Virées solos

“Quand on a fini le Exciter Tour, on a beaucoup parlé de faire quelques festivals l’été suivant. Martin [Gore] était vraiment contre ça, et je voulais vraiment le faire – pour beaucoup de raisons. J’ai juste pris une décision à ce moment là que j’allais me mettre au travail et faire Paper Monsters”.
– Dave Gahan, 2003

À la fin de l’année 2002, le “projet” Exciter et ses produits dérivés associés avaient fini leurs vies avec succès. En 2003, chaque membre individuel a lancé son propre site web officiel : MartinGore.com, DaveGahan.com et ToastHawaii.com (en référence à la passion culinaire de Andy Fletcher à Berlin).

Mais avant d’étendre leurs activités en ligne individuellement, le 10 mai 2002, le site web collectif de Depeche Mode a mentionné que Dave Gahan et Martin Gore produisaient tous les deux des albums solos ; en effet, les nouvelles de la tentative d’alors d’enregistrement du premier avaient commencé à filtrer dans diverses sources externes avant même que Depeche Mode se soient aventurés en tournée pour la promotion de Exciter. Les informations étaient maigres, autrement que Gahan – étant donné les influences jazz de l’époque – projetait apparemment d’être uniquement accompagné d’un violoncelle sur une chanson. De plus, Nordkurier, le quotidien le plus important de la partie Est du Land allemand de Mecklenburg-Vorpommen et Uckermark-Country, a (littéralement) mal interprété le chanteur comme disant qu’il avait demandé à l’ancien Mode Alan Wilder de produire son premier album solo. Hélas, cette intéressante réunion musicale ne devait pas arriver, avec Wilder lui-même évidemment inconscient de cela quand il a parlé au magazine de musique alternative belge, Sideline : “Je ne suis pas au courant en fait que Dave recherchait mes soi-disant talents de production”.

Le chanteur a rapidement mis les choses au clair : “J’ai mentionné une fois que j’aimerais bien qu’Alan joue du piano sur l’une de mes chansons, mais je n’avais pas ce luxe d’être capable de dire, Je fais quelques enregistrements ça et là – on fera un bout à New York, un bout à Londres”.

Autre part, le toujours très bavard Gahan a déclaré, “J’aimerais faire un duo avec PJ Harvey sur l’album. Je sais que Nick Cave a déjà travaillé avec elle, mais elle a une voix tellement distincte. J’aimerais aussi travailler avec Björk. C’est un vrai talent”.

Des projets d’enregistrement plus concrets seront révélés le 9 mai 2002 quand Gahan a dit à MTV.com qu’il entrerait en studio en juillet pour commencer à travailler avec le producteur/percussionniste Ken Thomas (célèbre pour son travail avec Sigur Rós) et le multi-intrusmentaliste Knox Chandler – qui, en plus de ses contributions notables sur Exciter, avait également travaillé avec les Psychedelic Furs, Siouxsie & The Banshees, et REM, entre autres – sur 15 chansons dont il avait fait la démo. Parlant toujours comme un homme sous thérapie, le chanteur réformé s’est extasié sur ses capacités lyriques apparemment récemment trouvées : “Elles parlent de vouloir trouver un lieu de paix et d’appartenance, mais en même temps le vivre et le voir au travers d’autres personnes. J’ai toujours caressé l’idée d’écrire des chansons, mais quand tu passes beaucoup de temps dans des bars, tu as beaucoup de grandes idées, mais tu ne fais pas grand chose avec”.

Mettant de côté le style de vie abusif de substances illicites évidemment douloureux et pratiquement fatal qu’il avait abandonné, cela soulevait sûrement la question : pourquoi le public qui achète les disques n’avait pas entendu de Gahan, le compositeur, plus tôt ?

Martin Gore a rompu le silence à propos de la réactivation de sa carrière solo dormante le 2 mars 2002 : “J’ai pensé, Plutôt que de rester assis à ne rien faire, je pourrais faire un disque de reprises, alors je fait juste un disque de reprises seul cette année. Je le trouve difficile à visualiser en ce moment, parce que quand on enregistre des reprises qu’on aime vraiment, ça semble presque sacrilège de s’éloigner trop loin des originales. Mais en même temps, je ne veux pas récréer les originales. Alors ce sera un bon équilibre entre faire quelque chose qui n’était pas électronique du tout en une nouvelle version électronique intéressante sans détruire ce qu’on y trouvait attirant en premier lieu”.

Bien sûr, Gore avait déjà créé quelque chose de similaire (en superficie) en 1989 avec The Counterfeit e.p. Le magazine Rolling Stone a plus tard suggéré qu’un élément de “rivalité entre frères” était impliqué : “J’ai toujours eu dans un coin de ma tête l’idée que j’aimerais faire un deuxième album de reprises. Je ne pensais pas que le premier était représentatif, parce que c’était juste un EP. Quand je me suis rendu compte que Dave allait faire un disque solo, je me suis rendu compte que maintenant serait le moment parfait”.

À la différence de Gahan, Gore ne créera pas une collection de chansons originales : “Il y a un conflit d’intérêt pour moi d’écrire des chansons pour moi alors que je fais toujours parti d’un groupe. Je ne suis pas le plus prolifique des compositeurs ; en ce moment, il y a habituellement une période de trois ou quatre ans entre les disques de Depeche Mode, alors si j’écrivais des chansons pour moi-même et les utilisais sur un album pour moi-même, cet intervalle entre les disques de Depeche Mode s’agrandirait encore plus”.

