites amies respectives des membres du groupe les ont rejoints sur la route. “Pour nous, c’était vraiment un luxe, a dit Andy Fletcher. On ne trouve pas qu’elles nous gênent, même s’il y a pas mal de groupes qui trouvent que les filles sont un fardeau inutile. Avec nous, c’est comme emmener notre meilleur ami, même si quand on a pris la première fois les filles [en tournée], ça leur a pris un moment pour faire face à la réaction des fans.

“C’était vraiment marrant, parce que nos copines tiennent aussi notre Information Service et ainsi on s’imaginerait qu’elles savaient à quoi s’attendre. Mais la réalité de centaines de filles qui essayent de nous prendre d’assaut et de nous embrasser était un peu trop ! Il semble que les filles sont attirées vers Alan – ça ne nous dérange pas qu’il endosse cette responsabilité”.

Tourner est une expérience ennuyeuse à mourir avec trop de temps à tuer, que ce soit dans les chambres d’hôtel ou en voyage entre les concerts. Ayant été un avide élève durant sa scolarité, le passe temps préféré de Martin Gore sur la route au début était la lecture. “Ça m’occupe beaucoup de temps en voyage, confessait-il en 1982. Aucun d’entre nous n’est dingue de cinéma, alors on va rarement au ciné ou des trucs comme ça. Généralement, on mate les films dans le bus en vidéo. Alan descend parfois vite fait au pub boire un verre, mais c’est la limite de notre foire !”

Toujours en bons termes avec Depeche Mode à l’époque, Robert Marlow peut se porter garant des habitudes fanatiques de lecture de Gore. “Une partie du charme de Depeche Mode, c’est qu’ils sont un gang – c’est comme de vieux amis d’école. Je me souviens de passer chez Martin en été quand ils partaient en tournée et il avait toute cette flightcase consacrée à tous ses vieux livres d’école. Je pensais qu’il avait tous ses habits de scène et tout dedans, mais il allait les prendre pour lire en tournée ! Mais encore, Martin a toujours été complètement dingue !”

Andy Fletcher : “Je n’oublierai jamais ces premières tournées. On était entassés dans un van avec notre matos et roulant sur des autoroutes pendant ce qui semblait être des années. Maintenant, on a un bus de luxe et on peut le faire avec un certain style. Il y a des magnétoscopes et une chaîne hi-fi, et rien ne nous apporte plus de confort et nous mette de meilleure humeur quand on arrive dans une ville étrangère et qu’on doit directement faire les balances avant de pouvoir se reposer”.

* * *

De retour sur le territoire britannique, Depeche Mode était revenu aux studios Blackwing, à mettre en boîte un nouveau single, Get The Balance Right!, avec l’équipe habituelle constituée de Daniel Miller, Eric Radcliffe et John Fryer. Cette fois-ci, Alan Wilder était inclus dans la session d’enregistrement de décembre 1982 – avec des résultats considérables.

“De façon intéressante, c’était la première fois qu’on s’était concentrés à produire un maxi dance, se souvient-il. Même si des remixes avaient été faits pour des sorties précédentes, celui-là était très adapté pour les clubs. À cette époque, les morceaux des Modes étaient toujours enregistrés avec la version LP à l’esprit. De là, soit on éditait pour un 45 tours ou on développait pour un maxi. Faire un maxi impliquait mettre des sections mixées différemment [d’une chanson] sur une bandes deux pistes [stéréo] jusqu’à ce qu’on ait assez de passages pour monter la nouvelle version. Le processus de montage sur bande était bien plus limitant et prenait bien plus de temps que les méthodes numériques actuelles. Le seul fait que c’était du travail bien plus difficile pour créer une nouvelle version totalement différente d’une chanson a probablement contribué au style de ces premiers mixes et explique beaucoup leur charme. Ils étaient habituellement torchés assez rapidement quand le temps d’une session de mixage tirait à sa fin”.

Andy Fletcher : “On pourrait être un groupe conventionnel si on le voulait. Mart est un excellent guitariste, Alan sait jouer de la batterie et je sais jouer de la basse. On sait même que David chante ! Mais, vraiment, on n’est pas intéressés par les instruments, juste par les sons qu’ils produisent. On pense encore que les synthétiseurs produisent des sons bien plus intéressants que les instruments traditionnels, alors on va continuer à les utiliser. Par exemple, Mart joue de la guitare sur Get The Balance Right!, mais pour rendre ce son plus intéressant, on l’a mis dans un synthé et on l’a déphasé”.

