Étoile noire : les derniers jours de Ian Curtis par ses collègues de Joy Division

Marié à 19 ans, étoile la plus brillante de la scène post-punk à 22 ans, mort à 23 ans. La vie de Ian Curtis de Joy Division tient de la mythologie rock – et d’un nouveau film dont on parle beaucoup. Ici, ses anciens collègues parlent en exclusivité à Jon Savage des derniers jours de leur chanteur perturbé.

Samedi 27 octobre 1979. Je suis avec les dieux en haut de l’Apollo d’Ardwick, énorme cinéma des années 1930 situé au milieu de l’aménagement des quartiers insalubres. Le manager des Buzzcocks, Richard Boon, bricole le trépied d’une caméra Beta primitive tandis qu’il tente de faire le point sur la scène. Son but premier est de filmer son groupe, qui est en tête d’affiche ce soir, mais il finit par inadvertance par capturer un morceau d’histoire.

En cadré par l’énorme arche du proscenium du cinéma, Joy Division monte sur scène et se lance dans Dead Souls. La particularité de cette chanson est qu’elle a une longue introduction onduleuse qui permet au groupe de s’orienter dans son environnement pour la soirée. Comme de nombreuses salles sur cette tournée nationale de 24 dates, l’Apollo est plus grand que les clubs qui avaient été l’environnement du groupe en date. Mais ils ne sont pas intimidés. Ils habitent l’espace.

Leur présentation est aussi frugale que leurs vêtements austères. Le guitariste Bernard Sumner et le bassiste Peter Hook occupent des positions sur le flanc devant de la scène, tandis que le batteur Stephen Morris est en retrait. Au sein de cette solide phalange, le chanteur Ian Curtis a de l’espace pour bouger, et il le remplit lentement : avançant doucement en arrière et en avant sur la pointe des pieds tel un crabe, accumulant jusqu’au moment où, transporté par la musique, il se lance dans le vide – les bras qui battent l’air et les jambes qui s’agitent.

Puis il commence à chanter : “Quelqu’un chasse ses rêves / Cela me guide vers un autre jour”. Les paroles de Dead Souls est une évocation inquiétante de la possession psychique et de la présence de vies passées. Le refrain est un chant angoissé : “Elles ne cessent de m’appeler”. De la perspective culturelle matérialiste d’aujourd’hui, ceci pourrait exciter la dérision, mais comme beaucoup d’autres dans cette salle, je suis complètement empoigné.

Tandis que la tense musique métallique monte et baisse, Curtis ne retient rien. Cette intensité – et la tension qu’elle cause – peut se voir dans sa posture. Même en dansant à toute vitesse, il est rigide. Avec sa coupe de cheveux sévère et ses vêtements utilitaires, il a presque une rigidité presque militariste qui renverse ses tentatives de relâchement physique. Manquant de fluidité, ses mouvements ressemblent aux secousses d’une marionnette.

Curtis essaye de franchir le pas – à la manière de rock stars charismatiques telles que Jim Morrison et Iggy Pop – mais il est frustré par ses propres limites. Il y a des moments où il semble brusquement épuisé, il soupire et ferme les yeux. Quand il les ouvre à nouveau, ils sont écarquillés et dans le vague, voilés comme s’ils se remplissaient de larmes. Puis il est reparti, dansant comme un fou comme si on avait appuyé sur un bouton.

Trente ans après ce concert, Joy Division est le plus grand groupe rock du pays. Son profil actuel est un testament au pouvoir merchantile du film. La sortie de la lettre d’amour d’Anton Corbijn au groupe, Control, a déclenché la ressortie des trois albums de Joy Division – Unknown Pleasures, Closer et Still – ainsi qu’un documentaire, simplement intitulé Joy Division, fixé pour une sortie imminente. Pour un groupe qui n’a eu aucun tube de son temps, c’est une réussite extraordinaire.

Il y a plusieurs raisons pour lesquelles c’est le moment de Joy Division. La fin des années 1970 et le début des années 1980 sont revenues à la mode, tandis que des groupes rock actuelles tels que Interpol et Editors exploitent le style rigoureux du post-punk pour inspiration musicale. Le film de 2002, 24 Hour Party People, peu importe ses défauts historiques, a tourné l’histoire de Joy Division et de Factory Records en un sujet mainstream. De plus, les disques sonnent toujours géniaux – ce qui est pourquoi ils sont promus comme de nouvelles sorties.