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Ironiquement, c’était Andy Fletcher qui a été (effectivement) le premier à sortir un disque solo quand il a financé un single 10″ en édition limitée (à 50 exemplaires) d’un white label réservé aux DJ intitulé Client par le duo électropop féminin jusqu’ici inconnu, Client, durant l’été 2002. Selon le site de Depeche Mode tenu par un Américain, celui-ci a reçu “des commentaires très favorables” quand il a été chroniqué par le NME. Une personne au courant de cette rareté était le webmasteur de Electronically Yours, les défenseurs britanniques en ligne de tout ce qui est lié à l’électropop : “Client pourrait rendre la scène musicale britanniques de nouveau à la mode et nous aider à nous débarrasser de ces immondes reprises de Pop Idol qui jonchent les charts. Client est un mélange intelligent de Kraftwerk, Depeche Mode période Violator et Frando est la marque de programmation précise de Kervorkian. Il a cette batterie analogique précise de Tour De France de Kraftwerk et la basse complexe, mais nette, de World In My Eyes de Depeche. Le morceau contient également un chant féminin très sexy et légèrement risqué quand l’une des membres de Client offre son corps afin de probablement se sentir mieux dans le noir. Prononcé en monologue, Client: A dit, Ne me touche pas ici avant que la chanson n’atteigne son apogée”.

Les racines de Client – et l’implication de Fletcher avec  peuvent se tracer à l’Exciter Tour de Depeche Mode. Tandis que l’artiste également sur Mute, Fad Gadget, était la première partie de la majeure partie des 44 dates européennes de la tournée, le duo britannique de synthopop féminin Technique (Kate Holmes et Xan Tyler) – qui avait d’abord enregistré deux singles pour les Creation Records d’Alan McGee en 1999 – l’a remplacé pour plusieurs concerts, dont les quatre derniers à Athènes, Istanbul, Zagreb et Mannhein.

Kate Holmes : “J’avais écrit une lettre à Andy [Fletcher] ; je ne le connaissais pas bien, mais j’ai demandé, Pourrais-je ouvrir pour vous à un concert en Allemagne ? Et ils [Depeche Mode] ont dit, En fait, tu peux faire les deux concerts allemands [Hambourg et Leipzig], parce qu’on recherche une troisième première partie et vous êtes parfaites – juste vous deux. Et on a fini par faire 15 concerts avec eux !”

Au moment où la première partie de Technique en Europe de l’Est s’est terminée, Holmes (qui est la femme de McGee) avait trouvé quelqu’un d’autre pour Technique dans l’ex-chanteuse de Dubstar, Sarah Blackwood, surnommée autrefois la Bernard Sumner au féminin”. Comparaisons avec New Order à part, pas même les efforts combinés de McGee – dont le chiffre d’affaires à la tête de Creation Records culminait à 34 millions de £ en 1996 – et la légende de la production électropop (New Order et Pet Shop Boys) Stephen Hague (après un album flop, Pop Philosophy, sur le nouveau label de McGee à l’époque, Poptones). Quant à eux, Dubstar avait atteint neuf singles dans le Top 40 britannique et trois albums dans le Top 40 britannique au moment de leur séparation durant l’été 2000 (quand leur label, Food, a été englouti par le géant global EMI).

Andy Fletcher a été impressionné, néanmoins, et est resté en contact avec les musiciens impliqués, aidé par le fait que Holmes, de façon pratique, vivait tout près de sa maison londonienne à Maida Vale. Selon Holmes, “On avait déjà commencé à projeter Client. On voulait faire quelque chose de différent de Technique. On a donné à Andy un de nos CD [de démo] qu’on avait fait, en pensant, Il va détester ça. Il ne nous a rien dit pendant deux mois, et puis finalement, un jour, on l’a rencontré au pub, et il a fait, Je veux vous parler”.

Fletcher était d’accord : “Je n’arrêtais pas de les croiser dans mon pub et elles m’ont donné leurs dernières démos. Quand je les ai écoutées chez moi, j’ai été très excité. Les chansons et le son étaient très frais et avaient un certain tranchant. La relation s’était tellement développée que j’étais désespéré de le sortir de n’importe quelle manière”.

Gareth Jones a été enrôlé pour aider à polir les choses dans le home studio de Holmes, dont les résultats ont fait tourner la tête de Fletcher : “Je n’étais pas sûr quoi faire – soit les manager, lancer mon propre label, ou juste les signer autre part. À la fin, Daniel Miller m’a encouragé à lancer mon propre label”.

Décrivant Toast Hawaii, Fletcher a dit, “J’ai décidé que la meilleure manière était de travailler de la même manière que la relation Mute/Depeche. Client et Toast Hawaii sont un partenariat partageant les coûts et les bénéfices. Je suis impliqué dans chaque aspect de leur carrière et les encourage à faire partie de toute décision liée à chaque aspect du projet”.

Tout cela était probablement un changement rafraîchissant pour quelqu’un comme Blackwood, qui avait vécu sa bonne part de déceptions au sein de l’industrie musicale : “Il est tellement enthousiaste ; il est si dévoué. C’est très bien d’avoir une maison de disques qui soit tellement dévouée. Le projet est si important pour lui”.

