De l’Ultrapop au Stadium Rock

L’histoire de Depeche Mode est un conte invraisemblable qui raconte comment quatre petits gars de l’Essex, alors que tout était contre eux, sont parvenus à la célébrité, à la fortune et à cet insaisissable nirvana musical de longévité et de respectabilité tout en restant loyaux à leur intégrité et leurs racines indées. Ce conte implique le charismatique leader Dave Gahan, le compositeur en apparence calme pourtant véritablement doué Martin Gore, et le non-musicien de son propre aveu, Andy Fletcher, dit “Fletch”. Le quatrième – qui ne fait plus partie du groupe – c’est Vince Clarke, Svengali du synthé et, quand il s’agit d’écrire des hits, homme aux doigts de fée dont on doit considérer que la carrière parallèle appartient à la même histoire. Son remplaçant – Alan Wilder, londonien de naissance – a eu un rôle tout aussi intégral dans la formation du son qui a permis à Depeche Mode de percer dans le monde.

Depeche Mode a commencé à prendre d’assaut les charts singles britanniques au début des années 1980 avec des portions contagieuses de pop synthétique fraîche et facile comme Just Can’t Get Enough et See You. Légères, joyeuses et enlevées, elles offraient un rafraîchissant contraste à la paranoïa sinistre que servait si bien le tout aussi amoureux des synthétiseurs Gary Numan. En décrochant deux singles numéro un et deux albums numéro un sur une période de trois mois en 1979, Numan était devenu la star montante du synthé la plus rapide du Royaume Uni, ouvrant les vannes à la vague de groupes basés sur le synthé du début des années 1980 qui a suivi. Parmi ses espoirs se trouvait Depeche Mode, dont le principal compositeur de l’époque, Vince Clarke, avait baptisé ses compositions catchy “U.P.” ou “Ultrapop” tandis que son sbire clavier Andy Fletcher avait une fois crié haut et fort :  “On va devenir les Beatles de l’indé !”

Avec le recul, l’ironie des paroles prophétiques de Fletcher ne seraient pas tombées dans l’oreille d’un sourd d’aujourd’hui : de banlieusards de Basildon à superstars qui voyagent de stade en stade à travers le monde, de poppeux synthétiques pour adolescents à musiciens populaires “sérieux” qui approchent la quarantaine, de personnes aux traits frais à drogués et vice-versa, les membres de Depeche Mode ont tout fait, et y ont survécu – au sens littéral dans le cas du chanteur Dave Gahan.

Après avoir vendu un nombre renversant de 40 millions d’albums et joué devant six millions de personnes depuis plus de 20 ans, qui aurait deviné qu’ils sortiraient encore des albums remplis de paysages sonores sombres mais en quelque sorte réjouissants qui sont devenus aujourd’hui leur marque de fabrique ? Cela n’a pas toujours été ainsi – et à plusieurs reprises.

Car les Modes ne sont pas étrangers aux courants onduleux de la pop. Ils étaient considérés comme perdus dès 1981 quand, mécontent du cirque promotionnel et des tournées, Clarke a subitement quitté le groupe immédiatement après la sortie du premier LP poids plume du groupe, Speak & Spell. Pendant qu’il ne perdait pas son temps en parvenant au succès avec Alison Moyet dans Yazoo et à la longévité avec Erasure, Gahan, et les claviers restants, Fletcher et Martin Gore, ont refusé de s’avouer vaincus. Ce dernier a promptement repris les devoirs de composition alors que le virtuose du clavier formé au classique, Alan Wilder, a pris la place de Clarke sur scène et s’est rapidement révélé indispensable en studio.

Déconcertant les fans comme les critiques, les Modes se sont admirablement réinventés durant les années suivantes, obtenant enfin le statut de domination lors de leur 101ème et dernier concert de leur tournée mondiale Music For The Masses devant un public fort de 70 000 personnes au Rose Bowl de Pasadena en Californie le 18 juin 1988. On a souvent déclaré que, après les Beatles, Depeche Mode était le groupe pop/rock le plus populaire en Union soviétique ! Leur charme ne connaissait clairement aucunes limites politiques.

Ce qui monte doit descendre. Après le “difficile” album de 1993 Songs Of Faith And Devotion, le périple de 158 concerts devant plus de deux millions de fans a laissé énormément de traces, en particulier le départ dramatique de Wilder en 1995, attribué au “mécontentement des relations internes et des pratiques de travail du groupe”. Les mauvaises langues ont encore une fois prédit la séparation de Depeche Mode, particulièrement à cause de la toxicomanie de Gahan. Elles avaient presque raison.

Gahan, Gore et Fletcher n’ont réussi qu’à se réunir en trio sous l’œil vigilant de la production du dissident dance de Bomb The Bass, Tim Simenon – Depeche Mode ayant par inadvertance influencé une nouvelle génération de musique électronique mondiale sous toutes ses formes (techno, house, trance, trip-hop et autres). Ultra, qui a côtoyé les sommets des charts en 1997, s’est échangé à plus de quatre millions d’exemplaires dans le monde et a engendré Barrel Of A Gun – le plus grand hit du groupe au Royaume Uni depuis plusieurs années. Pénible geste à suivre, mais Depeche Mode n’a montré aucun signe de diminution, a tenté de tourner – seulement 65 dates cette fois-ci – pour promouvoir sa compilation bien méritée The Singles 86>96, tout en restant attentif aux récents excès et les fois où il s’en est fallu de peu que tout se finisse.

Arrive 2001, les Modes revitalisés étaient de retour en studio, et tournaient à plein régime. Pour tenir la barre de ce qui est devenu l’album Exciter, ils ont choisi le producteur Mark Bell, co-fondateur de LFO, signature de Warp Records considérée comme l’un des groupes techno les plus influents du début des années 1990. Au moment où j’écris cela, trois millions d’exemplaires s’étaient vendus après les 88 dates des tournées nord américaine et européenne de Depeche Mode.

Exciter lui-même est un testament de la collaboration qui se cache derrière l’enviable endurance de Depeche Mode – dans ce cas les talents de production de Bell et le talent de composition de Gore, talent reconnu à juste titre avec la remise en mai 1999 de la récompense de l’International Achievement par la Bristish Academy of Composers & Songwriters. C’est le fondateur de Mute Records, Daniel Miller, l’homme qui a scellé un contrat avec Depeche Mode d’une simple poignée de main – pas de trace écrite, pas de contrat formel – en 1980, qui le lui a remis.

Pour évoquer un cliché : quel est le secret du succès de Depeche Mode ? C’est peut-être le pionnier de l’électropop britannique, Thomas Dolby, qui est en mesure d’y répondre : “Quand une chanson de Depeche Mode passe à la radio, je sais tout de suite que c’est eux – que ce soit une toute nouvelle ou une obscure version album que je n’ai jamais entendue. Même dans le monde surpeuplé de la musique électronique, où nous avons tous plus ou moins les mêmes outils à notre disposition, les Modes se distinguent immanquablement. Ils ont un son qui est complètement unique, et il est difficile d’y mettre le doigt dessus…”

Jonathan Miller

Whitley Bay, septembre 2002

Traduction – 5 avril 2005

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