Joy Division est également le sujet de mythe. Le premier, et plus évident, se centre sur le suicide en mai 1980 de Curtis, qui est considéré comme romantique. Comme Jim Morrison, Kurt Cobain ou Thomas Chatterton, Curtis est un personnage nimineux terrassé dans la fleur de l’âge, destiné à ne jamais vieillir et ainsi à incarner l’adolescence de manière permanente. Sa mort, selon l’histoire, légitime ses paroles et la musique de Joy Division.

L’autre a à voir avec les souvenirs de ceux qui ont vu Joy Division. Tout comme la mort prématurée de Curtis a causé une grande douleur à sa famille, à ses collègues et ses amis proches, ceci a trouvé écho dans le sens de la perte ressenti par ceux qui avaient été témoins des performances extraordinaires de Joy Division ou qui avaient été impliqués sur le plan professionnel. Le culte de Joy Division a commencé ici, avec la tentative des photographes, des journalistes, de la famille et des fans de comprendre une brusque perte dévastatrice.

Un tournant de l’histoire a été la publication, en 1995, des mémoires de Deborah Curtis, Touching From A Distance – base du film de Corbijn. Quand un éditeur de Faber and Faber m’a tendu le manuscrit et m’a demandé mon opinion, je lui ai dit de le publier. À part offrir cette chose rare, la perspective d’une femme de l’industrie musicale, Deborah donnait un récit impitoyable de son mariage qui mettait à nu les émotions dissimulées derrière la façade contenue et déterminante de son mari.

Il y a eu d’autres livres sur Joy Division depuis, mais Curtis demeure une énigme. Dans le cadre de ma recherche et de mes interviews pour le documentaire à venir sur le groupe, je suis retourné parler à Sumner, Hook et Morris, qui ont été remarquablement sérieux et francs à propos de cette période extraordinaire de leurs vies avec laquelle ils se battent encore pour l’accepter. En mourrant jeune, leur chanteur charismatique a posé un tas de questions qui restent vives 27 ans plus tard.

Ian Curtis est né en juillet 1956 et a grandi à Macclesfield, une petite ville industrielle à l’extrémité Sud-Est du Cheshire. Enfant intelligent de parents ouvriers, il a aimé les livres d’histoire très jeune. À 12 ans, il a obtenu une place dans l’établissement privé de King’s School mais l’a quitté avant de passer ses A-Levels. Seule une histoire de sa jeunesse fait allusion à quelque chose hors du commun : à l’âge de 16 ans, il a fait une overdose de Largactil et a eu un lavage d’estomac.

Curtis était obsédé par la pop comme une fuite de la vie quotidienne. Enflammé par David Bowie, le Velvet Underground, Roxy Music et les Stooges, il avait des visions d’être une rock star charismatique mais ne pouvait voir aucune manière de boucher le trou entre l’inspiration et la pratique. Il voulait vivre dans son monde, mais la “vraie vie” s’est infiltrée bien trop vite : au moment où il a épousé Deborah en août 1975, il était installé dans un poste de fonctionnaire.

Dans Touching From A Distance, Deborah se souvient des premières années de son mariage à Chadderton, près de Oldham. “Notre existence était devenue ennuyante et le fait que nous détestions tous les deux notre travail n’arrangeait rien. Je suis devenue très déprîmée. Parfois j’étais incapable de retenir les larmes sur le long trajet en bus pour rentrer à la maison. Nous nous étions retrouvés par erreur avec une hypothèque sur les bras ainsi qu’une stabilité pour laquelle nous n’étions pas prêts. Nous n’avions que 19 ans et les idées de Ian d’une carrière musicale ne semblaient pas du tout être des rêves extravagants. Ils nous donnaient de l’espoir pour regarder vers l’avant”.

Moins d’un an plus tard, Ian Curtis a eu une opportunité imprévue quand les Sex Pistols sont venus deux fois à Manchester. Sumner et Hook – amis d’enfance – sont allés au premier concert du groupe au Lesser Free Trade Hall en juin 1976. Curtis a vu le deuxième en juillet. Les jeunes hommes de 23 ans ont rejoint la mare flottante de prétentus musiciens galvanisés par ce que Hook se souvient comme “un accident de voiture. On avait le flash qu’on pouvait le faire”.