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Avant que Fletcher ait annoncé officiellement sa nouvelle aventure d’affaires indépendante et sa première signature, le 9 septembre 2002, Client a fait une apparition publique à la neuvième “Mute Irregular Night” au 93 Feet East de Londres, rejoignant plusieurs artistes de Mute Records pour une soirée de performances live, DJ sets, et des projections multimédia. De manière intéressante, Daniel Miller a fait une sorte de performance de DJ dernier cri, manipulant des fichiers musicaux digitaux sur un Apple G4 Power Book. Parmi le public intime ce soir-là se trouvait le critique online Rob Dyer, qui a écrit : “L’ancien propriétaire de Mute, Daniel Miller, a eu la lourde tâche de lancer Irregular #9, et bien que sa sélection de morceaux se concentrait purement sur le contemporain, les projections qui accompagnaient son set étaient tirées des archives poussiéreuses de Mute avec ce qui semblait être des extraits du clip de Warm Meatherette par The Normal (alias Miller) et le premier disque de Mute en 1980 [sic]”.

Dyer a utilisé le mot ancien parce que Miller venait de récemment vendre Mute Records – “… l’un des labels les plus vieux de Grande-Bretagne…” et “l’un des plus influents au monde”, selon The Independent – à EMI pour 23 millions £ (avec la possibilité de 19 millions £ supplémentaires de paiement liés aux performances sur les quatre années à suivre). L’acquisition incluait le répertoire de Mute ainsi que ses opérations britanniques, américaines et allemandes, étendant une relation de licence déjà existante que le leader indépendant avait entamée avec Virgin Records de EMI quelques 15 ans auparavant. Pour sa part, Miller, désormais plein aux as, continuera à être responsable de toutes les activités mondiales de son ancienne société en tant que président exécutif. Le président de EMI, Alain Levy, a salué le visionnaire en jeans-t-shirt qui avait emmené une opération indépendante autrefois minuscule à la conclusion corporate : “Daniel est l’un des dénicheurs de talent les plus respectés de l’industrie, et nous sommes incroyablement fiers de renforcer la relation”.

Miller a plus tard justifié sa décision de vendre – sans pour autant vendre son âme au diable : “La structure de l’industrie [du disque] change rapidement – Mute ne devrait pas être la même société qu’elle l’était il y a dix ans, et la chose la plus importante pour Mute, c’est qu’on sorte de bons disques et qu’on les soutienne bien, Mute est un label avec un risque assez haut – on fait beaucoup de choses expérimentales, et il est arrivé un moment où j’ai dû déterminer qu’elle était la meilleure manière de continuer. On était passés par beaucoup de moments difficiles sur le plan financier à la fin des années 1990. On était arrivés au point où on était assez faibles, et on a presque dû traiter avec quelqu’un, ce qui aurait été la pire solution possible, étant donné qu’on aurait eu aucun pouvoir.

“Puis on a eu beaucoup de chance que Moby ait eu un énorme succès, et ça nous a mis dans la position où on a eu assez de sécurité financière pour un moment et dans une bonne position pour faire un contrat. J’ai pensé que c’était un moment important pour prendre des décisions sur l’avenir de Mute, et j’ai pensé, tout considéré, que si on avait le bon contrat, en termes de contrôle et notre autonomie, ce serait mieux pour Mute de travailler avec un partenaire. Je voulais vraiment que ce partenaire soit quelqu’un qui comprenait Mute, et qui avait travaillé avec Mute depuis des années. Les seules personnes que je trouvais prêtes à ça étaient EMI – enfin, Virgin, vraiment, et Play It Again Sam, qui venaient de décrocher un très gros contrat et qui étaient dans une position où ils pouvaient faire quelque chose avec quelqu’un d’autre.

“À la fin, j’ai décidé que c’était avec les gens de Virgin que je voulais travailler, et je n regrette pas cette décision, ce n’est pas plus difficile de travailler en indépendant que faisant partie d’une major – tu dois toujours additionner les chiffres à la fin de la journée”.

Toujours aussi individualiste indépendant, dès que Miller s’était débarrassé de Mute, le 26 mai, il a sorti le premier single éponyme du duo fille/garçon électropop Vic Twenty (nommé en référence de l’ordinateur classique de Commodore) sur un nouveau label rejeton, Credible Sexy Units. Un communiqué de presse émis par Mute disait : “txt msg est fraîche, intelligente et complètement moderne (elle parle de larguer quelqu’un par texto…) et ses faces B, Hell To Helsinki, une histoire d’amour jet-set euphorique, et le béguin excité à en couper le souffle de Kiss You”. Étant donné la sortie limitée au Royaume-Uni du CD, le succès dans les charts n’était évidemment pas l’objectif de Miller cette fois-ci.

Dyer a décrit Client comme “toujours relativement discret, mais avec un supporter intéressant en Andrew Fletcher – Client sont la première signature du nouveau projet de Fletcher – son propre label, leur identité gardée douteuse par un site web décidément érotique. Le gars des Modes qui aime claquer des mains gardait un œil vigilant sur ses protégées, interrompant par occasions leur travail pour les présenter à un autre nom de l’industrie. Leur set était dominé par une forte sélection de rétro électro – les artistes de Mute remarquablement bien représentés – avec des gens comme Fad Gadget, Nitzer Ebb et The Human League apparaissant tous, et, peut-être en tant que merci à leur mentor, Personal Jesus de Depeche Mode a eu le droit à une sortie, aussi”.

Ironiquement, Fletcher lui-même a fin par faire le DJ sous le pseudonyme de Client:F en première partie du tout premier concert de Client – au festival SAMA à Göteborg le 5 avril 2003. “Je fais le DJ, elles jouent en live”, a-t-il expliqué à Walt Miller du magazine Splendid. “Je ne suis pas un DJ naturel ; je ne suis pas techniquement brillant, mais je passe de bonnes chansons. J’essaie d’établir les racines de la musique de Depeche Mode et Client – pas juste avec de la musique électronique”.