Malgré son titre simple, les paroles de Gore devenaient encore plus introspectives et ouvertes à l’interprétation. À l’époque, il semblait avoir les pieds fermement ancrés dans le sol : “On n’est pas le genre [de personnes] qui aiment faire la fête une nuit sur deux ou aller dans des clubs. La plupart du temps, quand on ne travaille pas, on a tendance à rester chez nos parents dans notre ville natale, qui est assez loin de Londres. On sent que c’est essentiel d’avoir cette base ferme, parce que sinon on a tendance à se retrouver à mener une existence plutôt insulaire, à se mêler uniquement aux gens du business musical, et ce n’est pas vraiment bon pour son style de vie. On a besoin de stimuli extérieurs – même si d’autres pensent que c’est sans importance. On va seulement dans la capitale quand on a besoin de fringues ou qu’on doit aller à des réunions pour le boulot”.

Andy Fletcher : “Les gens s’attendent à ce qu’on vive dans un appartement grand standing, mais vivre à la maison convient à mes besoins. Je ne peux pas vraiment me permettre d’acheter quelque part, de toute façon. Je pensais avant : Un tube et on peut s’acheter une Rolls-Royce, mais je pense qu’il faut sortir 10 albums au moins avant d’être à l’aise de façon à ne plus avoir à travailler”.

Autre part, Dave Gahan a entrepris de déchiffrer Get The Balance Right! Pour Smash Hits : “Ça parle de dire aux gens de suivre leur propre chemin. Elle donne aussi un coup de patte à ceux qui aiment être différents. On doit juste atteindre le bon équilibre entre la normalité et la démence”.

Malgré avoir plus de deux ans de carrière professionnelle derrière eux, l’innocence des Modes, résultat de leur autarcie ininterrompue, ne montrait aucun singe de diminution. Il était apparent dans le commentaire d’Alan Wilder concernant un autre clip vidéo médiocre – cette fois réalisé par Kevin Hewitt – pour accompagner Get The Balance Right! : “Le clip, de manière déroutante, me montre en train de chanter en play-back sur la voix de Dave durant le premier couplet. C’était parce que le réalisateur ne savait pas en fait qui était le chanteur du groupe, et, on ne sait pourquoi, a supposé que c’était moi. Signe de notre naïveté, on était trop gênés pour faire remarquer cette erreur. Par conséquent, la version finale du clip reste ainsi aujourd’hui”.

Les penchants classiques de la face B instrumentale, The Great Outdoors – coécrite par Gore et Wilder – ont mené des fanatiques à spéculer que Wilder avait forcé la décision, menaçant de quitter le groupe s’il n’était pas autorisé à contribuer à l’écriture. Naturellement, Wilder a violemment contesté une telle conjecture. « The Great Outdoors a été le seul morceau pour lequel Martin et moi, on s’est assis à une table pour faire à la hâte en studio. Tout ça a été fait très rapidement ».

Quand Get The Balance Right! est sorti le 31 janvier 1983, John Gill de Time Out a posé la question : “Je me demande souvent pourquoi Dieu se soucie de Depeche Mode”. La chronique de Johnny Waller dans Sounds a noté avec finesse que “Depeche semble être tombé en disgrâce pour les connaisseurs critiques, mais c’est la sorte de single qu’ils font mieux que quiconque”.

Les fans loyaux étaient d’accord avec lui, étant donné qu’ils ont propulsé Get The Balance Right! à la 3ème place le 12 février. Si le groupe retournera dans le Top 10 ou pas restait à être vu, mais après la performance décevante de Leave In Silence, cette position dans les charts était encourageante. Comme Andy Fletcher le dira plus tard : “Je pense qu’on cherchait une direction”.

Ses paroles ont été confirmées par le fait que Get The Balance Right! n’apparaîtra pas sur leur prochain album. Cependant, comme il a été rapporté dans l’édition de mars 1983 du bulletin du Depeche Mode Official Information Service, un “extra maxi 45 tours édition limitée numéroté individuellement”   de Get The Balance Right! a contribué à prolonger l’intérêt de la chanson. Emballé élégamment dans une pochette en “faux cuir” bleu portant des caractères dorés en relief, la face A était le même Get The Balance Right (Combination Mix) qui apparaissait sur le maxi 45 tours standard alors que la face B était composée de quatre morceaux – My Secret GardenSee YouSatellite et Tora! Tora! Tora! – enregistrés sur la scène de l’Hammersmith Odeon le 25 octobre 1982.