Sumner et Hook ont commencé à rechercher un chanteur. Ils ont reconnu Curtis de concerts au meilleur club punk de Manchester, l’Electric Circus ; il avait une grosse veste avec “HATE” peint dans le dos. Curtis a trouvé un nom pour le groupe naissant, extrait du morceau Warszawa sur l’album Low de David Bowie : Warsaw. Il correspondait à l’esthétique monochrome à laquelle ils aspiraient. Avec la venue de Morris, autre natif de Macclesfield, tout s’est mis en place.

Le groupe naissant a appris de ses erreurs. “On a tout simplement pris nos instruments, se souvient Sumner. Ian écoutait bien et repérait les riffs. Une fois qu’on les avait, nous trois, on travaillait sur l’arrangement. Ian sortait un peu et revenait avec les paroles. Ian avait toujours une boîte de paroles et ils en choisissait quelques unes et commençait à les chanter. Il écrivait chez lui tous les soirs, alors c’était assez rapide”.

Joy Division étaient assez macho, comme tout groupe de jeunes hommes, mais Richard Boon – qui a donné un coup de main au groupe au début – se souvient que Curtis se détachait. “Il était possédé du feu de la jeunesse. Il était enthousiasmé par son propre sens de l’aliénation. Il essayait de trouver quelque chose. Il pouvait être aussi rustre que le reste, mais on sentait toujours qu’il faisait un effort d’être un mec. Il était vraiment un peu plus renfermé, un peu plus sérieux”.

Morris était surpris, à sa première rencontre, de trouver que Curtis était poli et éduqué. Quand Warsaw est allé à l’Electric Circus pour jouer lors de la dernière soirée de la salle en octobre 1977, Morris a vu un autre côté : “Ian est devenu très agressif avec les gens à la porte. Je ne l’avais jamais vu comme ça auparavant. Il était vraiment crispé. On est montés sur scène et tout à coup, il s’est transformé en derviche tourbillonnante. Sa routine folle n’était pas simulé : c’était de la passion”.

Je suis allé à ce concert pour le chroniquer pour Sounds, l’un des hebdomadaires musicaux. Même s’il était tout en bas de l’affiche, quelque chose dans la performance de Warsaw frappait l’esprit : une sorte de désespoir existentiel, un besoin brûlant de communiquer qui allait plus loin que leur talent visible. C’était un trait de la période punk, comme l’était l’urgence contenue dans l’une des paroles audibles : “Qu’allez-vous faire quand la nouveauté sera partie ?” Au moment où l’énergie du punk se dissipait rapidement, c’était une question pertinente.

Le premier disque de Warsaw – le EP Ideal For Living – développait ces signes de promesse. Le morceau clé, No Love Lost, comprenait une introduction onduleuse et des paroles à moitié parlées et à moitié chantées extraites du roman de 1955 The House Of Dolls, de Ka-Tzetnik 135633. Ce récit de bordels au sein des camps de concentration nazis donnait à la fois un aperçu des préoccupations lyriques de Curtis et pointait le groupe vers leur nouveau nom, Joy Division.

Nés au milieu des années 1950, les membres de Joy Division ont grandi avec les dégats de la guerre. Les proches de Sumner parlaient “de la Seconde Guerre Mondiale tout le temps. Pour un jeune esprit comme moi, c’était bizarre que le monde entier soit toujours à se battre. Évidemment, je pensais que ce que les Nazis avaient fait était affreusement mauvais, mais ce qui m’intéressait, c’était la manière dont les gens peuvent tourner aussi mal. Vivant à Salford, j’ai vu beaucoup de violence et je voulais juste comprendre les causes du pourquoi du comment les gens se comportaient comme ça”.

Les choses se sont accélérées. Quelques mois plus tard au milieu de l’année 1978, Joy Division avait acquis un manager, Rob Gretton, dont le sage conseil et le dur travail a beaucoup contribué à leur étonnante montée ; un promoter et un publiciste, Anthony Wilson, qui les a fait passer sur Granada Television ; une place permanente au Russell Club à Hulme ; et une maison de disques, Factory. Ils ont également commencé à attirer un public fanatique. Le cinéaste Malcolm Whitehead a vu ces premiers concerts : “Ils étaient absolument étonnants. Ils m’ont frappé non pas dans la tête mais dans l’estomac”. Pour Liz Naylor, une fugueuse de 16 ans, Joy Division “correspondait exactement à mon état émotionnel. Ils étaient mélancoliques. Il y avait de la colère, mais ils faisaient vraiment chorus avec la manière dont je me sentais – auto-destructrice, déprîmée et confuse”.