Kate Holmes se souvient : “On était nerveuses ; Paul Tipler s’occupait de notre son comme il était en plein mix de notre album, et c’était la toute première fois qu’il faisait un son live, aussi ! Le concert était sympa, cependant, et après on était gonflées à bloc pour les dates suivantes”.

Étonnement, pour un groupe qui pensait qu’ils ne tourneraient jamais, Client a fini par faire plus de 50 concerts au cours de l’année 2003 (souvent avec ClientF/Fletcher fournissant la première partie aux platines), dont deux fêtes du 50ème anniversaire de Playboy en Russie et la première partie de l’ancien Kraftwerk – et admirateur non dissimulé de Depeche – Karl Bartos à Londres. Dyer n’était pas ouvertement impressionné par leur présentation scénique bancale : “Fuck off, don’t touch me there étaient juste des paroles mémorables, sinon distinguées, lancées par l’ancienne chanteuse de Dubstar et désormais leader de Client Sarah Blackwood. La publicité pousse les deux membres féminines – toutes en chemises et jupes crayons a rayures coordonnées, et plus d’un petit frisson lesbien – mais ce soir, elles sont rejointes par deux homologues masculins : un guitariste et un bidouilleur de technologie. Malgré leurs anciennes gloires dans les charts, Blackwood était manifestement nerveuse, ses tentatives de confiances prétentieuse passant avec embarras pour de l’arrogance. We never imitate, only innovate disent d’autres paroles. Je ne peux dire que je sois d’accord avec l’un ou l’autre”.

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La première sortie sur le label Toast Hawaii de Fletcher a été formellement annoncée via mute (qui s’occupait également de la distribution) le 22 janvier 2003 via l’extrait mystérieux suivant du Global Music Companion (“Édition de 2132”) : “… les avancées dans la technologie informatique à la fin du XXème siècle et au début du XXIème n’ont pu éviter un renouveau d’intérêt pour la musique électronique, mais personne n’était préparé à l’arrivée du duo Client (connues uniquement sous les noms Client:A et Client: B). Lancées sur une scène musicale stagnante au milieu de l’année 2002 avec l’aide de leur associé Client:F, elles ont été acclamées pour leur combinaison de médias digitaux de pointe et de bonne vieille composition pour créer un son unique qui était à la fois sale et pur, cynique mais touché par l’innocence. Elles ont rapidement attiré les fans de musique las de pop produite à la chaîne, de dance superficielle et de rock fatigué, et plus tard ont engendré de nombreux imitateurs qui ne servaient qu’à montrer l’unicité de leur œuvre. Embrassant toutes les possibilités d’internet, vers 2001, Client a poussé la scène musicale dans une toute nouvelle direction, et leur influence se ressent encore vivement aujourd’hui…”

Dans l’état des choses, le premier single de Client, tranche entraînante d’électropop à la voix féminine et à la ligne de basse synthétique poussante intitulée Price Of Love, a été finalement sorti “129 ans plus tôt” le 7 avril 2003 à la fois sur CD – avec également les morceaux Client et Leipzig – et un maxi 45 tours de remixes, dont Client (Harder Sex Mix) qui avait à l’origine et jumelé avec Price Of Dub (version instrumentale démo de Price Of Love) sur le single vinyle white label destiné aux DJ bien accueilli l’été précédent. L’idée derrière la photo frappante de la pochette du disque – représentant deux torses féminins sans visage vêtus d’uniformes, complets avec des talons aiguilles – mijotait apparemment depuis un moment. “Ça vient de l’époque où on faisait la première partie de Depeche Mode sous une autre identité, Technique, a déclaré Kate Holmes. J’ai pensé, Comment on peut faire ça ? On fait tous ces concerts en Europe de l’Est ; je ne voulais pas qu’on porte une petite robe quelconque. C’est le public de Depeche, et je voulais être plus stylisée. Alors on a juste pensé : Des uniformes ! Des costumes beiges ! C’est vraiment bien passé aussi, alors on a continué. On voulait juste être des employés de banque sexy qui faisaient de la musique – un peu soviétique ; un peu de sexualité réprimée dans ces uniformes”.

Tirant de sa connaissance de l’industrie musicale, Fletcher a adhéré petit à petit, et a travaillé sur, le concept Client : “L’image [n’est] pas quelque chose qui n’a pas été fait auparavant. Les filles [avaient] été dans différents groupes et elles ne voulaient pas que toutes les biographies listent [les] différents groupes dans lesquels elles ont été. Alors dans le marché pop ennuyeux, et la manière dont les femmes sont parfois représentées, on pensait qu’on choisissait une approche plus mystérieuse. Ce sont des personnes normales avec des noms et des personnalités normaux mais ça le rend un peu plus intéressant”.

La carrière de Client était certainement lancée de manière anonyme, avec Fletcher dirigeant habilement ces deux pseudonymes mystérieuses et un site web “décidément érotique” (www.client-online.net) à l’origine dépourvu d’information autre que plusieurs photos stylisées de ses deux “Clientes” sans révéler leurs visages (ou véritables identités).