D’autres informations considérées valoir de la peine d’être publiées à l’époque incluaient Dave Gahan qui s’est fait retirer un tatouage sur l’un de ses avant-bras par chirurgie laser dans une clinique londonienne. Ayant été fier de posséder un tatouage sur chaque avant-bras depuis ses 14 ans, Dave était apparemment “devenu très gêné par eux”. Cela expliquait probablement pourquoi il a été forcé de remplir par la suite plusieurs engagements scéniques le bras en écharpe, comme l’a rappelé plus tôt Andy Fletcher.

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Martin Gore a dévoilé le plan directeur de Depeche Mode pour 1983 à Smash Hits : “On veut percer dans le marché orienté vers les albums, mais c’est encore important à nos yeux d’avoir des tubes. Des groupes comme Echo & The Bunnymen et Simple Minds marchent bien dans les deux [albums et singles] charts. On veut juste produire un album vraiment bon qui, on l’espère, nous établira en tant que groupe majeur. Une autre année comme les deux dernières devrait sceller notre succès et nous permettre de rester dans les parages pendant un moment”.

Un concert exceptionnel à la Messehalle de Francfort le 7 février a été fixé afin de coïncider avec la Musikmesse de cette année-là, première foire commerciale musicale d’Europe, avec la seule intention de jeter un œil à la dernière technologie musicale en date exposée. Le 24 mars a revu le groupe de retour au Ritz de New York avant qu’il ne se dirige vers de plus grandes salles à Toronto, Chicago, Vancouver, San Francisco et Los Angeles.

Pour un groupe à synthétiseur britannique indépendant comme Depeche Mode, percer dans le marché américain allait être une lutte difficile.

Andy Fletcher : “C’est vraiment là le grand inconvénient d’être sur un petit label ; on n’a pas la même publicité ou promotion. On a récemment joué au Ritz à New York – 300 personnes ont été refusées. On a bien été reçus partout où on a joué, mais rien de tout ça n’est revenu en Grande Bretagne”.

Depeche Mode s’est alors aventuré pour la première fois à l’Est, arrivant à Tokyo le 2 avril pour faire trois concerts en deux jours, suivis par des concerts à Hong Kong, concluant avec deux concerts consécutifs au Napalai Hall de Bangkok les 9 et 10.

Dans un tour book paru plus tard, Depeche Mode décrivait son séjour en Extrême Orient : “On a passé sept jours à Tokyo à faire beaucoup d’interviews, des apparitions à la télé et trois concerts, tous complets à l’avance. C’était notre première visite et on été surpris par combien on était connus. Puis il y a eu Hong Kong ; on sortait tranquillement de l’aéroport en poussant nos chariots quand tout à coup on a été entourés par des centaines de personnes qui étaient venus à l’aéroport pour nous rencontrer. C’était très effrayant, mais également très flatteur. Ils ont dû appeler la police pour évacuer l’aéroport et on a fini par arriver sains et saufs à l’hôtel.

“Après deux autres concerts à guichets fermés, on est partis à Bangkok où on a fait deux concerts et passé plusieurs jours à se promener autour des Temples et à absorber l’atmosphère générale. Puis on a roulé sur une centaine de kilomètres vers le Sud pour s’allonger sur la plage pendant cinq jours dans un endroit nommé Pattya. C’était le paradis – de pures plages de sable blanc et des eaux bleues claires, 32° jour et nuit… assez parlé ! Puis on est rentrés à la maison et on s’est enfermés directement en studio pendant deux mois pour enregistrer notre nouvel album…”

Si le voyage ouvre l’esprit, la visite en Extrême Orient allait s’avérer être une révélation pour Martin Gore, qui réfléchissait à des idées pour le troisième album de Depeche Mode – prévu pour août. “Les nouvelles chansons sont moins personnelles, alors les gens vont pouvoir plus facilement les comprendre, a-t-il dit à Smash Hits. Elles parleront de problèmes mondiaux et des choses comme ça”.

Traduction – 14 janvier 2007

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