Tous deux ont vu quelque chose d’extraordinaire dans les performances de Curtis. “Le groupe était génial, se souvient Whitehead, mais Ian se mettait vraiment à nu à chaque fois qu’ils jouaient. C’est ce qui m’a attiré, l’énorme courage de l’homme”. Naylor se souvient de comment “la danse de Ian semblait arrêter le temps. C’était un shaman : on était juste arrêtés à ce moment”.

Joy Division reflétait aussi son environnement. “C’était les derniers jours d’une ville industrielle, ajoute Naylor. Le centre de Manchester était rempli des gens qui ont été abandonnés après que tout le monde qui le pouvait était parti. Il était envahi par les dépossédés. Et on avait ce chef de la police, James Anderton, qui croyait qu’il allait faire de la ville un endroit plus sain. C’était vraiment menaçant”.

Au printemps 1979, Joy Division a enregistré son premier album avec Martin Hannett, qui a trouvé le groupe être “un cadeau pour un producteur, parce qu’ils n’en avaient aucune idée”. Mettant en avant la nouvelle technologie, en particulier la ligne de délai digitale AMS, Hannett a converti la force live de Joy Division en une ambiance sourde qui combinait les effets sonores – plus célébrement, l’ascenseur du studio – avec les batteries synthétisées.

Sumner et Hook détestaient la production. “Je voulais juste qu’on sonne comme on sonnait sur scène, dit ce dernier. Je n’étais pas intéressé par la profondeur ou n’importe, je voulais juste trancher la tête des gens”. Unknown Pleasures, cependant, a présenté avec succès le groupe à un plus large public. Rangé dans une pochette noire et blanche de Peter Saville – représentant les ondes radio d’une étoile mourante – son ambianc eonirique a pris une humeur de colère et d’anxiété qui reflétait une société en transition.

Unknown Pleasures représente aujourd’hui une déclaration de passage à l’âge adulte d’une jeune homme qui se confrontait à un monde hostile. C’était une nouvelle voie radicale. Comme Anthony Wilson se souvient : “Le punk vous permettait de dire Va te faire foutre, mais d’une certaine manière ça ne pouvait pas aller plus loin. Tôt ou tard, quelqu’un allait vouloir dire : Je suis foutu, et c’était Joy Division”.

J’ai chroniqué Unknown Pleasures pour le Melody Maker. Je venais de m’installer à Manchester et de quitter Londres, et j’ai trouvé le disque être un guide incroyablement précis pour trouver mon chemin dans cette nouvelle ville. Avec son aura cinématographique, il semblait refléter les dangers cachés de cet environnement post-industriel, ainsi que le curieux confort qui existait au sein de la claustrophobie de Manchester une nuit froide et brumeuse.

Il était difficile d’assimiler le dsique à la manière dont le groupe sonnait sur scène et à la manière dont ils étaient hors scène. Comparés aux musiciens de Londres, ils étaient terre-à-terre et amicaux, bien que réservés. Hook était le plus ouvert, tandis que Sumner et le manager Bob Gretton faisaient des commentaires désabusés. Comme de nombreuses personnes qui ont rencontré Curtis durant cette période, je me souviens de lui comme poli et sociable, mais fermé. Il ne révélait pas légèrement ce qui se passait dans sa tête.

Durant l’été 1979, deux films ont été dévoilés qui rattachaient explicitement le groupe à son lieu et son époque. Joy Division de Malcolm Whitehead mélangeait un feu roulant de cut-up (scènes de rue de Manchester, pubs, James Anderton) avec trois chansons d’un concert au Bowdon Vale Youth Club.

“C’était le groupe de résistance contre le régime opprimant de Anderton, dit Whitehead aujourd’hui. Toute l’idée était que l’art et la culture seront plus gros que toute cette politique de droite, parce que c’est plus humain”.

En même temps, No City Fun de Charles Salem utilisait un texte de Liz Naylor pour orienter le spectacle dans les rues de Manchester. La caméra parcourt la ville pour trouver les zones oubliées qui disent une vérité existentielle : les rues monolithiques en arc de cercle de Hulme, les terrains vagues remplis de gravats et les voitures garées. Unknown Pleasures en bande sonore, ce n’était rien d’autre, tel se souvient Naylor, que “du cinéma psychogéographique”.