Le site comprenait plus tard une présentation en Flash téléchargeable de Client:F interviewant Client, alors que des graphiques élaborés ont été beaucoup utilisés. À aucun moment les trois individus impliqués étaient identifiables visuellement ou par nom. Oralement, cependant, les gros accents “basildoniens” de Client:F (clairement Fletcher) ont posé à Client:B du Nord (Blackwood) plusieurs questions courtes, telles que, “Client:B, pourquoi le nom. Client:B ?” (Réponse : “À ce moment de ma vie, je veux être anonyme”.) et “Pourquoi le mystère ?” (Réponse : “On veut être jugées sur le mérite artistique, au contraire de nos personnalités”.) Client:A (Holmes), également du Nord (Leeds) a reçu un traitement similaire quand on lui a demandé, “Quelles personnes t’inspirent ?” (Réponse : “Les artistes décadents… Gustav Klimt, Aubrey Beardsley, Oscar Wilde”.) et, “En ce moment, quant on en vient à tes paroles, quels mots t’inspirent ?” (Réponse : “Amour, douleur, dernièrement, triste, heureux, baiser”.)

De manière prévisible, peut-être, cette “connexion Depeche” arrosée d’une pointe libérale d’érotisme a suffi pour garantir de l’intérêt de la part des médias, avec Dan Martin faisant le lien dans sa chronique pour le NME : “Electroclash recouvert de pastel, Client présentent un ode doux à combien tout le business de l’amour est bien chiant, mais, vous savez, assez bon en même temps. Et bien qu’elles ne montrent jamais leurs visages et ne s’appellent que par Client:A et Client:B, il a un visage frais sous la forme de – arrivent les grosses sueurs des garçons indés – Sarah de Dubstar. Ainsi, Price Of Love se construit sur la majeure partie du canon électro en sonnant humain, plutôt que juste humanoïde”.

Pour le moment, cependant, le “visage frais” de Client demeurera largement caché des masses, étant donné que Price Of Love n’avait pas réussi à se vendre dans des quantités suffisantes pour garantir une apparition sur Top Of The Pops – ou n’importe quelle autre émission télévisée d’ailleurs.

Sans se démonter, un Fletcher énergisé s’est enthousiasmé au webmaster de Depeche Mode, Daniel Barassi, dit “The Brat”, à propos de sa nouvelle aventure, révélant que bien que monter son propre label indépendant était quelque chose qu’il avait “toujours voulu faire”, le calendrier chargé de Depeche Mode l’avait jusqu’ici empêché de se lancer. “C’est assez intéressant, de travailler avec un groupe depuis [le] tout début. Évidemment, avec Depeche Mode, je suis habitué à travailler avec un groupe qui en quelque sorte au sommet, et revenir sur terre, c’est assez marrant. Je suis impliqué dans chaque [aspect] du projet, de l’écriture des chansons à la maison de disques, en passant par la musique et le management – tout”.

Fletcher restait calmement optimiste à propos du grand plan marketing de Toast Hawaii, dans la mesure où il y en avait un. “Ce ne sera pas une poussée massive, a-t-il dit à Barassi. On essaie de promouvoir et de produire de la musique différemment de la manière dont elle est habituellement produite. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai monté la maison de disques – pour faire les choses différemment. On a gardé les coûts bas. On a tout enregistré dans la chambre de Client:A. C sera une campagne lente”.

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Martin Gore a fait précédé son second projet solo, Counterfeit² – qui, comme son prédécesseur de 1989, comprenait des interprétations radicalement retravaillées par Gore de chansons d’autres personnes – par le single Stardust, sorti sur Mute le 14 avril 2003 en trois formats : CD, avec Stardust (Album Version) qui se passe d’explication avec I Cast A Lonesome Shadow (Stewart Walker Vocal Mix) à l’origine par Hank Thompson et Life Is Strange de Marc Boland ; Maxi 45 tours, comprenant Stardust (Atom Vocal Remix), Stardust (Atom Instrumental Remix) et I Cast A Lonesome Shadow (Stewart Walker Instrumental Mix) ; et, de manière plus intéressante, un DVD single, jumelant la version album du single avec le remix d’Atom, plus des images exclusives de Gore interprétant une version acoustique de Left Hand Luke And The Beggar Boys de Bolan, démontrant un peu plus la fixation pour le glam rock du compositeur de Depeche.

Stardust était un tube du Top 10 britannique par le chanteur/compositeur et également acteur David Essex à la toute fin de l’année 1974. Du choix de son premier single et de son créateur original, Gore a commenté, “Je n’étais même pas un énorme fan de David Essex, mais j’aimais quelques uns de ses morceaux et Stardust en faisait partie – et probablement mon préféré. Il est aussi extrait du film Stardust [de 1974] qui parle du décès d’une rock star et combien il prenait de la drogue, ce qui, comme on me l’a fait remarquer, a une sorte de parallèle avec Depeche Mode, mais ce n’est pas la raison pour laquelle je l’ai choisi. Il résume, d’une manière ou d’une autre, la solitude d’être une rock star parfois ; bien sûr, c’est un boulot génial, mais c’est un boulot très bizarre ; c’est très bizarre”.

D’un geste de foi continue, Daniel Miller a persuadé Gore de retenir son premier choix de Loverman de Nick Cave en faveur de Stardust en premier extrait d’un album solo qui, dans les propres termes de Gore, ne “regorgeait pas particulièrement de singles”. “Commençant par un bip gentil et un craquement, la chanson évolue en une belle lamentation électropop”, a écrit John Power dans sa critique en ligne. “Les paroles peuvent n’avoir aucun sens – que des discutions de clowns rock’n’roll, mais Gore les prononce avec une sincérité honnête et les mène à bien, finissant avec une belle tranche douce-amère de pop parfaite qui se logera dans votre tête à jamais”.