La deuxième moitié de 1979 a vu Joy Division devenir un groupe national, voire international. Ils sont apparus sur Something Else de BBC2, où ils ont mis le feu au studio avec une version folle furieuse de She’s Lost Control. Ils ont voyagé en Belgique pour leur première date à l’étranger, où ils partageaient l’affiche avec William Burroughs et où Ian Curtis a rencontré Annik Honoré. Ils ont continué à écrire et a enregistré des chansons à une vitesse vertigineuse : Transmission, Dead Souls, Atmosphere.

En 1980, Joy Division était prêt pour le succès. Ils avaient un tube infaillible avec la favorie live Love Will Tear Us Apart, et se tournaient de plus en plus vers la dance synthétisée. C’était les chéris de la presse musicale, attirant des publics de plus en plus grands de part et d’autre du pays. Mais, comme cela arrive souvent, le succès apporte des problèmes. La pression sur Curtis montait juste au point où sa maladie devenait critique.

Sur le chemin du retour d’un concert londonien en décembre 1978, Curtis a eu une grave crise d’épilepsie. Alors qu’il semble que ce n’était pas sa première, c’était la première fois que le groupe a été conscient de sa maladie. Le reste de Joy Division a essayé de travailler autour de l’état de Curtis, mais toutes les choses que les jeunes hommes vivent dans les groupes rock étaient mauvaises pour lui : l’alcool, la sur-stimulation, les flashs, les voyages.

Les médecins préconisaient de vivre une vie calme et retirée, mais c’était impossible avec le tempérament et les penchants de Curtis. “Ian avait un désir d’explorer les extrêmes, dit Sumner. Il voulait de la musique extrême, des performances maniaques. Généralement, il était incroyablement plaisant, poli et vraiment sympa, mais parfois dans la vie, si on n’a pas le courage, les gens prennent l’avantage. La réponse de Ian était de devenir totalement explosif”.

Au moment où le groupe enregistrait son second album, Closer, Curtis avait de sérieux problèmes. La pop avait offert une fuite, mais elle se refermait, tandis qu’il était célébré pour la danse qui imitait sa maladie et des paroles qui n’étaient pas une déclaration artistiques mais un document de la vraie vie. Les gens en attendaient plus et plus mais il donnait tout. En même temps, il s’était embarqué dans une liaison avec Annik Honoré et était déchiré entre sa nouvelle vie et sa famille avec Deborah et sa fille Natalie, née en avril 1979.

Sa réponse était un lent retrait loin de Deborah, qui était tenue dans l’ignorance de ce qui se passait. Elle était exclue de la vie de son mari. “Son côté méchant et fourbe semblait gagner, a-t-elle écrit dans ses mémoires. Les gens n’étaient pas aussi amicaux qu’avant et c’était compréhensible. Ian racontait tous les jours à ses camarades comment je rendais sa vie triste et, comme Peter Hook me l’a dit, communiquait une image peu flatteuse. Notre mariage était fini et il ne me l’avait pas dit”.

Tandis que l’épilepsie de Curtis s’agravait, il suivait un traitement qui produisait de graves changements d’humeur. Sumner se souvient que “pendant qu’on travaillait sur Closer, Ian me disait que faire cet album était très étrange pour lui parce qu’il trouvait que tous ses mots s’écrivaient d’eux mêmes. Il a également dit qu’il avait ce terrible sentiment claustrophobe qu’il était dans un tourbillon et aspiré vers le bas, se noyant”.

Si Love Will Tear Us Apart documentait, bien trop ouvertement, la rupture d’une relation proche, les paroles des chansons sur Closer représentaient un paysage intérieur lugubre. Tous sens d’engagement avec le monde avait été remplacé par l’angoisse, la culpabilité et la résignation – relevés par de belles mélodies et le claquement vif de la dance. “Maman j’ai essayé crois-moi, chante Curtis sur Isolation, je fais tout ce que je peux. J4ai hone des choses que j’ai traversées. J’ai honte de qui je suis”.

Les signes étaient là, mais personne ne pouvait les interpréter. Au début du mois d’avril, Curtis a tenté de se suicider avec des cachets. Un concert de Joy Division à Bury prévu pour quelques jours plus tard n’a pas été annulé ; le public a créé une émeute quand il est apparu clair que Curtis n’allait pas faire un concert en entier. “Faire quelque chose pour Ian aurait demandé de prendre de grandes responsabilités, dit Sumner, et on ne savait où les trouver”.

“Ian disait toujours ce qu’on voulait entendre, se souvient Morris. Il était dans une spirale, et ça allait de mal en pis. Parfois, je pense que la meilleure chose qu’on aurait pu faire était de dire : Écoute, on arrête tout jusqu’à ce que tu te remettes sur pied. Ian a appelé une fois en disant : Je vais m’installer en Hollande et ouvrir une librairie, et trois secondes plus tard il disait : Oh, attends, on joue à Bradford samedi. C’était juste cette conversation et le sujet n’est jamais revenu”.

“C’était une personne très déterminée, se rappelle Sumner. S’il allait faire quelque chose, il n’en discuterait certainement pas avec toi. Je me souviens de revenir de répets un jour et on avait pris un raccourci par le cimetière et je lui ait dit : Tu as de la chance, ton nom aurait pu être sur l’une de ces pierres si tu avais réussi l’autre semaine. Il faut vraiment que ty penses, ce n’est pas la peine de finir comme ça. Il était : Okay, ouais, okay. Aucune connexion dans la réponse”.

Joy Division continuait à travailler, tournant un clip pour leur prochain single, Love Will Tear Us Apart, enregistrant un concert à l’université de Birmingham, mettant en démo de nouvelles chansons, se préparant pour leur première tournée aux États-Unis qui devait commencer le 20 mai 1980. Le vendredi 18, le groupe est allé acheter de nouveaux vêtements de scène. Le lendemain, Curtis se tuait dans la cuisine de sa maison sur Barton Street.

Pour sa famille et ses amis, c’était un coup dévastateur. “Tout semble être flou après ça, dit Hook. On ne le comprenait pas. Depuis, j’ai vécu avec sa mort tous les jours. Il est peut-être parti physiquement, mais il n’est jamais parti sur le plan musical ou mental”.

“J’étais en état de choc, dit Sumner, parce qu’à part tout le reste, c’est un incroyable geste de violence de se tuer. Mais il était sous une pression épouvantable de toute part. Je ne pense pas que ce soit une chose qui l’ait tué. C’était toutes ces pressions terribles qui l’ont tué, si on prend à part, il n’y avait pas de solution. Il ne pouvait pas trouver de solution et nous non plus”.

Quelques semaines plus tard, Love Will Tear Us Apart est sorti et est rentré dans le Top 10 – le premier tube du groupe. Closer a rapidement suivi. La longue et curieuse vie future de Joy Division avait commencé, une fascination qui prenait racine, au-delà de la mort de Curtis, dans un moment pop culturel très différent et perdu. Le groupe fonctionnait juste avant l’explosion des médias de la jeunesse dans ce pays, le tournage d’un clip pop pour Love Will Tear Us Apart les montre au bord de ce changement.

Durant la majeure partie de sa carrière, Joy Division vivait au jour le jour : la Grande Bretagne était en récession et ils travaillaient dans des villes oubliées en dehors du business musical mainstream. Dominée par l’idée du do-it-yourself – une nécessité transformée en idéologie – la scène post-punk était une économie amorce de petits publics et de sorties limitées. Pour un groupe dont la popularité grandissait, on avait peu de documents sur lui : les images de Richard Boon à l’Apollo est l’un des rares documents de leurs performances sur scène. Cette rareté s’ajoute à leur allure.

L’une de ces restrictions venait d’une force imparrable. La vie de Curtis aurait pu devenir une légende – ou un sitcom – mais au cœur de l’histoire est la musique de Joy Division, qui, dans son innovation classique et technologique et sa profondeur émotionnelle, demeure moderne. « On voulait une qualité majestique : c’était notre fuite, dit Sumner. On était élevé dans un paysage tellement brutal, alors quand on voyait ou entendait quelque chose qui était beau, on l’appréciait vraiment. On recherchait toujours la beauté ».

Jon Savage est l’auteur du documentaire Joy Division, qui sort en avant-première au Royaume Uni au Sheffield International Documentary Festival le 7 novembre et sortira au début de l’année 2008. Les albums de Joy Division sont sortis chez Warner Brothers. Control est dans les cinémas actuellement.

Traduction – 2 novembre 2007