Pourtant, même Miller – dont le record de morceaux impressionnants (et compte bancaire) avait été boosté un peu plus par des artistes comme Moby qui côtoyait le sommet des charts et le duo dansant excentrique Goldfrapp – n’avait pas ou peu d’influence sur les passages radio. Si le single de Gore avait reçu même un minimum de soutien de la radio, il aurait monté plus haut que sa (toujours respectable) 44ème place dans les charts britanniques. Toujours, étant donné le refus relativement récent de BBC Radio 1 de programmer Depeche Mode, quelle chance avait l’effacé Gore à une période où des nouvelles stars apparemment créées chaque semaine étaient paradées à la télévision ? Sans surprise, peut-être, il a été accueilli bien mieux en Allemagne (29ème place), pourtant c’était pratiquement certainement dû aux nombreux fans loyaux de Depeche Mode qu’une acception du grand public acheteur de disques.

Comme cela a souvent été le cas avec Depeche Mode, les Américains se sont vus offrir par Reprise un modeste CD six titres – dans ces cas, des variations du single de Gore et ses morceaux associés – une semaine plus tard.

Gore avait opté pour enregistrer le single et son album parent dans son studio situé chez lui à Santa Barbara (assisté par Andrew Phillpott et Paul Freegard, avec Peter Gordeno à Fender Rhodes sur deux chansons). “J’ai juste un studio vraiment petit chez moi, a-t-il révélé. Ce n’est pas un grand studio d’enregistrement à l’ancienne. Mais je pense que c’était important pour moi de faire ça, parce que j’aime l’idée de travailler à la maison parce que ça veut dire que je peux toujours avoir une sorte de vie de famille. Si j’avais passé sept ou huit mois de l’année dernière [2002] en studio, à travailler à des heures impossibles, alors je n’aurais pas vu ma famille durant toute cette période”.

Que Gore tenait clairement à trouver un équilibre entre être un père de famille et ses activités d’enregistrement solos était d’autant plus compréhensible étant donné que son troisième enfant, Calo Leon Gore, était né en pleine production de Counterfeit² le 27 juillet 2002. “Ma femme est américaine, et elle a vécu en Angleterre pendant 11 ans et puis elle m’a dit qu’elle en avait assez”, a-t-il expliqué à Metro Café, la version en ligne du journal Metro. “Je trouve que la manière de vivre est beaucoup plus positive ici. Même si je ne me suis pas mis dans tout le truc de santé californien, tu te sens en meilleure santé ici de toute manière à cause du temps. C’est positif de se réveiller chaque matin et de voir le soleil”.

Quand on lui a demandé ailleurs s’il considérait revenir vivre en Grande-Bretagne, Gore a lancé malicieusement, “Une fois que vous avez vécu à Santa Barbara, il est difficile de partir !”

On pourrait à peine reprocher quoi que ce soit à l’homme, pourtant une connexion à ses racines britanniques – voire de Basildon – était évidente dans au moins une photo prise par Anton Corbijn pour les besoins de promotion – plus tard rendue disponible en téléchargement sur le site web de Gore – le montrant jouant de la guitare dans son home studio, assis sur un sofa recouvert d’un large Union Jack. “Évidemment, mes amis et des trucs stupides, comme le football, me manquent”, a confessé l’émigré.

Gore, comme Fletcher, s’essayait au métier de DJ (sous le pseudonyme de “Electromart”) : “À Santa Barbara, un ami à moi possède un bar où je peux me lancer. La dernière fois, l’entrée coûtait 10$, mais on n’a pas gardé l’argent, on a fait un don à une association. Je ne fais pas ça pour l’argent, mais simplement parce que c’est marrant”.

Quand Daniel Barassi lui a demandé s’il considérerait faire le DJ aux côtés de Gore, Andy Fletcher a dit en riant, “Sa musique est pour le cimetière, vraiment. Ce n’est pas le DJ le plus heureux au monde. Il refuse de passer un morceau que quelqu’un a déjà entendu. Je suis plus détendu que ça”.

Soutenant toujours les aventures musicales de Gore, en juin, Fletcher s’est envolé pour Los Angeles, où il a pris le train scénique Coast Starlight de Amtrack de Union Station à Santa Barbara. Ayant entendu certains morceaux en cours de Counterfeit², il a dûment rapporté qu’ils étaient “très bons”. Cependant, la dernière évaluation de Fletcher révélait plus : “L’album de Martin était très bon – peut-être un peu trop jouisseur. Je pense qu’il aurait dû plus se décoincer, ce qu’il sait faire, et montrer ses talents un peu plus, et l’éventail de ses influences plus”.

Réfléchissant sur les sessions relax pour Counterfeit², Gore, ordinairement réservé, a complimenté son aide employée : “Andrew Phillpott a progammé tous les trucs d’ordinateur pour les deux dernières tournées de Depeche Mode, et Paul Freegard a travaillé avec moi sur la préproduction de Exciter. Ils font tous les deux d’autres choses aussi. Paul est dans un groupe nommé Chamber ; ils font de la dance en quelque sorte. Andrew travaille sur diverses choses – beaucoup pour les tournées, en fait. Ils ont joué un grand rôle dans la fabrication du disque. C’est vraiment un effort commun”.

Si seulement Gore avait été si appréciatif envers certains de ses anciens collègues au cours des années – notamment Alan Wilder. Comme Dave Gahan l’a avancé à Paul Stokes du magazine Q, “Je pense que Martin a dit qu’il se rend compte aujourd’hui combien Alan a contribué, alors ce sera intéressant de voir ce qui arrivera à l’avenir”.

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Avec Gore bien installé dans son confortable home studio californien, Dave Gahan s’occupait sur la côte Est, enregistrant contre la montre durant des périodes de six à quatre semaines aux studios Electric Lady dans sa ville d’adoption de New York, scène des deux sessions d’enregistrement précédentes pour Depeche Mode. “Je vis dans un petit appartement à New York, alors je n’ai pas la place qu’a Martin pour construire un studio, a-t-il remarqué. J’aime sortir pour aller travailler. Electric Lady est littéralement à 20 pâtés de maison de là où je vis, alors c’était sympa de marcher pour aller travailler tous les jours. C’était bien de travailler en sachant qu’on avait un temps imparti, et un budget limité – loin de celui d’un disque de Depeche Mode”.

En effet, les contraintes financières dictaient le fait que Gahan et ses musiciens travaillaient dur dans l’environnement compact et petit du Studio C – l’auto-proclamée “salle de mixage vers les étoiles” – avec sa salle live de 6 mètres par 7 et sa salle des contrôles (marginalement) plus petite équipée d’une console automatique Solid State Logic SL 9000 J Series. Pour Gahan, vétéran de longues sessions d’enregistrement luxueuses de part le monde avec Depeche Mode, cela s’est avéré être une expérience pragmatique : “Ce n’était pas aussi facile que je ne le pensais, faire avancer la chose, rassembler des musiciens, et trouver un studio que je pouvais me permettre. Ils ne me jetaient pas de l’argent, disons-le ainsi. Mais, au bout d’un moment, Daniel [Miller] s’est bien excité à propos de ça ; il y avait quelques chansons qu’il aimait bien. Il m’a aidé à avoir un studio sympa, Electric Lady.

“New York, point barre, est un endroit très inspirant pour moi. Je trouve que c’est l’endroit le plus stimulant de tous les endroits où j’ai vécu. J’aime vraiment l’atmosphère, et le fait que je puisse traîner dans l’East Village, et il y a beaucoup de musiciens. Il y a beaucoup de musique géniale qui vient de New York. Je trouve ça très inspirant. Il y a beaucoup de trucs visuels dans ces chansons qui m’ont inspiré, juste marcher dans les rues – Hidden Houses, par exemple, toutes les paroles m’ont été inspirées par mon fils [adoptif] Jimmy qui marche dans le Meat District. Quand tu marches là-bas, il y a toutes ces portes partout, mais tu ne sais pas où elles vont. J’aime cette idée de ce qu’on a derrière des portes fermées, et les vies secrètes qu’on vit dans nos têtes. Je suis définitivement l’une de ces personnes”. (1)

Daniel Miller a assisté Gahan pour trouver un producteur approprié pour son album à venir : “Daniel et moi, on pensait tous les deux que j’avais besoin de travailler avec quelqu’un qui allait sortir les chansons de moi – me pousser plus. Dans les termes de Daniel, Ce serait très facile de mettre tous ces musiciens habiles autour [de moi], et faire ce disque au son lisse. Ce n’est pas ce que je voulais faire”.

Possiblement avec cette pensée même à l’esprit, Gahan était devenu captivé par le son du groupe atmosphérique islandais Sigur Rós. Ken Thomas, l’homme derrière ce son, était la personne à suivre pour Gahan : “Daniel a dit qu’il le connaissait par le passé, alors ils se sont rencontrés et Daniel lui a passé quelques chansons, et puis ils se sont mis au téléphone. Il a dit que les chansons lui faisaient du bien, et que ça me suffisait. C’est ce que je voulais ; faire un disque qui faisait du bien aux gens”.

Ce facteur bien a été chroniqué dans une série de vignettes style home video – dont certaines filmées par le chanteur lui-même – au sein des studios Lady Electric. Elles ont été postées plus tard sur le site de Gahan et se sont avérées être un perçu intéressant dans la nature “joue-comme-ça-vient” de la manière de procéder, y compris un clin d’œil à ses racines électroniques quand il dit à un programmateur américain pas plus avancé qu’une partie de percussion tatillonne d’une Bitter Appple toujours en progrès sonnait“très veux Human League, comme Being Boiled – l’un des classiques.

Dans les choses, c’était loin d’être son intention, et son explication subséquente de sa nouvelle méthodologie en studio différait sensiblement de la rigidité consacrée de Depeche Mode : “Tout était joué et puis traité, plutôt que traité dès le départ. Pour moi, ça semblait bien plus naturel et a plus de sens, parce que ce que je pense être vraiment bon, et ce que j’ai appris au fils des années, c’est jouer. C’est si génial d’être en studio et être aussi ouvert à l’interprétation de mes idées par d’autres. Ça m’a demandé un moment pour trouver la confiance de faire ça, en fait”.

L’autodérision de ce dernier commentaire était d’autant plus compréhensible étant donné les tentatives de Gahan d’apporter ses talents inexercés de composition dans le sein de Depeche Mode. “Je pense que la première fois que j’ai pris mon courage à deux mains et que j’ai fait écouter quelque chose à Martin, c’était une chanson intitulée Closer, a-t-il dit à Daniel Barassi. Je lui ai fait écouter, durant les sessions d’Ultra, une démo brute que j’avais faite, et je pouvais dire qu’il l’a aimée. Pendant un moment, j’ai pensé qu’elle serait sur Ultra. J’étais très excité. Ça a duré trois jours environ. On a eu cette discussion et tout le monde est arrivé à la conclusion que la chanson n’allait pas avec le thème vers lequel l’album se dirigeait. À l’époque, j’étais assez blessé par ça, et ça m’a bloqué quelques années, honnêtement”.

Si Alan Wilder, qui le soutenait généralement, avait été là pour agir en contrepoids musical, les choses auraient fonctionné différemment, mais Wilder n’était plus là. Heureusement, la confiance de composition de Gahan est revenue progressivement. De retour chez lui à New York, après le Singles Tour en décembre 1998, il a commencé à écrire des chansons avec Knox Chandler, le musicien qui a joué du violoncelle et arrangé les cordes sur Exciter. C’était en fait Victor Endrizzo – ami mutuel des jours sombres de Gahan à Los Angeles, qui “a traversé des choses” avec lui (possiblement dans la “maison de vie sobre”) et “parlait toujours de faire quelque chose ensemble” – qui a suggéré que le chanteur nouvellement motivé devait travailler avec Chandler. “Je connaissais Knox, mais pas si bien, a révélé Gahan. C’était une rencontre totalement fortuite. Je suis rentré dans un endroit et il était assis là ; je suis allé le voir et j’ai dit, Je suis Dave Gahan ; je t’ai entendu jouer de la guitare, du violoncelle et tout, et j’ai ces chansons et j’ai besoin que quelqu’un m’aide à les développer et il a répondu, Génial, j’ai un petit atelier chez moi ; passe la semaine prochaine. Alors, sans surprise, j’y suis allé. J’avais cette chanson, Closer. J’ai chanté la chanson, et il a commencé à jouer de la guitare”.

Heureusement pour Gahan, à la différence de Gore, Chandler s’est avéré être le catalyseur dont il avait tellement et désespérément besoin pour commencer à former ses idées musicales sommaires. Comme Gahan a confessé à Barassi, “J’ai beaucoup d’idées et de mélodies ; c’est frustrant, parce que je ne peux pas prendre un instrument et faire passer mes idées. Knox m’a vraiment aidé avec ça, parce que c’est un grand interprète de mes idées”.

Gahan a fait écouter les résultats à Miller qui lui a dit d’en écrire plus. Gahan et Chandler ont travaillé dans le studio minuscule de ce dernier dans son appartement de l’East Village. “Disons-le ainsi – s’il jouait du violoncelle ici, je devais me tenir dans le coin, a dit Gahan. Il jouait des trucs très atmosphériques, bien loin de là où on est aujourd’hui. Il y avait quelque chose dans les sons et la manière dont il jouait qui m’a vraiment inspiré ; je commençais à lâcher des paroles et des idées, et on enregistrait tout. Après quelques mois, on s’est rendu compte qu’on écrivait des chansons ensemble”.

Pour son rôle (pas inconsidéré) dans le projet, Knx Chandler a répondu de la même manière. “Il est incroyablement musical ; ce n’est pas juste le chanteur d’un groupe”.

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Exciter a forcé Gahan à reléguer son projet chouchou au second plan encore une fois tandis que le devoir Depeche appelait. “Les jours de repos, je retournais en studio à Santa Barbara pour travailler sur des idées. L’ingé-son là-bas m’aidait ; je gravais des idées [sur CD] et les envoyais à Know [à New York], et il les renvoyait avec des idées par-dessus. C’est vraiment comme ça que sont arrivées les chansons”.

Ayant déjà été repoussé durant les sessions Ultra, Gahan ne s’est pas démené pour offrir une de ces co-compositions à ses collègues. À la place, il a attendu jusqu’à ce que ce soit le bon moment pour faire décoller les choses, après Exciter.

De manière intéressante, Gahan avait déjà parlé de ses tentatives d’ambition de composition au magazine pour adolescents No 1 en mai 1985. “J’ai essayé, mais Martin est tellement bon que ce serait débile d’offrir au groupe quelque chose de qualité inférieure”, dit-il, faisant écho aux sentiments d’Andy Fletcher. “Je vais me concentrer sur le chant ; je pense que j’y suis assez bon”.

Comparez cette déclaration juvénile à celle donnée au distributeur de musique indépendante en ligne français Labels quasiment 20 ans plus tard : “Je suis un bon exemple de quelqu’un à l’ego surdimensionné, mais à l’estime de soi incroyablement basse ; je suis la meilleure chose au monde d’un côté et la plus petite créature de l’autre. Bien entendu, je ne suis ni l’un ni l’autre, mais j’ai en quelque sorte trouvé une sorte d’équilibre et je pense que faire cet album [solo] m’a aidé à atteindre ça – [ça] et la stabilité [de] la famille aimante que j’ai autour de moi”.

Étant donné que Gahan devait encore faire ses preuves au public dans le rôle de compositeur, plus d’attention médiatique viendrait certainement à lui aussitôt qu’il émergera finalement, épuisé, d’une session de mixage de quatre semaines à Londres – confiant, à succès, ou autre. Au moment où Mute Records a fait la déclaration suivante en mars 2003, il était clair que sa persévérance avait payé. “Après 22 illustres années avec Depeche Mode, Paper Monsters marque le premier album de Dave en tant que compositeur à part entière. Il a écrit les 10 morceaux avec son ami multi-instrumentaliste Knox Chandler. L’album a été produit par Ken Thomas, célèbre pour son travail avec Sigur Rós. Paper Monsters marie la fraîcheur d’un effort de jeune premier avec la sagesse chevronnée d’une vieille âme. Il a été enregistré, principalement à New York, d’une manière ouverte retour aux bases que Dave a trouvée à la fois libérante et enivrante. Ce qui m’a vraiment frappé, c’est combien ça m’a rendu heureux et comblé, dit Dave en souriant”.

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(1) Selon le Daily Telegraph, Gahan était un habitué de A Salt And Battery, fish and chip au nom approprié dans le Greenwich Village vendant des portions de cabillaud et de frites style britannique emballés dans des journaux britanniques.

Traduction – 18 septembre 2015

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